‹ Jérome SavonaroleChapitre 179 sur 215 · LE 17 MARS · texte numérisé non relu

LE 17 MARS

(Prediche sopra Exodo.)

a On se plaint de ne pouvoir jamais nie parler. Je me plains, de mon côté, de ce que je ne puis me parler à moi-même. C'est pourquoi, ce matin, j'ai fait choix de ce psaume1. Je ne veux point m'entretenir avec vous. Je veux me figurer que je suis dans ma cellule, je veux faire le fou, je veux m'enivrer, mais vous m'entendez bien, d'une sainte ivresse. Peut-être n'avez-vous jamais vu pareille chose : vous allez le voir ce matin....

« Mon cœur errait d'abord parmi les biens du monde; il ne trouvait rien qui put le fixer et lui donner le repos. Mon cœur était déjà l'esclave du péché; il se sentait à l'étroit entre ces deux biens qu'on appelle la richesse et l'honneur. Mon Dieu ! tu l'as fait grand, ce cœur; il s'est dilaté, il est devenu fort, il s'est réjoui en Dieu vivant. Seigneur, dans les premiers temps, j'ignorais ma misère : je souffrais, et je ne comprenais pas que ce cœur courait à sa perte. Mais tu l'as sauvé par ta grâce, tu l'as arraché à la servitude, tu lui as ouvert les portes de sa prison, et ainsi il s'est tant exalté, il s'est tant réjoui, il s'est tant dilaté qu'il ne peut plus tenir dans cette poitrine : il éclate et bondit au dehors. 0 mon cœur, où vas-tu? 0 mon cœur, où es-tu ? Il s'en est allé. Et caro mea exultavit in Deum vivum. Ma chair aussi s'est réjouie en Dieu vivant, et sentant que le cœur est parti, elle se met à sa suite. Mon œil ne veut plus contempler des vanités, mon oreille ne veut plus écouter les bruits de ce monde, ma langue ne peut plus parler que de Dieu, mon corps aime mieux mourir que de rester ici-bas sans son cœur, et le cœur l'attire à lui. Seigneur, mon cœur et ma chair ne se soucient plus des dignités ni des biens de fortune. Ils ne veulent

4. « Quam dilecta tabcrnacula tua, Domine virtutum , concupiseil et déficit anima, etc. » Ps. 83.

plus rester sans toi. Privés de toi, ils ne se soucient ni des anges ni des archanges; ils ne se reposent que dans le Dieu vivant. Si mon cœur est capable de te posséder, si tu l'as dilaté au point qu'aucune créature ne peut le rassasier et le remplir, queferaisje d'autre chose que de toi? Seigneur, c'est toi seul que je veux, et sans toi je ne veux rien. Si tu étais dans l'enfer, j'y voudrais être avec toi; en toi, j'ai trouvé ma demeure, en toi j'ai trouvé mon nid. Etenim passer invenit sibi nidum. 0 heureux petit oiseau qui as trouvé ton nid ! Cet oiseau est la raison et la lumière de l'entendement ; c'est lui qui sait extraire le grain des épis et de la paille, c'est cette raison et cette lumière de l'entendement qui saisit le sens des Écritures. 0 heureux petit oiseau qui as trouvé ton nid et qui as pris demeure dans la maison du Seigneur! Cet oiseau voltigeait tout le jour dans le monde, tantôt sur une chose , tantôt sur une autre. Cette intelligence volait à travers le ciel, cette raison cherchait dans la philosophie les lois des choses naturelles et l'influence du ciel sur ces êtres inférieurs. 0 petit oiseau, ô raison de mon entendement, que voulais-tu faire de tout cela? Dieu te suffit. Tu as trouvé ton nid, ne cherche plus, ne vole plus, puisque tu as trouvé le lieu du repos. Allons, vole là-haut vers Dieu, petit oiseau! vole vers ton nid. O mon Seigneur ! avant d'avoir trouvé ta maison, le trou de ton côté , avant d'avoir embrassé ta bonté , ton amour ta sagesse, ta sublimité, il ne trouvait jamais le repos. A peine arrivé ici, il a trouvé sa demeure; dans ton sein il a placé son nid. La tourterelle, c'est-à-dire la volonté, a aussi trouvé son nid. Pendant qu'elle courait après les choses de ce monde, ma tourterelle avait perdu son époux, son bien-aimé, c'est-à-dire toi , mon Seigneur. C'est pourquoi elle buvait l'eau trouble de ce monde, elle buvait Peau de la sagesse humaine et non celle de ta divine sagesse. Mais depuis qu'elle a retrouvé son bienaimé, depuis qu'elle a entendu la voix de son époux, elle ne veut plus d'eau trouble, Le printemps est venu; elle s'est unie à son bien-aimé, elle a fait son nid, elle y a placé ses enfants, c'est-à-dire ses œuvres et ses désirs. Ainsi, mon intelligence et ma volonté, Seigneur, reposent en toi. Altaria tua, Domine

textes et documents. kkZ

virtutum. J'ai voulu parcourir tes autels, Seigneur ! J'ai vu l'autel do la croix où tu as été cloué, où tu t'es offert en sacrifice,, où tu as répandu ton sang, où tues mort pour moi. 0 digne autel, ô précieux sacrifice ! J'ai vu ton autre autel où mon Diei: est venu sous la forme du sacrement et s'est fait ma nourriture, ma récompense, mon bonheur. Cet autel m'a montré la voie du salut; c'est l'autel vénérable, l'autel plein de douceur, l'autei plein d'amour. Cet autel de ta croix et de ton sacrement ont fait depuis tant de martyrs, qui se sont volontairement immolés pour l'amour de toi 1 Voici l'autel de saint Pierre, l'autel de saint Paul, l'autel de saint Etienne, l'autel de saint Laurent: j'ai regardé tout autour de moi, et j'ai vu tant d'autels, tant de martyrs sur leurs autels, je me suis tant enflammé à les contempler avec amour, que j'ai dit: Malheureux que je suis! ne veux-je point, à mon tour, monter sur ces autels? De giâce, Seigneur, place-moi aussi sur un autel, fais que je meure sur ta croix! Me voici les mains liées, je m'offre à toi, ne permets pas que je meure ailleurs que sur ton autel. Quant à l'autre autel, celui de ton sacrement, du pain de ton corps, c'est lui qui nous soutiendra. O suave et délicieux autel! O douce, ô délectable nourriture! Rex meus et Deus meus! Tu es mon roi, tu es mon Dieu, tu es celui qui nous gouverne dans nos tribulations, tu es notre protecteur, tu es notre soutien, Seigneur ! Ne t'éloigne pas de nous, ne permets pas que nous nous éloignions de toi , et nous serons éternellement heureux. Beati qui habitant in domo tua. Heureux ceux qui habitent dans ta maison. Il ne leur manque rien, car ils te possèdent, et tu les nourris de tes délices. Ils te voient : leur amour, leurs désirs sont rassasiés. C'est pourquoi l'on dit: Heureux tes serviteurs! In secula seculorum laudabunt te. Ceux qui demeureront dans ta maison te loueront éternellement: ils n'iront point amasser du bien pour leurs enfants; ils ne songeront qu'à glorifier ton nom, à exalter ta gloire, ta bonté, ta miséricorde; ils seront toujours joyeux et contents. O mon bien-aimé, que ne dois-je pas faire pour te voir, pour t'acquérir et te posséder ! C'est à toi que j'aspire, et je craindrai ; de perdre mes biens, mon honneur et ma vie! Qlie le monde

entier me persécute, viennent contre moi tous les empires, viennent contre mon corps toutes les persécutions, viennent toutes les infirmités, viennent mille morts, je ne crains rien pour l'amour de toi, je ne veux rien négliger pour venir dans ta maison. Il faut mourir; ce monde s'évanouit comme un souffle; les persécutions dureront peu, et dans ta maison, Seigneur, on vit in secula seculorum. Heureux donc ceux qui habitent ta maison, parce qu'ils seront avec toi et te loueront toute l'éternité ! Maintenant laissez-moi reposer un peu. »

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