LIVRE II, CHAPITRE VII
motif que le despotisme du vicaire général, devenu insupportable à quelques-uns.
Le pape était pour lors très-disposé à prêter l'oreille aux accusateurs. La durée encore si courte du gouvernement populaire à Florence était déjà trop considérable à son gré. Elle lui paraissait d'un très-mauvais exemple pour les nations. On lui avait remis sous les yeux une foule de passages des sermons où Savonarole flétrissait avec une énergie sans pareille les vices du clergé et de son chef. Il se souvenait surtout que le frère avait refusé d'obéir à son bref du 7 novembre précédent, et il se reprochait de n'avoir pas encore excommunié le rebelle. Il frémissait d'avoir laissé à tant d'audace une si longue impunité. C'est pourquoi il poursuivait le gouvernement florentin de ses prières et de ses menaces, promettant toutes sortes de bons offices, si l'on réduisait le dominicain au silence, et menaçant la Toscane, dans le cas contraire, de toutes ses foudres temporelles et spirituelles.
De son côté, loin de s'abriter à l'approche de l'orage, Savonarole bravait, dès le 2 mars de cette année, ceux qui voulaient le l'aire mettre hors de l'Église : « Celui-ci dii : Il est hérétique, nous le ferons excommunier. — Fais tout ce que tu voudras: la vérité n'a peur de rien. » Quelques jours plus tard, il semblait délier le pape luimême, dont on attendait chaque jour la sentence: «Il n'est venu aucune excommunication ; ils ne voudront pas faire de folies; dans tous les cas, laissez-les venir, nous les ferons rougir de honte. Ils ne sont pas bons, je le sais; mais ils sont prudents, et la prudence les retiendra. Ils craindront d'être blâmés. »
Le danger devenait de jour en jour plus pressant. Savonarole dut se résigner à un anathème qu'il ne pouvait
plus éviter : « Je sais que vous avez fait en sorte qu'il vienne une sentence d'excommunication. Faites tout ce que Dieu permet; si nous ne sommes pas excommunié de Dieu môme, le reste ne nous inquiète pas. Vous avez dit que je parle mal du pape. Si j'ai parlé de l'Église ou des prélats, je n'ai attaqué que les méchants, et je n'ai nommé personne ; mais vous faites tous vos efforts pour aggraver le mal. Je vous préviens par charité que la plus grande partie en retombera sur vous. »
Enfin Alexandre VI se décida, le 12 mai, à fulminer l'excommunication. Il l'appuyait sur trois motifs principaux: 1° le refus de se rendre à Rome; 2° les doctrines perverses et hérétiques de Savonarole; 3° le refus de réunir Saint-Marc à la province toscane et romaine.
Fra Girolamo eut connaissance, par des voyageurs et par des lettres, du coup terrible dont le pape venait de le frapper, et il prépara ses armes pour se défendre. Mais, comme il voulait répondre à loisir et qu'il lui répugnait cependant de courber la tête, ne fût-ce qu'un moment, il écrivit au pape à la date du 22 mai, une courte lettre où il proteste avec énergie contre l'imputation d'avoir mérité l'anathème par des doctrines contraires à celles de l'Église. Il s'en réfère à ses auditeurs, à ses sermons imprimés et publiés, enfin à son grand ouvrage le Triomphe de la Croix, qui devait paraître sous peu. Il se donne même, dans cette lettre, la satisfaction d'une vengeance indigne d'un chrétien : regardant Fra Mariano de Ghinazzano comme le principal auteur de sa ruine, il le dénonce au pape comme coupable d'avoir attaqué plusieurs fois le successeur de saint Pierre; il offre de prouver son assertion par témoins, et va jusqu'à prétendre qu'il avait pris contre Mariano la défense du pape. Alexandre YI dut être peu touché deceite généro-