LIVRE III , CHAPITRE I
de la clémence, il ne fut pas fâché probablement de laisser les fureurs de la foule suivre leur cours. Il avait trop souvent recommandé de punir ceux qui tachaient de renverser l'État populaire pour faire un pas en leur faveur. Il souhaitait même qu'ils n'échappassent pas à un châtiment mérité; mais ses amis entraient dans ses vues avec tant d'ardeur, qu'il n'avait qu'à laisser faire. Ou ne peut admettre que, dans une conjoncture si grave, lesPiagnoni, qui tenaient le pouvoir, n'aient pas pris son avis, et lui-même, dans le procès, déclare qu'on lui demanda si ce ne serait pas une inspiration du ciel de jeter Bernard del Nero par les fenêtres ; à quoi il aurait répondu que le gouvernement devait savoir ce qu'il avait à faire, mais qu'il se contenterait, quant à lui, d'exiler ce vieillard.
Il semble, d'après ces paroles, que Fra Girolamo aurait voulu éviter le procès sans laisser les coupables impunis, c'est-à-dire en les condamnant à l'exil par mesure administrative, ou en les faisant évader ; mais il s'était inutilement prononcé pour cet expédient, et avait cru dès lors devoir préférer le salut de la république à celui de cinq criminels. Il espéra peut-être qu'ainsi leur sang ne retomberait pas sur sa tête; mais il avait compté sans la logique des partis, qui le rendit solidaire de l'acte illégal et cruel de ses adhérents '.
La sympathie que le pape éprouvait pour la cause de Pierre de Médicis, sinon pour sa personne, dut lui faire
1. Pour justifier Savonarole d'avoir pris part à cette condamnation, ses apologistes opposent à Guicciardin quatre arguments :
1" La condamnation et l'exécution eurent lieu le même jour. C'est une erreur. Le refus de l'appel au peuple et l'exécution sont seuls du même jour (21 août); mais la condamnation est du 17 (voy. les historiens).
2° Savonarole a déclaré souvent qu'il ne se mêlait pas des affaires
éprouver un vif ressentiment à la nouvelle de celte quintuple exécution. Les Bigi et les Arrabbiati avaient attribué en grande partie ce résultat à la volonté de Savonarole; Alexandre VI, qui ne pouvait voir que par leurs yeux, sentit les bonnes dispositions dontil venait de faire preuve se refroidir subitement. Ceux qui l'entouraient, babiles à profiter de ce brusque retour, ne manquèrent pas de lui faire observer que, malgré l'excommunication, frère Jérôme n'avait pas cessé d'attirer ses fidèles à Saint-Marc et d'y faire célébrer tous les exercices du culte, notamment le 15 août, jour de l'Assomption, et de leur donner le pain de la parole sacrée dans des entretiens particuliers.
Enfin le pape, n'y pouvant plus tenir, frappa un nouveau coup. Le 16 octobre, il adresse un bref au prieur et aux religieux de Saint-Marc : il y reproche à Savonarole, qu'il appelle, à son ordinaire, Hieronymum quemdam Savonarolam, la nouveauté de ses doctrines, la -prétention qu'il affiche d'être l'envoyé de Dieu et de parler en son nom, ce qu'il faudrait prouver par des miracles ; l'audace de dire que, s'il mentait, Jésus-Christ mentait luimême, et que tous ceux qui ne croyaient pas à sa doctrine étaient damnés. C'est en vain que le pape a espéré d'amener par sa longanimité Fra Girolamo à re-
d'État. —Toute cette histoire et le texte du procès répondent suffisamment à cette assertion.
3° Le crime des accusés méritait la mort. — Quid ad rem, si l'on veut prouver la neutralité de Savonarole ?
4° Giannozzo Pucci , l'un des accusés, laissa en mourant une somme d'argent à Saint-Marc, ce qu'il n'aurait pas fait sans doute, si Savonarole lui avait été hostile. — Cette donation prouve seulement que, du fond de sa prison, Pucci ne savait pas ce qui se passait. Or, rien n'est plus naturel : ce n'est nulle part l'usage d'informer les condamnés à mort des événements qui s'accomplissent autour d'eux.