LIVRE III, CHAPITRE Vil
Jacques Niccolini fui chargé de cette pénible mission. « Je ne viens point, dil-il à Jérôme, recommander la résignation à celui qui a su ramener tout un peuple dans les voies de la vertu. — Faites votre devoir , » répondit simplement l'infortuné. Puis il refusa de souper, pour que le travail pénible de la digestion ne vînt pas le distraire des pensées graves dont il voulait occuper son esprit. Après s'être confessé, il donna son temps à la méditation et à la prière ; mais enfin, succombant à la fatigue , il demanda à son consolateur la permission de reposer sa tête sur ses genoux, et s'endormit presque aussitôt. Pendant son sommeil, il parlait et riait, ce dont Niccolini fut très-étonné.
Dominique apprit aussi sa sentence avec calme. Cet homme faible grandit aux approches de la mort. Prieur de Fiésolc, il écrivit à ses frères une lettre simple et touchante ; sa dernière parole est un acte de fidélité au maître ; il demande qu'on fasse relier les œuvres de Savonarolc, qu'on en place une copie dans la bibliothèque du couvent et une autre au réfectoire , pour être lue chaque jour pendant les repas.
Quant à Silvestre, cette âme vulgaire se laissa complètement abattre. A la nouvelle de sa condamnation, il fut anéanti, et ni l'orgueil humain ni la confiance en Dieu ne purent lui donner du ressort, même au pied du bûcher.
Savonarole, cause première de la mort de ses compagnons, voulut les revoir une fois encore avant de les quitter pour toujours. Niccolini ayant obtenu pour lui cette faveur , il n'en profila que pour leur donner des conseils de résignation. A Buonvicini, qui avait demandé à être brûlé vif, il reprocha affectueusement d'avoir voulu choisir; à Silvestre, qui parlait de protester pu-
bliquement de leur innocence avant d'expirer, il recommanda de savoir mourir silencieux.
Le 23 au matin, les condamnés, conduits à la chapelle du palais, reçurent la communion. Savonarole prit un instant dans ses mains l'hostie consacrée , et prononça quelques paroles touchantes pour demander pardon à Dieu et aux hommes de ses fautes et du scandale qu'il pouvait avoir causé.
On les conduisit ensuite sur la place, où l'instrument du supplice avait été dressé. C'était un échafaud à hauteur d'homme, couvert de matières combustibles, et d'où s'élevait une potence en forme de croix. Une sorte de pont en bois, partant de la ringhiera, y conduisait. Cette construction avait été achevée si précipitamment, la garde en était si mal faite, que des enfants avaient pu se glisser sous les arches de ce pont, et passer des bâtons pointus entre les fentes des planches, afin d'entraver les derniers pas des condamnés , et de leur piquer les jambes et les pieds. La place regorgeait de curieux, les uns mornes et atterrés, les autres pleins de joie et d'insolence. De toutes parts on entendait les cris d'une foule impatiente de voir brûler ce qu'elle avait adoré.
Sur la ringhiera avaient été dressés trois autels ou tribunaux/ Le premier , près de la grande porte du palais, était pour Fra Benedetto Pagagnotti, évêque de Yaison, chargé par le pape de procéder à la dégradation. Par un raffinement de cruauté, le saint-père s'était plu à confier à des dominicains le soin de présider à sa vengeance. Le général de l'ordre était un de ses commissaires, et il avait confié au prieur de Sainte-Marie- Nouvelle, Fra SébastianoBuontempi, le soin d'ôter l'habita Fra Hieronimo. L'évêque de Vaison était aussi des