LIVRE m, CHAPITRE V
semblables plutôt à des fantômes qu'à des hommes, les joyeux assaillants, dit Burlamacchi, tombèrent la face contre terre. On put alors les dépouiller de leurs armes; on les enferma dans le clocher, une croix rouge à la main, et on les contraignit de crier : Vive Jésus-Christ!
La lutte continuait dans l'église. Quelques frères, pour être prêts à tout événement, avaient attaché des pertuisanes aux cierges qu'ils tenaient à la main. Rudement frappés avec ces armes qui n'inspiraient pas la terreur, les Arrabbiati devaient croire à l'intervention des anges en faveur de leurs ennemis. Il y eut un assez grand nombre de morts et de hlcssés. Pierre Delfino porte le nombre des uns à six, deux religieux et quatre laïques, celui des autres à quarante.
Enfin, un de ceux, qui étaient enfermés sonna la cloche à dessein ou par mégarde. La seigneurie craignit quelque chose de nouveau, et envoya sur la place Saint- Marc le capitaine Giovacchino, avec ordre d'y braquer L'artillerie. Cette intervention de l'autorité mit. fin au combat. Savonarole voulait partager le sort de ses amis; il pensait, avec le poëte, que
Cadcr tra' buoni è pur di Iode degno ;
c'est pourquoi il était resté dans l'église tant que la lutte avait duré. Quand il vit qu'il n'y avait plus d'espoir de triompher ni de mourir, au moins sur-le-champ, il se joignit à ses frères, prit le saint sacrement clans ses mains, et, suivi de toute la communauté, se retira processionnellement dans la petite salle de la bibliothèque, appelée Libreria (ireca, où quelques amis leur apportèrent de quoi apaiser leur faim.
Pendant ce temps, la seigneurie, voulant atteindre les laïques que la crainte de la mort n'avait pas éloi-
gnés de Saint-Marc, leur fit annoncer que s'ils ne se retiraient aussitôt, leurs biens seraient confisqués. Personne ne résista à cette menace, et le couvent fut abandonné. Presque au même instant on vit arriver des commissaires qui portaient aux religieux de Saint-Marc l'ordre de livrer les PP. Savonarole, Buonvicini et Maruffi, et qui promettaient, au nom du gouvernement, grâce entière pour toute la communauté. Jérôme consulta ses frères pour savoir s'il devait obéir ; mais l'un d'eux ayant demandé aux délégués s'ils avaient une commission écrite, la réponse de ceux-ci fut négative. Aussi furent-ils obligés de se retirer; car, de peur d'un piège, les religieux, restés fidèles au malheur, ne voulurent pas laisser partir leur maître et leurs amis.
Il y avait encore un moyen, au rapport d'un témoin oculaire, de sauver Savonarole ; mais Fra Malatesta Sacromoro, jusque-là très-dévoué à Jérôme, s'opposa à ce que le couvent courût pour lui de nouveaux dangers. Dans les tempêtes, disait-il, le pasteur doit exposer sa vie pour ses brebis. A ces mots, le vicaire général déclara qu'il était prêt à se livrer : c'était pour lui désormais un point d'honneur. Fra Benedetto, qui nous révèle ce fait, flétrit avec énergie la conduite du traître, qui est à ses yeux la cause de tout ce qui devait suivre, et qu'il regarde comme trois fois plus coupable que Judas, puisque, « grâce à lui, trois Jésus furent pris en deux jours. »
Les commissaires revinrent bientôt, porteurs, celte fois, d'un ordre écrit qui contenait la promesse de renvoyer libres à Saint-Marc Savonarole et ses compagnons après leur interrogatoire. Déterminé à obéir, Jérôme demanda la permission de prendre auparavant congé de ses frères, car il ne se faisait pas illusion sur la valeur