LIVRE I , CHAPITRE IV
Il suffit de petits motifs pour expliquer celte petite guerre, et nous aimons mieux croire qu'une susceptibilité blessée fut. la principale cause de la conduite de Savonarole, que d'admettre, avec Barsanti, qu'il agissait ainsi parce qu'il prévoyait la chute d'un gouvernement depuis longtemps odieux au peuple. A force de maladresse, l'apologiste, en cet endroit, devient un détracteur.
Le Médicis ayant reconnu que toutes les avances seraient en pure perte, voulut obtenir par des intermédiaires ce qu'il désespérait d'obtenir par lui-même; mais il continua d'agir avec ménagement. Il chargea donc cinq citoyens des plus considérables, Dominique Bonsi, Guidantonio Ycspucci, Paolantonio Sodcrim, François Yalori, et Bernard Ruccellai, qui était son propre cousin, de se rendre officieusement auprès de Savonarole, et de le prier, au nom de la paix publique, et sans dire de qui ils avaient reçu mission, de se modérer et de changer sa manière d'annoncer la parole de Dieu. Frère Jérôme, en voyant un parent du prince et ses plus intimes amis, n'eut pas de peine à comprendre qui avail suggéré cette démarche, et il leur fit la réponse su i van le : « Vous dites que vous n'avez pas été envoyés, et moi je « vous dis que vous l'avez été. Allez, et répondez à Lau- « rent de Médicis qu'il fasse pénitence de ses péchés, car « Dieu veut le punir, lui et les siens. »
Cest là ce que Savoranolc appelait prédire la mort de Laurent, et ses biographes n'hésitent pas à citer ce fait comme une preuve qu'il lisait dans l'avenir par la grâce de Dieu. Il ne paraît pas cependant que les témoins ocu-
nérale, à peu près équivalente à celle de conseillers en français, et < multiple dans ses acceptions.
laires, ni même celui qu'il menaçait, aient été vivement frappés de cette prédiction.
S'il fallait en croire l'historien Nerli, le Médicis, après cette tentative infructueuse, aurait intimé l'ordre à Fra Girolamo de ne plus entretenir son auditoire de ses visions ; mais il est le seul qui avance ce fait peu en harmonie avec la réserve ordinaire d'un prince si prudent : aucun document historique n'indique un temps d'arrêt dans la marche du dominicain, à partir de 1491. Quelle que fût la clémence de l'homme qui disposait à son gré de Florence, il est peu croyahle que le prieur de Saint- Marc eût osé enfreindre un tel ordre, s'il l'avait reçu. Le récit des biographes à cet endroit est plus vraisemblable. Ils racontent que Laurent fit venir un prédicateur trèsrenommé, Fra Mariano de Ghinazzano, et qu'il le chargea de détruire l'effet produit par Savonarole, et d'administrer aux Florentins le contre -poison.
Fra Mariano obéit, et prêcha, le jour de l'Ascension entre autres, sur ce texte, emprunté fort à propos aux Actes des Apôtres (i, 7) : Non est vestrum nosse tempora vel momenta qux Pater posuit in sua potestate. C'était la guerre. Savonarole l'accepta, et, répliquant en chaire, il développa à sa manière le même texte. Il paraît avoir eu le dessus dans cette joute oratoire. Pic de la Mirandole, qui l'avait suivie, en sortit plus que jamais pénétré d'admiration pour le dominicain. Mais quelle qu'ait été l'issue, on venait de porter à Frère Jérôme un rude coup dont il devait se ressentir plus tard : les Florentins apprenaient, s'ils ne le savaient déjà, qu'on peut interpréter le même texte d'une manière plausible dans les sens les plus opposés. Cette dispute,, au reste, se termina avec beaucoup de courtoisie : Fra Mariano invita Savonarole à venir chanter la messe au couvent des Augustins, près