CHAPITRE VII
FORMATION DE DIVERS PARTIS A FLORENCE. LES JOURS DE FETE , SAYONAROLE PRECHE SUR LES PSAUMES; PENDANT LE CAREME, ILCOMMENCE, PAR TJNE SERIE DE SERMONS SUR JOB,
LA REFORMS GENERALS DBS MOBURS, ET OBTIENT UN PRO- DIGIEUX SUCCES. CONVERSION DE FRA BENEDETTO.
Reprenant le fil de notre re"cit, nous revenons au commencement de l'anne"e 1.495, pour rechercher les germes des discordes civiles ; invisibles encore , ils .devaient se d^velopper plus tard et donner de nouveau naissance aux factions. Mais alors on eut dit qu'une seule opinion re*gnait a Florence et qu'il n'existait dans cette ville qu'un seul parti : celui de Savonarole ou des Frateschi. Cependant, si 1'on avail regard e de plus pres, on aurait apergu de"ja, parmi les Florentins , des nuances d'opinion tres-diff6rentes. Certains citoyens, quoique attaches au gouvernement populaire, n'avaient aucune sympathie pour les moines en general et pour Savonarole on particulier. Ils e"taient peu nombreux et pen unis. Comme ils voyaient que le Frere conduisait les affaires dans le sens de la liberte, ils votaient gen6ralement en sa faveur et en faveur de ses partisans. Ce caractere presque inoffensif leur valut le surnom de -Z?Vmc/'(Blancs) ; tandis que le surnom de Sigi(Gns) fut donn6 a un groupe de citoyens plus nombreux, plus unis
et beaucoup plus dangereux. Ceux-ci 6taient devours aux Medicis. Ayantprofite deTamnislie ge"n6rale due al'intervention de Savonarole, ils feignaient d'&tre favorables au Prieur de Saint-Marc et soulenaient en paroles la nouvelle constitution; mais ils tenaient entre eux des assemblies clandestines et 6taienl en correspon-dance continuelle avec Pierre de Medicis, dont ils de'siraient ardemraent le retour (I). Bienque ces manoeuvres secretes ne dussent pas tarder a paraitre au grand jour, elles resterent d'abord cach6es. Les Bigi 6taient d'autant plus a redouter qu'ils agissaient sourdement; ils mettaient a profit la gene'rosite' de Savonarole a leur egard, et la bonne foi candide de ses adherents, pour bouleverser plus facileme'nt leur patrie. Les homines du peuple, encore 6mus des sermons de J6rome, heureux du pardon qu'ils avaient accord6 et de la liberte qu'ils avaient obtenue, ne songeaient pas meme a ces maneges tenebreux , a ces trames perfides. Quand, du haut de la chaire, Savonarole les avertissait de se tenir sur leurs gardes, a cause des gens qui travaillaieht contre la liberte et qui cherchaient a r6tablir le despotisme, ces bons Florentins pensaient que le fougueux dominicain tombait dans I'exag6ration par exces de z61e pour le bien commun, et ils rp6taient qu'a Florence les Medicis n'avaient plus d'amis.
Le parti populaire fixait ses regards sur d'autres ennemis, qui ne secachaient point, sur les partisans dugouvernement aristocratique, qui, nous 1'avons vu, combattirent des le principe la nouvelle constitution. Geshom-
(1) Les homraes de ce parti furenl appel^s Bigi a cause de leur conduite Equivoque eltenebreuse. (Note du trad.)
mes appartenaient a de riches families , et la plupart d'entre eux, ayant 616 employe's par les M6dicis dans les affaires publiques, posse'claient en politique une grande experience. Us entretenaient d'importantes relations avec les principaux personnages de la cour deRome , et, par 1'intermediaire d'amis influents, ils surexcitaient au profit de leur cause la haine de Louis le More, due de Milan, centre la Re"publique et centre Pierre de Me"dicis. Ils auraient voulu saisir le pouvoir et fonder une espece de r6publique aristocratique, comme au temps des Albizzi. Aussi detestaient-ils les Medicis, qui, loin d'imiter a leur egard lagenerosite de Savonarole, n'auraient pas manque", le cas e*cheant, de leur infliger la peine de 1'exil, de la confiscation et meme de la mort. Us ne detestaient pas. moins tous les amis du gouvernement populaire; mais contre Savonarole, qu'ils regardaient comme 1'unique auteur de leur defaite f et contre ses partisans, que, parmepris, ilsappelaient Piagnoni (1), leur fureurne connaissait pas de bornes; pour ce motif, ilsfurent surnomm.es \esArrabbiatij c'est-a-dire les enrages (2). En euxrevivait cet ancien et turbulent esprit de parti qui semblait lre nature! & la population florentine el que Savonarole seul avait su contenir. Le souvenir de leur impuissance augmentait leur animosite contre le Prere. Ils auraient volontiers hasarde quel-
(1) Pleureurs. Ce surnom leur fut donne parce qu'ils se lamenlaient contiauellement sur les malheurs et la corruption de leur siecle. ( Note du trad.)
(2) Ces memes noms eurent plus tard, au temps du siege de Florence (1527-30) une signification differente. LesPiagnoni et les Arrabbiati devinrent alovs les partisans du gouvernement populaire ; mais le second nom ddsigna surtout les plus ardents defenseurs de ce gouvernement.
qu'audacieux coup de main, s'ils ne s'&aient pas trou- . v6s trop faibles et trop peu nombreux encore. Le triomphe de la nouvelle constitution avail beaucoup aggrave leur situation. Us ne pouvaient combattre le gouvernement populaire, car ils auraient eu centre eux non-seulement les Biamhi et les Piagnoni, mais surtout les Biyi, qui n'ignoraient pas que si les Arrabbiati 1'emportaient il faudrait renoncer a toute espe"rance et a tout pardon (1). Dans un tel 6tat de clioses, les Arrablriati re"solurent de se montrer bienveillants ou du moins tolerants envers le gouvernement populaire et de concentrer toute leur haine sur Savonarole, qui en etait a leurs yeux 1'ame et 1'appui principal. Ils cherchaient done incessamment a ridiculiser ses visions et ses prophecies; ils disaient qu'un moine rie doit pas s'occuper de politique , et traitaient de scandales abominables ses accusations contre la cour de Rome. Par cette tactique, ils espe"raient detacher de J6r6me et de ses partisans les Bianchi et les Bigi, et, en attaquant un seul homme, se frayer la voie pour attaquer toutun parti (2).
(1) Quiconque aimaitle gouvernement de"mocralique desirait qu'il fut etabli et soutenu par Savonarole. Les partisans de 1'anciennedomiuation des M^dicis prfetaient volontiers aussi leur coricours au nouveau gouvernement pour se garantir contre le de"sir de vengeance que mourrissaient leurs adversaires, car ils savaicnt bien qu 1 ils sett raient exposes a despoils beaucoup plus grands sous le gouvernement aristocralique si, par malheur pour notre cite, un pareil gouvernement pouvait s'installer de nouveau. Nardi , Storia di Ftrenze, ediz. Arbib, p. 66. Voir dans Razzi 1'analyse des Giornate de Yioli. ( Cod. Riccardi 2012. )
(2) Parmi lous les ciloyens, etparticulierement entreles grands et le peuple , il y avail beaucoup de dissentiments et de discordes ; mais de part et d'autre on dissimulait les causes de ces divisions. On
Les hostilit6s contre Savonarole commencerent des le de"but del'anne'e 1495. Quand les vingt Accoppiatori , longtemps en disaccord (1), eurent enfm e"lu comme gonfalonier messire Filippo Corbizzi, homme incapable de gouverner, peu favorable au peuple et surtout k Savonarole (2), les Arrabbiati s'entendirent avecce personnage et trouverent en lui un docile instrument pour 1' execution de leurs desseins(3). Un jour, Corbizzi convoqua dans le Palais, contrairement a tous les usages, un conseil de thdologiens ; il y appela non-seulement des docteurs, des abbe's et des prieurs, des chanoines de Saint-Laurent et de la cathedrale, mais aussi Marsile Ficin, qui 6tait partisan des Medicis, quoique admirateur de Savonarole (4). Des que les membres du Con-
commeueait cependant a combattre plus ouvertement Savonarole , pavce que ses propheties suscitaient une grande diversite d'opinions. On croyait pouvoir discuter lihrement sur sa cre'dulite, tandis qu'on se serait garde de ne pas trouver ou de ne pas faire croire qu'on <t trouvail le gouvernemeut populaire preferable a tout autre. (Nardi, p. 65. ) II dit encore dans un autre passage : La plupart des principaux citoyens, contraires a cette forme de gouvernement, dissimulaient le motif de leur me"contentement ( comme nous 1'avous indiqu6 plus haut), mais ils combaltaient sous main Fra Girolamo, parceque le Frere avail ele le soutien principal de la nouvelle constitution. Idem , p. 88. Voir aussi Violi.
(1) Fatigue's de multiplier les scrutins sans arriver a une majorite absolue, les Yingt se d^ciderent a nommer gonfalonier le candidat qui reunirait le plus de suffrages. Filippo Corbizzi, en obtenant trois voix, cut la majorite relative. ( Note du trad. )
(2) Nardi, p. 82 ; Ammirato, Storia di Flrenze, livre xxvi.
(3) Burlamacchi, p. 69 et suiv.
(4) Burlamacchi, idem. Yoici comment Ficiu parlait de Savonarole el de ses predictions : Nonne, propter multa delicta, postremumhuic urbi, hoc autumno (seplembre et octobre 1494), exitium imminebat, nulla prorsus hominum virtute vitandum ? Non divina dementia, Flo- (( rentinis indulgentissima , integro ante hunc autumnum quadriennio,
sell furent reunis, le gonfalonier cUiclara qu'il voulait intenter une accusation contre Savonarole, parce que ce religieux s'irnmisc/ait dans les affaires de 1'Etat. Presque aussitot, lePrieur de Saint-Marc , ignorant ce qui se passait, entra aceompagne' de son fidele fra Domenico da Pescia. II avait a peine franchi le seuil de la salle, qu'il sevit apostroph6 par tous ces the"ologiens qui, dans leur fureur, dclaterent en impr^ cations. Le plus violent fut un dominicain de Santa- Maria- Novella. II e"tait renomm6 pour son Erudition thSologique. Tres-petit de. taille, impetueux el subtil dans ses argumentations, il avait rec,u le surnom de Garofanino ( petit clou de girofle ). Prenant pour texte ces paroles de 1'apolre : Nemo militans Deo, implicat se negotiis secularibus, il fit un discours rempli d'inveclives contre Savonarole. .Quand les autres membres .de I'assemble'e eurent fmi de parler, Jerome se leva tranquillement, et dit : En moi, se ve'dfie cette parole du Seigneur : Filii matris mese pugnaverunt contra me; je vois avec douleur que mon plus cruel adversaire porte comme moi I'habit de saint Dominique.
nobis istud pronuntiavit per Tirum sanctimonia sapientiaque pr<estantem , Hieronymum ex ordine prajdicatorum , divinitus ad hoc elecfumPNonne prsesagiis monitisque divinis per hunc impletis, certissimum jamjam supra nostrum caput imminebat exitium, quod, nulla prorsus vivtute nostra, sed prater spem mirabiliter vitavimus ? A Domino factwn est isiud, et cst mirabile in oculis nostris. Reliquum est, optime mi Johannes, ut dcinceps salularibus tanti viri consiliis obsequentes, non solurn ego atque tu, sed omnes etiam FlorentiniDeo nobis clementissimo grati simus, et publica voce clamemus : Confirma opus hoc, Deus, quod operatus es in nobis. Letlre a Giovanni Cavalcanti, du 12 d^cembre 1494. Voir Marsilii Ficini Opera (Bale), tome II, p. 962.
Get habit aurait dft mi rappeler que notre fondateur ne s'est pas peu occupe des choses de ce monde, et que de notre ordre est sortie une multitude de religieux et de saints qui se sont male's a la politique. La Re"publique florentine se souvient certainement du cardinal Latino , de saint Pierre-Martyr, de sainte Catherine de Sienne, de saint Antonino, qui ont tous apparlenu a 1'ordre de saint Dominique. Un religieux n'est pas coupable par cela seul qu'il s'occupe des affaires de ce monde , dans lequel Dieu nous a place's nous aussi ; mais il est coupable lorsqu'il s'en occupe sans se proposer un but supe"rieur aux inte"rets terrestres , sans avoir en vue le bien de la religion. Savonarole de"fia ensuite ses auditeurs de frpuver un seul passage de la Bible defendant de favoriser un gouvernement liberal, lorsque ce gouvernement doit assurer le triomphe des bonnes moeurs et de la religion; et il fmit par ces mots : La Bible vous apprendra.plutotqu'on ne doit pas traiter les questions religieuses dans les lieux profanes et que les discussions th6ologiques sont deplac6es dans un palais. L'assembl6e resta tellement stup6faite, en entendant ce discours, que personne ne trouva de r6ponse. Un membre cependant se leva, et s'Scria avec emportement : Eh bien ! dis-nous clairement si tes paroles .viennent on ne viennent pas de Dieu. Ce que j'ai dit, je 1'ai dit ouvertement, r6pliqua Savonarole ; maintenant je n'ai rien a ajouter . L'assemble'e se s6para sans avoir pris aucune re"solution (1).
Apres avoir vaincu et confondu ses adversaires , Sa- (1) Burlaraacchi, p. 69 et suiv.
vonarole continua ses pr6dications, s'efforc,ant de r6concilier les esprits , de calmer et d'6teindre les divisions. Tant6t il parlait sur la paix g6ne"rale, tant&t il de"montrait les avantages du Grand-Cohseil. Dans son exaltation , il compara aux sept journ6es de la creation les diffe"rentes phases traverses par le gouvernement qu'il avail institue (1). Une autre fois, il le compara aux hierarchies des anges (2). Poursuivez cette r6forme, disait-il souvent, continuez de suivre la voie ou vous vous e"tes engages, et vous serez b6nis par le Seigneur. A la fin de ses sermons sur Agg6e, Je'r&me d6clara que le Seigneur voulait donner un nouveau chef a la ville de Florence. II tint longtemps 1'auditoire en suspens, et s'ecria enfin : Ge nouveau chef est Jesus-Christ ; II veut e"tre votre roi ! Savonarole expliqua combien on serait heureux de n'avoir que Jesus-Christ pour chef, et de"privit la prospeYit6 dont chacun jouirait sous la direction d'un tel guide. . Florence, tu seras alors riche en biens temporels et spirituels 1 Tu introdiiiras la r6forme a Rome, dans Fltalie entiere, et dans tous les pays. Tu 6tendras sur le monde les ailes de ta grandeur (3).
LePrieurde Saint-Marc terminaau milieu del'enthousiasme indescriptible du peuple ses sermons de 1'avent sur Aggee, sermons ou lapolitique et la religion se trouvent si 6troitement et si ^trangement m616es, qu'ils resteront comme un monument kernel de 1'histoire a cette 6poque et comme le t6moignage des diverses passions qui agiterent Fame de Savonarole. Dans sa der-
(1) XVIII sermpn sur Ayr/fa.
(2) I cr sermon siir les psaumes.
(3) XXIP sermon sw Aggee.
niere allocution, le Frere avail pris conge* du peuple et avait annonce" qu'il voulait se reposer. Son repos dura peu , car, au mois de Janvier 1495, nous retrouvons en chaire Pardent dommicain commengant les sermons sur les psaumes. Pendant les f6 tes qui pre'ce'derent le care"me, il conlinua a commenter les psaumes. Nous poss6dons ainsi sept longs discours, presque semblables pour le stijet comme pour la forme aux sermons sur Aggee, mais ou Ton aperc.oit clairement les signes des discordes civiles et 1'indice de la lutte que Savonarole soutenait deja contre les Arrabbiati (1). Q ingrate Florence ! peuple ingrat ! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes freres , car j'ai toujours refuse" de demander pour eux la moindre faveur aux princes de ce monde. Et maintenant, les services que je t'ai rendus excitent contre moi la jalousie des clercs et des laiques (2). -
(1) Prediche del Rev. P. Prate Hieronimo, fatle sopra diversi Salmi e Scritturein S. M. delFlore, cominciando il giorno della Epifania e scguilando gli altri giorni festivi, raccolte per ser Lorenzo Violi, Firenze 1496, Bologna 1515. Parmiees sermons, les sept premiers, comme nous I'avons de"ja dit, font suite. aux sermons sur Ag- 0ee;le huitieme est adressfi a des religieuses et traite des vcaux nionastiques. Les dix-sept sermons suivants peuvent <Hre considers comme la continuation du Careme sur Job. Ces sermons sent treslongs et formenl un gros volume, a la fin duquel se trouvent quelques sermons de fra Domenico da Pescia, dont nous parlerons plus tard. Plusieurs Editions des sermons que Savonarole prononcait les jours de feHe sont mutilees, celles de Venise par exemple ( 1517 et 1543). & (2) II e sermon sur les psaumes, prononce" le 11 Janvier 1495 (d'apres la nouvelle maniere de compler les jours de ranne"e). A Florence et a Sienne, ranne"e commencait jadis le 25 mars, jour de 1'Incarnation de Je"sus-Christ. Dans le reste de 1'Italie, 1'anne'e commencait Ie25 dccembre, jour de la Nativite". En 1749 une loi fitcommencer 1'anne'e, pour toute la Toscane, le 1" Janvier : ce souvenir est conserve par une inscription qu'abrite la loggia del JLanzi. ( Ao/c du trad.)
Parmi les sermons sur les psaumes, celui qui fut prononc6 le 13 Janvier m6rite une attention particuliere. II a pour litre : Predica della Rinnovasfone (sermon sur le renouvellemenl). Prenant pour texte les fameuses paroles qu'il avait entendues durant ses visions : Ecce gladins Domini super terrain dto et velodter, Savonarole exposait toutes ses id6es sur la renovation de 1'humanite". II disait d'abord que les 6v6nements futurs et contingents sont connus seulement de Dieu, que 1'astrologie, qni pr6tend lire 1'avenir dans les astres , est par consequent mensongere, qu'elle est en contradiction avec les regies de la foi et avec les principes des sciences. Ap res avoir longuement developpe" ces arguments centre 1'astrologie, il arrivait a parler de la lumiere proph6tique : Par une communication divine, elle fait connaitre Tavenir, mais sans procurer a 1'homme qu'elle 6claire la justification, comme on peut s'en convaincre par 1'exemple de Balaam, a la fois p6cheur et prophete . Savonarole examine les difftjrentes formes que pent revetir la manifestation de Tavenir'et aborde enfm ses propres visions : Je les ai cues, dit-il, des ma premiere jeunesse, mais je les rev61ai pour la premiere fois a Brescia. De Ic^ je fus envoye par le Seigneur a Florence, qui est le coeur de l'Italie, pour commencer ainsi la r6forme de toute Fltalie. Ges premisses g6n6rales ane fois posees, le Frere s'efforce de d^montrer Ian6cessite du chatiment et de la renovation. 11 4nonce d'abord les raisons naturelles destinies a convaincre ses auditeurs : 1'oppression des elus, 1'obstination des p6cheurs, le d6sir desbons, et ainsi de suite jusqu'a la derniereraison, qui est To pinion universelle. Vousle voyez, chacun semble annoncer le
chatiment et la tribulation. Vous le voyez, cliacun trouve juste que nos innombrables iniquit6s soient punies. Savonarole 6voque ensuite le souvenir de I'abbe" Joachim : ((L'abbe" Joachim, dit-il ; a pr6dit aussi la renovation pour le temps actuel. Puis viennent unefoule de paraboles ayant toutes pour but d'6tablir la grande probability du chatiment. Eniin, apres avoir fait mille distinctions sur la diversit6 des visions, Jer6me raconte ses propres visions. II s'arrete surtout a celle de I'e'pe'e qui s'approche de la terre, et a celle des deux croix diff6rentes qu'il vit surgir au-dessus de Rome et au-dessus de J6rusalem. Personne ne pourrait dire avec quel accent, avec quelle ardeur il retragait les fantomes de son imagination, avec quelle foi il les presenlait comme des visions celestes. Quand il re'pe'tait les paroles qu'il avail entendu prononcer dans le ciel par des 6tres invisibles, sa voix, prenant sous les arceaux du temple une gravity solennelle , semblait 6tre la voix meme de Dieu (1). Le peuple 6coutait dans 1'extase; il fremissait a lafois de terreur, d'e"tonnement et de plaisir. Tous les esprits e"taient alors extremement avides de surnaturel; Tauditoire et 1'orateur ^changeaient done des regards presque magn6tiques ou il eut 6te impossible de distinguer clairement qui dominait et qui e*tait domin6. Savonarole et les Flofentins s'exaltaient r6ciproquement et arrivaient a un 6tat d'excitation febrile aussi difficile a d6crire qu'a comprendre.
(1) Voici quelques-unes de ces paroles : Audile omnes habitatores . terrse , hoec dicit Dominus : Ego Doroinus loquor in zelo sancto meo. Eccediesveniet et gladium meum evaginabo super YOS. Convertimini, ergo, ail me antequam compleatur furor meus. Tune enim, angustia supervenierite, requiretis pacem et non invenietis.
Mais pour de"montrer la necessity du chatiment, Savonarole ne se contentait pas de ces arguments; il appuyait sa these sur des raisons tiroes de 1'Ecriture sainte. Le prophete Daniel a dit que 1'Antechrist viendrait a J6rusalem pour y persecutor les Chretiens ; il faut, par consequent, que ies Turcs soient convertis, Or, comment pourront-ils etre convertis, si I'^glise ne se reforme pas?D'apres saint Malhieu, 1'fivangile sera prche dans le monde entier; cependant, qui est aujourd'hui capable d'evang61iser le monde? Ou sont les bons predicateurs et les bons pasteurs? Savonarole continuait de cette fagon et arrivait a la conclusion suivante : Vous levoyez, 1'ficriture et la revelation, la raison naturelle et 1'opinion ge"ne"rale, tout vous annonce que le chatiment est proche. Oltalie! 6 princes! 6 prelals de 1'figlise! La colere de Dieu plane sur vous, et il n'y a point de salut pour vous, si vous ne vous converlissez au Seigneur. Florence 1 6 Italie! c'est a cause de vos p6ch6s que les adversite"s sont survenues. Faites penitence, pendant que re" pee n'est pas sortie du fourreau, pendant qu'elle n'est pas encore ensanglantee; autrement, la puissance, la sagesse, la force ne vous seront d'au-
cun secours Maintenant, voici mes dernieres pa- '
roles : je vous ai tout re"ve"le, en produisant a 1'appui de ces revelations les raisons divines et humaines ; je vous ai pri6s, je vous ai supplies; je ne puis vous donner des ordres, parce que je suis pour vous un pere et non un maitre. Agissez done, 6 Florentlns ! II ne me reste qu'a conjurer le Seigneur de vous e'clairer (I).
(l) Predica delta Rinnovatione. C'est le troisierae des sermons sur les psaumes. II ful aussi mipiime s^pardment.
Ce sermon, imme'diatement imprime*, fut rSpandu dans toute 1'Italie par les amis et par les ennemis de Savonarole : les uns voulaient faire connaitre son eloquence et propager sa doctrine; les autres voulaient montrer son audace, irriter contre lui les princes italiens et le souverain-pontife. Entre les mains des ArrabUati, le sermon sur le renouvellement devintjme arme puissante, et redoubla la col&re d'Alexandre VI. Des la fin du mqis de de"cembre 1494, le pape avait enjoint k Savonarole d'aller precher k Lucques (1). Le Frere une fois eloigrie", il n'y avait aucun de leurs projets que les Arrabbiati d6sesp6rassent d'executer avec 1'appui d'une Seigneurie favorable h leur cause. Quant a Savonarole, il prit imihe*diatement la resolution de partir au temps fixe", afin de ne pas 6tre une occasion de scandale. Gependant, il prononga encore quatre sermons. Dans le premier, il exhortait le peuple k poursuivre avec Constance la formation du nouveau gouvernement et conseillaitla charite, lapaix, la Concorde. Dans le second sermon, il exaltait 1'importance de la simplicity et des bonnes mceurs, et engageait les Florentins k supprimer le superflu pour .le distribuer aux pauvres. II voulait que les moines prissent Tinitiative, et que si le gouvernement obtenait du saintsi^ge 1'autorisation necessairq, le convent de Saint-Marc f,ut des premiers k operer le retranchement des chpses iniltiles. Je n'ai jamais lu dans 1'Evangile que Jesusr< Christ ait recommand6 les croix d'or et les pierres pr0* cieuses , mais j'y ai lu : j'ai eu soif, et tu ne m'as pas
(1) Nardi, Pitti , Yioli et d'autres racontent a plusieurs reprises que qe les premiers brefs de Rome furent le re"sultat des intrigues ourdies par les Arrabbiati et par J,ouis le More.
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donne" a boire; j'ai: eii faim, et "tu ne m'as pas .dpn'ne a manger. Si; vous obtenez le : consentement de Rome, J ? veux', pour ma part, ;abandohner tout jusquft mon manteau (I). Dans les deux derniers sermons (2), Savonaf role prit conge" du peuple, en disant qu'il etait force" de 'ce"der devant la haine :. *Je vais aller a Lucques, et de <la je^ me: rendrai peut-6tre ailleurs, suivant les ordres ;que 1'on m'enverra; priez.le Seigneur de m'aider a pr- 'cher sa doctrine. II y '.a .par-mi les Florentins beaucoup .-d'hommes qui voudraient m;e tuer; mais sachez que.mon heure n'a pas encore sonne". Je:pars, parce que je dois -ob^ir^et qiie je ne veux causer ici aucun scandale. Quant -a vous v elus du Seigneur, persev^rez dans la pri^reet 'dans la cbarit6; ne craignez ni les peines, ni les tribulations^qui poursuivent tou'jours les bons, mais demeure^ fermes.dans lebien. Apves avoir prpnonc^ ces paroles, ;il descendit de la chaire,- laissant ses amis profonde'- ,ment 6mus et d6courag6s. .
- . Cependant, si la Seigneurie, sous i'influence du gon- .falonier Gorbizzi, se; rnontrait hostile auPrieur de Saint- Marc, lesDix, au contraire, lui 6taient tres-devoue's. S;e sentant soutenus par rop.inion populaire, ils ^crivirent a Rome pour prier instammant le saint-pere de permettre.que SayonaroIe'prgcMt le carfime a Florence, ;malgrd 1'ordre qui lui avail e*te donne" de se rendre,a -Lucques (3). La ville entiere .etait en proie k une yiv.e
; -(.l) : V e sermon 5wr les psaumes. ; .:.'. '. . .: . ,,
(2) VI sermon ( prononc^ le 20 Janvier ) ; VII e sermon ( 25 Janvier).
(3)Le 8 Janvier 1495, 1'ambassadeur avail re<ju d'euxl'avis suivant :
' A cette leltre sera jointe une -autre lellre pour sa Saintete. 'Nous y
prionslepape de'permettre quelefrere Jerfime, de Ferrare, prieur
de Saint-Marc, prfiche a Florence .Je prochain careme, ma]gr6 1'ordr.e
agitation depuis'^u'elle-avaitappris le prbciiam depart du religieux; tin grand nombre' de citoyens regar'daieht deja comme perdu le gouvernerhe f nt populaire, et des lettres de toutes sdrtes arrivaient a Rome, sollicitant du pape la revocation de son arrfit. En re"alit6, Alexandre YI n'avait encore' aucun motif serieux de hair Savonarole. II ne coiinaissait que vaguement les visions e't les predictions du Frere. Ilsavait alors peu'de chose, et iie s'inqui6tait nullement, des. accusations formulees par Savonarole contre les mauvaises mceurs. D r ailleurs Charles VIII, bien dispose pour lePrieur de Saint-Marc el pour Florence, 6tait arriv6 au faite de la prosperity dans leroyaume de Naples, et le pap'e ne voulait pas provoquerl'inimilie" duroi de France. Toutes ces raisohs de"ciderent facilement Alexandre VI a satisfaire le! :de"sir des Florentins. II revoqua le href, et permit a Savonarole de pr6cher le careme a Florence (I). ' ' . ! /- ' Ces fails, siinsignifiantsenapparence, produisirentsur
! qii'il a jrecii d'aller prScherA Lucques. Et a/in qae vous ne-confon- /t diez pas les lettres, on lit dans le bas de celle qui est destin^e au saint-pere : Pro Fr. Hieronymo. Pr6sentez4a aussitdt que pdssible, et tachez d'obtenir qiie le pape.adresse au frere Jer6nie un >( bref qui le charge de precher ici cette ann^e, comme il est dit dans -la lettre. Archivio delle Rifonnagioni, Letter e del Died. Meier a .'.publie cetle lettre, p. SO, note 2. ,
' (i) L'ordredonneparle pape a Savonarole (d'aller 1 pvecher a Lucques) m^contenla vivement la plupart des Florentins. Tousles magistrals et tous les hommes judicieux pehsaieht que r les sermons du Frere seraient tres-utilesa la r^forme des moeurs, et contribueraient puissarament a rapprocherles opinions divisees, a pacifier les esprils de ceux , ii qui au d6but de ce nouveau gouvernement ^taient mal disposes. Ces considerations decidereht les nombreux partisans de Savonarole et surlout les Dix de la liberte et dela paix a r6unir tous leurs efforts pour que le pape r^voquat son bref: cette favour fut obtenue sans grande difflculte. Nardi, p. 65. : : .
1'esprit du Frere une impression qui ne' s'effaga jamais, et qui donna un nouyeau cours a ses idees (1). L'injonction de precher loin de Florence lui semblait sans doute fort dure ; neanmoins, 1'obeissance e"tait a ses yeux un. devoir sacre', et pour rien au monde il n'aurait voulu y.faillir. Mais que penser d'un pape qui tenait assez peu jt ses brefs pour les publier et les annuler a la priere du dernier sollicileur?!! devenait d^sormais evident que le href avait & envoye* uniquement afin de complaire aux ennemis de Jerome , a ces memes enhemis qui avaient d6ja commenc^ k lui tendre toutes sortes d'ernbuches. Quelle autorit^ pouvaient done avoir aupres de Savonarole les brefs de la cour romaine, quand le pape revenait si le*gerement sur un arret d'une telle gravit6? Savonarole aurait-ilcru devoir ob^irs'il avait connu desle principe la versatilite du souverain-pontife (2)? Ce qui est certain, c'est qu'alors ilchassa les idees de revolte'comme d'imporlunestentations else mit imm^diatement a prficher le careme. II prit pour sujet le livre de Job, par allusion a la patience qu'il avait besoiri de montrer, et il s'abstint, autant qu'il put, de parler des affaires publiques, ne voulant fournir aucun nouveau pre*texte aux attaques de ses ennemis. II y avait a ope"rer une re"forme non moins utile, non moins n^cessaire que la reforme politique , c'dtait la r6forme des mosurs; Savonarole y con-
(1) Plus tard, Savonarole parla lui-m&me de ces impressions dans plusieurs sermons.
(2) Nous ne voyons pas en quoi Savonarole , s'il avait efe* tenle des lors de desobeir au pape, eut 616 excusable dans sa desobeissance. La nouvelle decision du souverain-pontife devait, sinon dfisarmer Savonarole, du moins le porter a la conciliation. C'est ce que pensa le Frere, car durantle careme de 1495.il s'abstint detoute question irritante et s'occupa seulement de la reforme des mcours. (Note du trad.)
sacra, dans les sermons sur Job, toules les forces de son esprit. Ces sermons nous sont parvenus avec moins d'imperfections que les sermons sur I'Arche.'de Noe". Us furent . cependant recueillis incompl6tement par un auditeur qui nous avertit sans cessequePe'motionluifaisaittoinber la plume des mains. Plus tard, ils furent traduits en latin, puis retraduitsen italien. C'estsous cette derriifcre forme qu'on les publia pour la premiere fois (1).
La verlu, 1'union et la Concorde entre les citoyens sont les sujets principaux du car6me de. 1495. Savonarole elablit, des le de"but, que tous les bommes peuvent etre sauv6s, pourvu qu'ils veuillent sincerement vivre dans le bien : II n'y a aucune excuse, 6 mes freres! La droiture nous rapprocbe du Seigneur, et 1'fivangile vient en aide a notre faiblesse (2). A la fin, comme au commencement de chaque sermon, le Frere exhorte les Florentins a reformer leurs moaurs. Parle-t-il de 1'amitie, il conclut, apres en avoir examin6 les diff^rentes sortes et les diffe" rents degre"s, que la seule auntie" digne de ce nom, la seule, vraiment ferme et durable, est celle qui est fondle sur la raise en pratique des pre"ceptes moraux, sur I'honn6tet6, sur 1'amour du devoir (3). Chercbe-t-il a defihir Tessence de la liberte, il arrive a la meme conclusion : Dieu est essentiellement libre, et rhomme juste est libre a cause de sa ressemblance avec Dieu. a vraie,.la seule Iibert6 consiste a vouloir le bien. II te semble que le bon religieux n'est pas libre parce qu'il a soumis sa volonte" a'celle d'autrui; mats il
(1) Venise, 1545.
(2) 11 sermon sur Job.
(3) III sermon.
a une plus grancle liberle-que les hprnmes vivant dans le monde, parce qu'il veut pre"cisement ce qu'on lui commande. Est-ce qu'on est libre quand on est.dominepar les passions? Et maintenant, pour revenir a notre sujet : Florence, desires-tu la liberte? Citoyens, de"sirezvous tre libres? Aimez Dieu par-dessus tout, aimez votre prochain, aimez-vous les uns les autres, aimez I'int6r6t g^n^ral ; si vous ressentez cet amour, si vous realisez cette union enlre vous, vous posse" derez la vraie liberte (1).
L'autre sujet sur lequel Savonarole revient sans cesse est, comme nous Tavons deji dit, 1'union, la Concorde entre les citoyens. Florence, jete declare que tu dois tre unie si tu veux etre d6Hvr6e de ties maux. Et si tu dis : Onl nous sommes unis; tu mens. Je le r^pete, si tu pretends que 1'union regne parmi les citoyens, tu mens; pour la seconde et pour la troisieme fois, tu mens... Si tu etais unie, tu aurais de"ja obtenu ce que je t'avais promis..,.. Soyez done unis. Si vous voulez posse"der la force et la sagesse qui viennent de Dieu, il faut que la matieredestin6e & recevoir ces dons soit bien prepar^e. Or, la pr^paralion consiste dans 1'union , et cette union tu ne 1'as pas, 6 Florence! Quest 1'union, la estDieu; ou est Dieu, la est la force par excellence, Ikestlebien absolu (2). Savonarole met continuellement ces m6mes paroles dans la bouche du Seigneur etles fait adresser par lui aupeuple florentin. On dirait que, s'^tant abstenu de politique par prudence, il retombait alors, avec un abandon d'autant
(l)XIV e . sermon.
(2) XIIP sermon. , . ;
plus' complej, dans ses visions. II y 'a un sermtin enticr; sur la lumiere prophe'tique (1). Ailleurs, le Frere par-j ta'ge le monde en deux camps, celui des me'chants sous; les ordres du diable, et celui -des bons sous les ordres . de Jesus-Christ. II propose aux 6lus de conclure une alliance avec le Christ, et.s'offre comme ambassadeur; aupres de lui. Les sermons suivants rendent compte des[ c6nf6rences qu'il a cues pendant cette etrange ambas-i sade avec la Vierge et avec J6sus-Christ. Mais ces dialo-i gues bnt, eux aussi, pour sujel principal 1'union et'les. bonnes moeurs. Regarde les choses de la nature, dit- J6sus a Savonarole; elles se rattachent graduellement.a, une seule qui est la plus parfaite entre toutes. Les mou-j vemehts des objets mat^riels sont tous subordonnes-au' mbuvement du ciel, toils les mouvements de notre corps au mouvement du co3ur, tous les mouvements. del'ame; a la raison, toutes les constitutions^ et tous les gouvenie-: irients a la vblont^ de Dieu, souyerain maitre de I'univers. Quand les parties d'une chose sont disperses, on ne dit plus que eette chose existe, et pour la ramener, a' 1'existence il-faut une force qui en reconstitue runite.. S'il avail- 6te" possible de montrer toute ma puissance et toute ma bont6 'dans une seule creature, je Paurais, fait; mais comme aucune n'aurait ete capable de;r6pondre a ce dessein, j'ai donne" la .vie a une multitude, de creatures qui toutes ensemble represented une unite plus grande et plus complexe. Observe la nature entiere, et tu verras que tout 6tre aspire a I'unit6, que tout elre la cherche, excepte" le peuple florentin, qui ne desire que s6paration et divisions, Dans le meme discours,
(1) XIP sermon. ....'..' , . ..'
Savonarole expose la n6cessite de mener une vie pure. Le bien (c'est toujours le Seigneur qui parle) tend toujours, par sa nature, a se r6pandre; aussi, moi qui suis la supreme bonte, je me remands dans toute la creation et j'ai donne* 1'etre a toutes les creatures ; tout le bien qu'elles possedent est une communication de ma bonle 1 . C'est par bont6 que je suis descendu parmi les hommes, que je me suis fait homme et que je suis monte" sur la croix. Voici done le signe auquel on reconnaitra si quelqu'un est bon : quand un homme repand sur les autres sa bonte" et partage avec eux le bien qu'il a en lui-me'me, il est alors vraiment bon et participe de ma bont6. Lorsqu'au contraire on voit une ,personne garder pour elle seule le talent que je lui ai confie", il est certain qu'elle n'a rien de commun avec ma bonte. La vie chr6tienne ne consiste pas dans les cere"monies, mais dans 1'exercice de la bont6. Quiconque est bon ne peut s'empecher de manifester sa bonte". &tre bon, c'est fetre compatissant et mis^ricordieux. Je dirai done a chacun, quels que soient son 6tat et sa condition, qu'on reconnait s'il est bon quand il est compatissant, quand il donne aux autres hommes et surtout auxfpauvres ce qui lui appartient; c'est la 1'essence de la^religion chretienne, religion fondle sur 1'amour et sur la charit6 '(!').
Ces sermons ont done toujours pour objet la reTorme des moeurs, plus necessaire que la reforme politique qui marchait desormais d'elle-meme. On y trouve e"galement, il est vrai, une foule de visions, d'alle'gories, d'interpr6tations bibliques dont 1'etranget^ nous siirprend
(1) XYI e sermon sur Job.
d'autant plus que les . paroles du Frere nous sont parvenues sous une forme moins exacte et moins complete. Mais ces bizafreries ne sont pour ainsi dire que le vetement ext6rieur des ide"es ; au fond, Savonarole recommande seulement la perfection de la vie chr6tienne et la concorde. Voici un exemple des al!6gories bibliques pre'sente'es durant ce cargme (1). Saint Marc raconte << que, dans la matinee du jour qui suivit le sabbat, les trois Marie vinrent de bonne heure an se"pulcre de Je*sus avec des parfums-et des aromates pour embaumer le corps du Sauveur. Les trois Marie allant a la recherche de J6sus sont 1'image des ames parti faites, de celles qui sont en voie de le devenir et de celles qui font les premiers pas vers la perfection. Comme je vous 1'ai dit autrefois en vous expliquant cet vangile, les aromates etlesparfums que portent les sainles femmes figurent les vertus par lesquelles elles plaisent a Jesus. Elles arrivenl au s6pulcre, ortojam sole, c'est-a-dire quand le soleil 6tait
d6jk leve" Si tu cherches J6sus des que le soleil
de la justice se leve en toi, la lumiere divine t'eclaireraet tes aspirations seront satisfaites.Mais il faut que tu marches avec droitureet que tu agisses, car ce sonfc lesoauvres qui te conduironta la perfection. Vois les trois Marie: elles s'avanQaientavecsimplicite" dansl'es-, poirdetrouverleur Seigneur :tuvoisqu'ala fin elles furent consolees. Etpendant la route elles re'fle'chissaient et se disaient entre elles : qui nous roulera lapierre hors de 1'entree du sepulcre?Tout en parlant ainsi, elles ar-
(1) Get exemple nederaonlre-t-il pasque Savonarole savait parfois mettre de cdt6 toute bizarrerie et commenter 1'^vangile a la fa^on des grands orateurs Chretiens ? (Note du trad.)
riverent au s6pulcre, et yirent que la pierre ,etait. enlevee/ Le sens de ce re"cit est facile a saisir : toi qui. cherche.s Je*sus par la pratique de la vertu, tu as beau ne pas le connaltre, il est en toi, il enleverala pierre. de ton ignorance, et la lumiere r6v616e tedira comme. 1'ange aux Marie : Jesum quxritis Nasareum? swrexit, non est hie..,. Je sais que vous cherchez J6sus-Christ ;. il est ressuscit^, il n'est point ici ; c'est-a-dire : cherchez J6sus-Ghrist dans le ciel ; ne le cherchez ni dans les choses de la vie presente, ni dans les chosesde ce monde; cherchez-le dans les choses celestes, divines . et spirituelles ; cessez d'aimer les choses temporelles. II, est dans le ciel et vous y attend. chreHiens ! que faites-vous ici ? Effprcez-vous d'aller ou est votre chef, ,carc'estla qu'estyotre f^licite"! Venite et videie, dit 1'ange aux Marie, c'est-a-dire : venez-et regardez dans <i le sepulcre ; le Christ n'y est plus, il est ressuscite*. Sed ite, mais allez, c'est-a-dire marchez de vertu en vertu dans la vie pre"sente, si vous voulez trouver ensuite J6sus-Christ dans 1'autre (1). Telle est la fin du care"me sur Job. Le texte du dernier sermon, comme le texte de beaucoup d'autres, est incpmplet, Tauditeur qui recueillait les paroles de Savonarole ayant ete interrompu par J'^motion (2). .
Apres ce careme, Savonarole semblaitbrise', vaincu par la fatigue. Quoique son ^nergie se lut encore dans la vigueur de son regard et dans le feu de ses yeux, il 6tait
(1) XLV e sermon sur Job. ...
(2) La douleur et les larmes me dominerent lellement que je ne pus continuer. Ces paroles, souvent rep6tees par le pieux disciple qui recueillait les sermons du Frere, se trouvent a la fm du dernier, sermon, ainsi que dans beaucoup d'autres sermons de ce carSme.
tres-amaigri, visiblement e"puis6, etune maladie d'en- . trailles 1'affaiblissait chaque jour davantage, Sa vie, depuis quelques annexes, avail 6*16 une guerre incessante ; : son exaltation continuelle avail d6pass6 les forces hu- ; raaines , et la lutle politique 1'avait beaucoup plus abaltu qu'il ne le croyait lui-meme. Non-seulement il avail 6te force de refle'chir et de discuter sans rela"che, de donner sans repil des conseilspour diriger les changements qui; s.e succe"daient avec rapidit6 ; mais il avail support6 le poids presque entier des deslin^es et de 1'avenir de tout, un peuple qui se confiait et s'abandonnail a;lui. La n6cessit^ de mainlenir. toujours inlact son ascendant moral/ de communiquer pour ainsi dire son esprit a la multitude , de la guider et de la soutenir par sa volonl6 , avail produil eh lui un 6lal de tension, de surexcitation, defievrepermanentes. N^anmoins il avail un lei courage, qu'au lieu de se reposer des que 1'orage politique futun peucalme, il entrepril, en prechantses sermons sur Job,' une ceuvre non moins imporlante que la pre"ce"dente. Selon sa coutiime, il y mittoute son ^me et s'y consacra avec un amour, une fermete, unzele donlpeu d'hommes seraienl capables. La forme litteraire 6tait peut-e"lre ce qu'il y avail de moins frappant dans ces sermons, qui nous sont d'ailleurs, parvenus incomplets. Savonarole parlait sur un sujet qui, plus que lout aulre, lui tenait au coeur, etsafaiblesse physique augmentait son exaltation morale. Ses yeux6tincelaient, ses gestes 6laienl passionn6s, sa vpi'x trahissail une molion et une tendresse plus profondes qu'a 1'ordinaire, et s'il de"crivait trop complaisammenl ses visions, on pouvait ais6ment lui pardonner en sohgeanl a rexcitalion extraordinaire de son imaginalion. Son visage exprimail tant de sinc6rite, tant de
bont6, unsi vif de"sir de faire du bien, ! que jamais on ne vit une pareille foule se laisser aller aussi comple*tement aux sentiments pieux , s'abandonner aussi facilement aux larmes. A la fin du car6me, Savonarole avail remporte un triompheplus grand encore que le triomphe politique obtenu par les sermons sur Agg6e.
L'aspect de la ville 6tait entierement transform^. Les femmes renongaienta leurs riches parures, se contentaient de vetements simples et avaient un air de reserve. Lajeunesse licencieuse 6tait devenue, comme par enehantement, modeste et religieuse; les hymnes sacre'es remplagaient les chants de carnaval. Pendant les heures de repos, on voyait les artisans, assis dans le.ur boutique, lire la Bible ou les ouvrages de Savonarole. Les Florentinsreprenaientl'habitude de prier, fr6quentaient les eglises et faisaient des aum6nes. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est que des banquiers et des marchands restituerent des sommes d'argent mal acquises , montantaplusieurs milliers de florins (1). Tout le monde etait ^merveill^ de ce changement singulier et presque miraculeux. Si Savonarole 6tait fatigu6, brise" , malade,
, nous pouvons sans peine nous imaginer quelle consolation il devait 6prouver en pensant que son peuple e"tait, gr^ce a lui, devenu plus Chretien. II aurait alors pu
. mourir satisfait; cependantson heure n'e"tait pas encore venue ; Dieu le re"servait a une plus haule destin6e.
(1) ^ 7 ous ne nous arrfiterons pas k citer Burlamacchi , Pic, Barsantt, fra Benedetto et les autres biograplies. Nous pouvons , au contraire, renvoyer le lecteur a tous les bistoriens du temps , tels que Nardi , Guichardin (Sloria inedita di Firenze), etc., etc.; et a la corres-; pondance des Dix avec la cour de Rome , correspondance par le pere- Marchese.
Dans toutes les pratiques conseillees^par le Frere, les Arrabbiati, nalurellement, ne voulaient voir qu'un sujet de railleries; leur irritation augmentait sans ces"se, etils se moquaient de Savonarole et de ses adh6rerits , qu'ils appelaientPia<?wom(l), Stropiccioni(%), Masticapaternost ri (3). Mais cesPiagnonie'taient les seals citoyensqui soutinssente'nergiquementlesdroitsdupeuple; c'etaient eux qui avaient couru auxarmes avec le plus d 'entrain lorsque Charles VIII avait menac6 Florence ; c'etaient eux qui secouraient la Commune le plus liberalement et qui soulageaient avec le plus d'ardeur les miseres ou le menu peuple e*tait alors pre'cipite' par la cherte" des vivres et par la raret6 des travaux. Leur amour pour la Republique tait d'autant plus passionne que la liberte et la religion se confondaient dans leur C03ur, et quand I'Etat se trouvait en p6ril, c'est seulement sur ces partisans du Frere, sur ces Piagnoni, que la patrie pouvait compter.
Aussi Tenthousiasme pour Saint-Marc et pour Savonarole, en depit des Arrabbiati, s'e'tendait-il chaque jour. Les paysans et les seigneurs partaient, pendant la nuit, de leurs campagnes et de leurs villas, afin d'assister au sermon. Quelques personnes vinrent me"me de Bologne, pour passer le carSme a Florence] (4). La cathedrale ne suffisait pas a contenir la foule. Beaucoup de couvents solliciterent la faveur de se r&inir h la congregation toscane, et le nombre des hommes qui prenaient a Saint-Marc 1'habit de Saint-Dominique se multlplia d'une fagon incroyable. Les religieux n'e"-
(1) Nous avons donnS 1'explication de ce mot p. 304 note 1.
(2) Bigots.
(3) G'est-a-dire des cagots, des gens qui machent des Nolre-Pere.
(4) Burlamacchi , Marchese , etc.