‹ Jérome SavonaroleChapitre 121 sur 215 · LIVRE ITI, CHAPITRE II L · texte numérisé non relu

LIVRE ITI, CHAPITRE II L

aux affaires publiques, modifièrent leurs opinions, ou au moins mirent un frein à leur passion, car ils ne confirmèrent point par leurs actes ce qu'on disait d'eux. Ils comprirent sans doute que le renversement de l'État populaire, c'était le terrible inconnu des révolutions, et que l'État populaire, à Florence, c'était Savonarolc. Devenus sages parce qu'ils encouraient une responsabilité grave, ils soutinrent celui qui donnait à son gré la paix ou la guerre, jusqu'à ce que les événements leur forcèrent la main.

Fra Girolamo dut être informé de bonne heure de ces dispositions inattendues, car le jour même où la seigneurie nouvelle s'installait au palais, il prêchait encore à la cathédrale, et l'on aurait peine à s'expliquer la témérité de son langage au sujet des brefs venus de Rome, si l'on n'admettait qu'il pouvait compter sur la protection, ou au moins sur la tolérance du gouvernement:

« Il est venu des brefs de Rome, n'est-ce pas? On m'y appelle filius perditionis, fils de perdition. Yoici ce qu'il faut écrire: Celui que vous appelez ainsi n'a ni mignons, ni concubines, mais il s'attache à prêcher la foi de Christ. Ses filles et ses fils spirituels, tous ceux qui écoutent l'exposition de sa doctrine, ne passent point leur temps à commettre des infamies: ils se confessent, ils communient, ils vivent honnêtement. Ce frère s'attache à exalter l'Église de Christ, et vous à la détruire. J'apprends encore que vous avez reçu des lettres d'État. C'est trop de bonté et de déférence de votre part que d'y faire réponse. Laissez-moi ce soin: ma parole retentira à leurs oreilles de manière qu'ils m'entendront. Le temps approche d'ouvrir la cassette; nous donnerons un tour de clef, et il sortira tant d'infection, tant d'ordure de la cité de

Home, que l'odeur s'en répandra par toute la chrétienté, et que chacun en sera empuanti *. »

Il est vrai que le lendemain, 2 mars, Savonarole se voyait contraint de quitter le Dôme, et de renfermer ses prédications dans l'enceinte de Saint-Marc ; mais le gouvernement se devait à tous les citoyens, et c'était hien le moins qu'il pût faire pour les chanoines menacés de perdre leurs privilèges. Loin d'acccomplir l'ordre qu'elle avait reçu de s'emparer du frère, la seigneurie hravait l'interdit pour lui, en n'exigeant qu'un simple changement de lieu. Elle faisait donc preuve de bienveillance; Savonarole lui-même comprit qu'il ne pouvait demander davantage, et il céda de bonne grâce ; mais il voulut couvrir sa retraite, et dit qu'il cesserait à l'avenir de prêcher au Dôme, à moins que la volonté des bons ne Vy rappelât.

A Saint-Marc, l'église reçut d'auditeurs tout ce qu'elle en pouvait contenir. On fut même obligé d'exclure les femmes; et comme elles réclamaient vivement, Jérôme consentit à prêcher exclusivement pour elles le samedi. Le reste de la semaine, elles purent entendre les sermons du P. Buonvicini, qui continuait de porter la parole de Dieu au couvent de Saint-Nicolas, dans la rue du Gocomero.

Retiré dans sa maison et aigri de sa défaite, on ne pouvait espérer que Savonarole se modérât; tout au plus était-il permis de croire que sa parole aurait moins de retentissement. Mais ceux qui avaient pu trouver place sur le pavé de l'église ou sur les barreaux des grilles rapportaient à leurs amis des paroles comme celles-ci, qui étaient bientôt connues de toute la ville : « Boni-

1 . La cassette et la clef sont une figure très-souvent employée par Savonarole pour indiquer le secret de la corruption de Rome, qu'il menace de révéler.

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