LIVRE III, CHAPITRE I
révélèrent au gouvernement un nouveau complot en faveur des Médicis. Quelques historiens prétendent que Lambert, voulant à tout prix rentrer à Florence, avait fait eu sorte de tomber aux mains des magistrats, et portait à dessein sur lui une lettre adressée àGualterotti, l'un des Dix, où il l'informait qu'il désirait lui parler en secret touchant les affaires de la république. Quoi qu'il en soit, trahison ou maladresse, la saisie des papiers de Lambert devint funeste à ses amis : pour avoir tous les détails de la conjuration, on le mit à la torture, et il fit des révélations qui jetèrent la surprise dans tous les esprits.
Quelques-uns des principaux citoyens se trouvaient compromis. C'étaient un Ridolfî, chef de cette famille illustre, beau-père d'une fille de Laurent le Magnifique ; un Tornabuoni, proche parent des Médicis, jeune homme qui s'était concilié, par ses qualités aimables, l'affection de tous; un Gambi, chargé par Pierre de veiller à ses intérêts pécuniaires et commerciaux; un Pucci, qui avait su se faire passer pour Piagnone dévoué ; c'était enfin Bernard dcl Nero, vieillard presque octogénaire, gonfalonier de justice au mois d'avril précédent, quand Pierre de Médicis avait fait son coup de main. Il n'était accusé que d'avoir connu le complot et de ne l'avoir pas révélé; mais, en raison des hautes fonctions qu'il avait occupées, c'est sur lui principalement que l'opinion publique s'acharnait. On reprochait aux quatre autres d'avoir voulu livrer aux exilés une des portes de la ville.
Le nom des prévenus fit reculer le tribunal des Huit. Ces magistrats ne voulurent pas assumer la responsabilité d'une condamnation, car la voix populaire la demandait terrible. C'est pourquoi ils firent nommer, pour étudier le procès, une commission judiciaire composée
de cent soixante personnes, prises parmi les plus considérables citoyens.
Le fait était évident, et nul ne songeait à le nier ; mais ce que les uns regardaient comme un crime passait auî yeux des autres pour un acte de dévouement et d'hé roïsme, et l'espèce de culte dont ceux-ci entouraient le nom des accusés ne faisait qu'exciter le parti contraire à la sévérité. Quoique amis et ennemis ne parussen occupés que de ceux qui étaient en cause, ce procèi politique soulevait une question plus grave que celle de la vie ou de la mort de cinq d'entre les principaux citoyens. On sentait bien qu'une condamnation consacrerait et affermirait la révolution de 1494, tandis qu'ur acquittement en serait le désaveu. Les deux partis poursuivirent donc le but où ils devaient tendre; mais l'un le fit avec tout le découragement que le soupçon jette sui ceux qu'il atteint; l'autre avec l'ardeur. et l'indignatior que donne le droit ou la légalité. Placé entre deux, h seigneurie aurait bien voulu étouffer l'affaire, ouvrir aus accusés les portes de leur prison et les envoyer en exil ; mais elle craignit de passer pour complice de leur crime. Ne pouvant donc empêcher de si périlleux débats, elle prit le parti de les diriger. En conséquence, elle assembla les principaux magistrats, les confondit dans une même assemblée avec les cent soixante richiesti qui avaient instruit le procès, et les invita à prononcer k sentence. Cette commission déclara les accusés coupables, les condamna à mort, et ordonna la confiseatior de leurs biens (17 août).
On devait attendre cet arrêt rigoureux d'un parei tribunal : quand le nombre des juges est si grand, I responsabilité de chacun d'eux devient illusoire, et 1 prudence ne met plus de frein à leur passion. Gependar