LIVRE lit, CHAPITRE x
grand succès. Leurs discours n'étaient que d'arides Irailés de scolastique ou de théologie morale; la force de leur éloquence se réduisait à quelques exclamations, à de froides allégories, à d'étranges métaphores; leur science, à d'indigestes citations.
Ce n'étaient pas cependant les éléments de succès qui manquaient à l'éloquence de la chaire ; l'élévation des sujets devait inspirer l'orateur; leur abondance et leur variété, le préserver de la monotonie; la foi de son auditoire, le soutenir et l'enflammer. Ces avantages compensent de reste les écueils que La Bruyère et Blair signalent dans ce genre d'éloquence. La gravité , la noblesse ne semblent pas des qualités que les ministres des autels aient de la peine à acquérir ; et si la contradiction est propre à animer l'orateur, le plus souvent elle le trouble et lui fait perdre le fil de son discours. On ne peut guère trouver la cause d'une infériorité si marquée que dans les plaisirs et les désordres où se passait trop souvent la vie des prêtres et des moines. Tant de distractions les détournaient de l'étude , tant de vices empêchaient leur âme et leur esprit de s'élever.
La réforme de l'éloquence sacrée devait donc être, avant tout, une réforme morale, suivant le précepte de Cicéron, qui veut que l'orateur soit d'abord homme de bien. On a vu comment Savonarole avait entrepris, dans un autre dessein, cette première partie de son œuvre, et comment il l'avait, dans une certaine mesure, menée à bonne fin. Ce fut encore lui qui se ebargea, après avoir dicté les règles d'une conduite plus sainte, de donner l'exemple d'un langage plus digne d'un sujet si élevé et de ceux qui avaient mission de l'exposer.
Son but était trop grave et trop noble pour qu'il songeât à corriger dans l'éloquence de ses prédécesseurs
des défauts qui choquaient médiocrement en lui le sens peu développé dé l'esthétique. N'étant point amoureux de l'art pour l'art, comme on dit aujourd'hui, il ne voulait pas que la beauté de la forme servît à masquer la pauvreté du fond. Il crut que la splendeur de la vérité chrétienne était assez éclatante pour qu'on pût la présenter sans fard à tous les yeux. La plus simple et la plus directe exposition de l'Écriture lui parut donc le seul langage digne d'un ministre du Christ. Les ornements mondains lui auraient semblé impies, et il ne les proscrivait pas moins du langage que des vêtements.
Il attaqua le mode de prédication en honneur de son temps, bien plus pour le fonds que pour la forme. Il ne condamnait pas seulement l'abus des auteurs profanes, mais tout le système qui consiste à se servir des sciences pour démontrer la foi. « Il faut prendre la foi simplement, » notre auteur le dit cent fois dans ses livres et dans ses discours. Il faut être un bœuf ou un âne, répétait-il, c'est-à-dire une âme simple, pour goûter les douceurs de l'Écriture , et le prédicateur doit se résigner à parler aux bœufs et aux ânes.
Cependant l'expression, comme il arrive souvent, dépasse un peu la pensée de Savonarole. Il condamne les ornements, parce qu'ils sont un obstacle à la simplicité , la première des vertus ; mais après avoir tonné contre ces orateurs qui paraissent recouverts d'or, qui cultivent le beau style cicéronien, les comparaisons, les figures poétiques, il s'en prend à ceux qui croient que leur longue robe couvre leur ignorance.
Il était en effet très-loin d'exclure l'étude; car il ne regardait point la simplicité utile comme un don naturel , mais comme le résultat de longs travaux. Il s'indi-