LIVRE I , CHAPITRE II
plus raffiné des temps modernes repousserait une si extrême ressource; mais, à une époque où le nom d'Italie n'était qu'un mot ne répondant à aucune réalité, I aucune idée, on devait se montrer moins délicat. C'était, en effet, un usage consacré par d'illustres exemples, que d'inviter l'étranger à vider les différends qui s'élevaient entre les princes italiens. Dans ce temps-là même, Ludovic le More, pour un intérêt particulier, faisait prier Charles VIII de passer les Alpes, et, quelques années après, il lui envoyait en ambassade le comte de Bclgiojoso, pour l'engager à faire la conquête du royaume de Naples. Enfin, le pape Alexandre VI l'invitait, de son côté, à venir le venger de son parjure voisin .
Savonarole lisait dans le triste avenir de l'Italie avec une facilité qui tenait à son intelligence supérieure, à ses études profondes, à ses relations nombreuses, grâce aux pays divers qu'il avait habités , à ses méditations solitaires. Le sort de ce grand peuple l'affligeait ; mais il avait fini par s'accoutumer à ne plus voir de salut pour l'Europe chrétienne que dans un châtiment éclatant qui frapperait d'abord au cœur et dans les régions environnantes, pour s'étendre ensuite sur tout le corps et rappeler à la pénitence les plus endurcis. Mais si, à ce point de vue , le fléau était nécessaire et devenait désirable, il eût manqué son effet s'il avait éclaté sur Borne et sur l'Italie comme un coup de foudre. Il fallait que les peuples fussent avertis, afin qu'ils pussent le conjurer par leurs prières et leur soumission au Seigneur, ou du moins qu'ils comprissent bien pourquoi ils allaient être frappés, afin de voir dans leurs malheurs la main de Dieu, et de se convertir au moins après le châtiment, puisqu'ils ne le voulaient pas faire avant.
En d'autres termes, il ne pouvait s'empêcher d'ouvrir la main, la sentant pleine de vérités, et il voulait faire partager à tous la conviction dont il était pénétré. Pour cela, quels moyens emploierait-il? Professer publiquement? C'était s'adresser à un trop petit nombre de personnes, par rapport aux grandes choses qu'il voulait annoncer; avec un tel sujet, il eût étouffé dans une étroite chaire d'université. Écrire? On imprimait peu et mal, surtout les choses nouvelles ; on lisait moins encore. Restait donc la chaire évangélique, qui plaçait, suivant Jérôme, le prédicateur immédiatement au-dessous des anges dans l'échelle des êtres.; la chaire, qui lui était d'un accès facile, et qui offrait des ressources infinies. L'alliance des choses divines et des choses humaines, les pratiques religieuses dont les Italiens avaient conservé l'habitude en perdant la foi, les mouvements oratoires qu'elle permet au prédicateur, l'espèce d'inviolabilité dont elle l'entoure, tels en étaient les principaux avantages. Savonarole avait bien quelques défauts extérieurs ; mais un exercice assidu, de patients efforts pouvaient en triompher ; le ministre catholique se refusai! d'ailleurs à croire que Dieu abandonnât à lui-même celui qui venait annoncer ses volontés.
Tant que Savonarole raisonna humainement, il eut des doutes, des hésitations, et garda le silence. Mais, à force de prier, de faire intervenir Dieu entre sa pensée et lui, il finit par donner à ses imaginations une forme réelle et précise; il se figura qu'elles lui venaient de Dieu, et ne douta plus d'aucune de ses conceptions. Il se vit prophète, presque au même titre qu'Amos, Ézéchiel, Zacharie ou Jonas, car c'est un devoir pour celui qui entend la parole de Dieu de la porter aux hommes, et il s'abandonna sans réserve à ses inspirations : résultat