LIVRE III, CHAPITRE II
tutions d'un pape; un autre les a abolies. Les opinions des papes sont toutes contraires entre elles. II y a pour eux deux manières de se tromper : premièrement, étant ù Home, ils ne savent que par ouï-dire ce qui se passe ailleurs, et on leur fait souvent des mensonges; secondement, ils peuvent agir par malice et contre leur conscience; néanmoins, nous ne devons jamais leur supposer une mauvaise intention. Dieu seul peut sonder les cœurs; quant aux hommes, ils doivent admettre que l'intention du pape est bonne, mais qu'il a été circonvenu. »
Quelques jours après, il expliquait sa pensée : « On dit que le pape est infaillible en tant que pape, et l'on croit dire une belle chose! Ce n'est qu'une banalité. Gela est vrai en soi, cependant; mais ce qui ne Test pas, c'est ce qu'on en infère contre moi. Il est vrai aussi qu'un chrétien ne peut pécher en tant que chrétien, et cependant beaucoup de chrétiens pèchent en tant qu'hommes, et tout homme peut se tromper. Moi-même, en tant que chrétien, je ne peux me tromper, et en tant que religieux , je ne peux agir contrairement à ma règle. C'est comme si l'on disait : Homo in quantum homo non est albus. Interrogez les philosophes : le moindre logicien vous dira que cette proposition est vraie. Ainsi le pape, en tant que pape, est infaillible, car alors il marche droit dans le devoir. Quand il se trompe, il n'est plus pape, et s'il commande le mal, ce n'est pas comme pape qu'il le commande. »
Nous ne savons si cette explication de l'infaillibilité du pape, est orthodoxe. La défense qui fut Faite aux fidèles (le lire le sermon où elle se trouve et quelques-uns de ceux qui suivent, ferait pencher pour la négative. En tout cas, s'il suffit de juger, d'après ses propres lumières,
qu'un pape agit mal, pour déclarer qu'il n'a pas agi en tant que pape et que, par conséquent, on n'est pas tenu à lui obéir, voilà tous les récalcitrants fort à l'aise. Avec un tel système, Savonarole n'admettait en général l'autorité du pape que lorsqu'il commandait des choses justes et raisonnables, laissant toujours dans l'ombre la question épineuse de savoir si tel ordre en particulier est juste et raisonnable, ou s'il ne l'est pas.
« Si l'on vous commande quelque chose de contraire à l'honneur vous ne devez pas obéir. — Quoi! frère, si c'est le pape qui commande? — Vous ne devez pas obéir, môme au pape, vous dis-je, et je le lui dirais en face à lui-même, s'il était là.... — 0 frère! papa ornnia potest. — Dites-moi: s'il peut toutes choses, il pourra donc ordonner à un homme marié de quitter sa femme, et d'en prendre une autre ! Il est clair que le pape ne peut que les choses justes et raisonnables. »
Il suit naturellement de là que si le pape est perdu de vices et de crimes, comme Alexandre YI, dans le plus grand nombre des cas il faudra mépriser ses ordres. C'est pourquoi Savonarole, parlant des brefs qui portaient sa condamnation, s'écriait: « Les brefs venus de Rome contenaient tant de contradictions qu'ils ont dû être faits par une cervelle de bien peu de sens. »
Le même jour il parlait des excommunications en des termes qui rappellent Luther : « Ces excommunications sont aujourd'hui à bon marché, et chacun, pour quatre livres, peut faire excommunier qui il lui plaît. On en donne à qui l'on veut, de ces excommunications. »
Enfin, il allait jusqu'à braver le pape ouvertement: « Vous croyez que Rome me fait peur? Je n'ai aucune peur: nous marcherons contre vous comme contre les païens. >»