LIVRE III, CHAPITRE VII
dominicains ; il avait moine fait ses vœux à Saint-Marc,
d'où il avait passé au couvent rival de Sainte-Marie-Nouvel 1<!. Le deuxième tribunal était pour les commissaires apostoliques, le troisième pour les Huit de garde *.
Après avoir descendu le grand escalier du palais , les condamnés furent dépouillés de leurs vêtements, à la réserve de la chemise de laine, et s'avancèrent nu-pieds sur le perron. Ils furent conduits par des satellites devant le premier autel où, suivant les us de l'Église , on les revêtit des ornements sacerdotaux dont ils devaient être dépouillés un instant après. L'évèque de Vaison prit alors Savonarolc par la main : « Je te sépare, lui dit-il, de l'Eglise militante et de l'Église triomphante. — De l'Église triomphante ! Non, répondit aussitôt Jérôme, cela n'est pas en votre pouvoir. »
Cette cérémonie terminée, on conduisit les patients au pied du second tribunal , pour entendre lire par Romolino leur sentence de mort, comme atteints et convaincus d'hérésie. Puis on leur offrit au nom du pape une indulgence plénièrc pour leurs péchés, et ils la reçurent humblement. Enfin, les juges civils placés devant le troisième tribunal ayant confirmé la condamnation , on traîna ces trois malheureux au supplice.
Arrivés au pied du gibet, ils s'agenouillèrent, après avoir inutilement demandé qu'on leur attachât la chemise aux genoux. Silvcstre mourut le premier; on l'entendit réciter en expirant ce verset du Psalmiste : In ma-
1. Il existe de cette scène un très-fidèle tableau, œuvre du Pollajuolo. Tons les détails senl rendus avec beaucoup d'exactitude; mais l'auteur a eu la fantaisie singulière de représenter les condamnés dans trois phases de leur agonie : 1° lorsqu'ils sont agenouillés au coin de La ringhiera; '2" en marche sur le ponl de bois pour se rendre au bûcher •. 3° suspendus à la potence et dévorés parles flammes. Ce siogu* ibleau est dans la galerie du marquis Corsiai, à Flon
nus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Buonvicini le suivit, et son courage ne l'abandonna pas.
Savonarole vint le dernier ; on lui avait réservé le supplice de voir les suprêmes convulsions de ses deux amis. « Il mourut, dit Guicciardin, convaincu de son innocence et pénétré des plus vifs sentiments de charité. Soutenu par l'espérance, il ne démentit point sa fermeté; il ne laissa échapper aucune parole qui fût un aveu ou une protestation. » On prétendit pourtant qu'avant d'expirer il avait fait entendre cette plainte : « Ah ! Florence, que fais-tu aujourd'hui !,»
Jérôme Savonarole mourut le mercredi 23 mai 1498, veille de l'Ascension. Il avait quarante-cinq ans et huil mois.
Les insultes ne manquèrent pas à ces malheureux restes. Il est temps de faire des miracles, s'écriaient des ennemis impitoyables. Tout à coup un vent assez fort s'étant élevé préserva pour un instant les corps des suppliciés de l'atteinte des flammes. Miracle ! répondit-on aussitôt. Voilà le miracle !
Au milieu du désordre qui suivit cette lamentable exécution, plusieurs Piagnoni dévoués s'approchèrent dt bûcher pour enlever quelques reliques des martyrs. La seigneurie s'en aperçut, et donna l'ordre de jeter les cadavres dans l'Arno. Cette précaution n'empêcha pas ut certain nombre de personnes de montrer mystérieusement et de transmettre par héritage, celui-ci un os, celui-là un fragment du gibet. Comme les particuliers, les couvents eurent de quoi entretenir la piété des fidèles, et l'on conserve encore à Saint-Marc et à Prato quelques-uns de ces précieux restes. La maison qu'illustra Savonarole montre , en outre , les ornements sacerdotaux de son martyr.