‹ Jérome SavonaroleChapitre 13 sur 215 · LIVRE I, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE II

naturel dans une âme impressionnable et croyante, nourrie de l'Écriture sainte, dominée par les préjugés du siècle, enflammée parle soleil brûlant du Midi.

Mais le prophète ne vit pas toujours dans les cieux : il redevient homme quand il descend sur la terre ; il se retrouve sujet à nos passions et à nos infirmités. Si la pensée qu'on entre en communication directe avec Dieu suffit pour élever l'âme, la purifier et l'ennoblir, si Fra Hieronimo se ressentit de cette heureuse influence, il ne put néanmoins s'empêcher de redevenir homme à ses heures; et, en tant qu'homme, si l'on peut dire, il ne dédaigna pas toujours les choses terrestres. Il se montra amoureux du succès et de la puissance; il fit voir, dans sa personne, le calcul à côté de la passion, la ruse moderne à côté de la foi simple du moyen âge. Le rôle qu'il sut prendre témoigne d'une grande finesse d'observation et d'un tact qui nous étonnerait, si, dans tout le cours de sa vie, nous ne le voyions agir avec une prudence excessive, que des élans soudains et passagers n'excluaient pas ; marcher avec lenteur, mais toujours en avant; regarder autour de lui, et observer de quelle manière on accueillait ses paroles et ses actions. Il cherchait, en effet, à se conformer au goût général; mais c'était par désir du succès, et non par amour d'une vaine popularité.

L'occasion se présenta bientôt de débuter, ou plutôt d'entrer avec plus d'éclat dans la voie nouvelle où déjà il s'était essayé. Pendant son carême de San Gemignano, il avait annoncé le fléau et la rénovation de l'Église; mais ses prédictions avaient passé inaperçues, et par la manière timide et obscure dont il les exposait, il ne s'était point séparé de ses devanciers. Prêchant à Brescia en 1486, car il n'avait pu rester longtemps éloigné de la

chaire, il revint sur son thème favori ; et quoiqu'il continuât à ne point donner à ce qu'il annonçait une plus haute origine que ses propres réflexions ou les textes de la sainte Écriture, il les présenta avec plus de fermeté, et parvint à attirer l'attention. Même ses auditeurs virent en lui un prophète avant qu'il se fut donné comme tel. Ils lui firent une légende qu'il repoussa tout d'abord : une dame de Brescia lui écrivit pour lui annoncer tout ce qui devait lui arriver dans la suite ; mais le Frère pensa que cette lettre était une missive du diable, et la jeta au feu. Razzi, qui nous rapporte ce fait, ajoute qu'à la même époque un certain Fra Angelo de Brescia disait partout que, la nuit de Noël, il avait vu la tête de Savonarole entourée d'un disque lumineux, et que ces visions s'étaient renouvelées plusieurs fois. Le prédicateur dominicain n'eut donc qu'à laisser faire. Enhardi par la considération extraordinaire qu'on avait pour lui, il hasarda bientôt quelques menaces plus précises. Ainsi, se trouvant à Brescia, il annonça aux habitants que Dieu leur réservait de grands malheurs. Il aurait fait de même dans toute autre ville ; mais, par une remarquable coïncidence, Brescia ayant été mise à feu et à sang quelques années plus tard (1500;, celte catastrophe fournit, deux ansaprès samort, un argument victorieux à ses partisans. Savonarole ne devait pas demeurer longtemps en Lombardie. En 1486, on tenait à Reggio un chapitre provincial de l'ordre de Saint-Dominique en Lombardie. Des hommes d'un grand mérite s'y trouvaient réunis, entre autres Pierre de Bergame, auteur de la savante table pour les œuvres de saint Thomas, et Louis de Ferrare, plus tard procurateur de l'ordre tout entier. Savonarole s'y fit remarquer par la profondeur de ses pensées, la justesse de ses vues, la précision et la netteté de

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