LIVRE III, CHAPITRE I
surprenant, le faire changer de vie. Cet événement tourna ses pensées vers la fragilité des choses humaines et les châtiments réservés au crime dans un autre monde. Alexandre VI parla de réformer sa cour et l'Église : il nomma même à cet effet une commission de six cardinaux. Mais comme la mobilité de ses résolutions était Lien connue , la commission ne s'assembla point ou s'occupa d'autre chose , et il ne fut plus question de ce projet. En apprenant la vive douleur dont le pape était pénétré , Savonarole lui écrivit une lettre de condoléance (25 juin), où il eut la discrétion de dire à peine un mot de ses propres affaires. Dans la situation où il se trouvait alors, cet acte paraît peu vraisemblable; et l'on serait porté à douter de l'authenticité d'une lettre qui a échappé jusqu'ici aux historiens, et qui ne se trouve que dans un manuscrit; mais, en y regardant de plus près, on voit d'abord que Jérôme a fort bien pu faire des avances au pape , dans un moment où celui-ci faisait mine de s'amender ; on comprend surtout que cette démarche était une partie très-utile du grand complot que Jérôme formait alors, afin de circonvenir le saint-père et d'obtenir de lui sa réhabilitation. Une seigneurie piagnone, avec Dominique Bartoli pour gonfalonier, venait de succéder, le 1er juillet, à celle que présidait Pierre degli Alberli, et qui était d'opinion si différente. Fra Hieronimo s'entendit aussitôt avec elle pour qu'elle fit presser Alexandre VI, par son ambassadeur, de rapporter la fatale huile du 12 mai. Le lendemain même de son installation, la nouvelle seigneurie s'empressa d'écrire à son orateur, Alexandre Braccio, pour le prier d'agir auprès du pape en faveur de Savonarole. Il y avait urgence, car on venait d'apprendre que le souverain pontife avait déféré la cause du dominicain à la commission de six cardinaux
tout récemment nommée. Mais là ne se borna point la bienveillante intervention des nouveaux magistrats : ils écrivirent cinq autres lettres, soit au pape, soit à l'ambassadeur, pour le même objet, et comme les manuscrits d'où le père Marchese les a tirées sont incomplets, il n'est pas prouvé que ce soient les seules qu'ils aient écrites. La dernière de ces lettres montre que le pape était un peu revenu de ses préventions, et qu'il paraissait disposé à donner, dans un temps prochain, levée de l'excommunication.
On comprend donc avec quel empressement Savonarole dut saisir l'occasion de montrer, par une lettre de convenance qui ne l'engageait en rien, qu'il était toujours le fils soumis du saint-père et qu'il ne gardait point rancune du coup dont il s'était vu frapper. Il réparait par là ses torts, et faisait oublier sa rébellion au moment où on allait demander grâce pour lui. Cette lettre, qui dut être douce au cœur d'Alexandre VI, contribua sans doute beaucoup au succès inespéré, on peut le dire, que la seigneurie obtint de ses démarches, et il est probable que Jérôme serait rentré bientôt dans le giron de l'Église, si sa nature fougueuse ne l'avait emporté dans de nouvelles imprudences et de nouveaux écarts.
Une affaire grave eut lieu dans ce temps-là à Florence : il ne sut pas y prendre la seule position qui convenait à ses intérêts et à sa dignité.
La tentative de Pierre de Médicis avait donné l'éveil, et les patriotes suivaient avec soin les menées de ses partisans. Lorsqu'ils furent parvenus, le 1er juillet, à ressaisir le pouvoir, ils n'eurent aucune peine à découvrir des coupables. Lambert délia Anlella, l'un des deux citoyens surpris déjà en flagrant délit de conspiration et exilé pour ce crime, fut trouvé porteur de notes détaillées, qui