‹ Jérome SavonaroleChapitre 23 sur 215 · LIVRE I, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IV

damnation à mort d'un grand nombre d'innocents, à propos de Ja conjuration des Pazzi. En entendant ce triple aveu, Savonarole imposa une triple pénitence. « II faut, dit-il à l'auguste malade, que vous ayez une foi vive et sincère. «Laurent ayant répondu qu'il l'avait : •< Vous restituerez, poursuivit le père, tout le bien mal acquis, et ne laisserez à vos enfants que la fortune qui convient à des particuliers. » Après quelques hésitations, le Médicis promit de faire ainsi. En troisième lieu, Jérôme lui imposa l'obligation, s'il voulait faire sa paix avec Dieu, de rendre à Florence Ja liberté. A ces mots, Laurent lui tourna brusquement le dos, refusant de répondre davantage, et Fra Hieronimo se retira.

Ce récit fut traité de bonne heure comme une fable, et il mérite, en effet, d'être rejeté. Si les paroles échangées entre les deux interlocuteurs furent une confession, personne n'a dû les connaître; si elles ne furent qu'un simple entrelien, il est peu croyable que Laurent eût fait ainsi devant témoins l'aveu de ses plus grandes fautes. Dans tous les cas, entre Polilien, qui assista aux derniers moments de son maître, et Burlamacchi, qui ne sait rien, comme il le déclare lui-même, que par le témoignage verbal de Silvestre Maruffl et du chanoine Dominique Benh ieni, lesquels ne faisaient que répéter ce qu'ils avaient entendu dire, qui pourrait hésiter'/ Si Politien avait voulu dissimuler ces faits, comme peu honorables pour la mémoire de Médicis, il aurait gardé rancune au dominicain, et n'eût pas parlé de lui en ter mes élogieux. Il y a d'ailleurs, pour la lin de cette scène, entre les autres auteurs et Lui, une contradiction trop frappante pour qu'on puisse croire à une omission; et il ne faut pas oublier que Pic et burlamacchi écrivant après le rétablissement de la liberté, il était de quelque

intérêt pour la mémoire de Savonarole de ne pas laisser croire qu'il avait donné sa bénédiction à l'homme qu'il flétrissait encore après sa mort dans ses discours et ses écrits. Pour conclure, en un mot, les biographes plaident et Politien raconte : cela fait pencher la balance en faveur de ce dernier '.

Laurent de Médicis mourut donc en paix avec l'Église, qui lui accorda ses derniers sacrements. C'était le 8 avril 1492. Il était âgé de quarante-quatre ans.

La même année vit mourir le pape Innocent VII (25 juillet). Son successeur, Alexandre VI, est trop connu pour qu'il soit nécessaire de rappeler ses déporte-

1. Ces conclusions adoptées par M. P. A. Para via, ont été combattues par M. Rubieri dans la Polimazia, et par M. Villari, dans YArchivio storico fwrentino. Nous n'avons à parler ici que de M. Rubieri, car M. Villari déclare s'en rapporter à ses arguments et n'avoir rien à y ajouter. M. Rubieri donc pense que Politien peut n'avoir rien voulu dire qui ternît la mémoire de son protecteur; -que s'il fut présent à l'entrevue, il n'en fut sans doute que témoin oculaire et non auriculaire ; que cette entrevue ne dut pas être une confession, mais une conversation pieuse, une consultation sur un cas de conscience; que Pic de La Mirandole, le neveu, est d'accord avec Burlamacchi, et qu'il doit avoir appris les détails de la bouche même de Savonarole qu'il voyait souvent; que Politien, ayant jusqu'alors parlé de Savonarole avec éloge, n'aurait osé changer subitement de langage; qu'enfin Savonarole ayant parlé en termes violents et injurieux de Laurent de Médicis, après sa mort, quoique sans le nommer, il est peu probable qu'il lui eût donné l'absolution.

On voit que l'argumentation de M. Rubieri repose sur d'ingénieuses conjectures plutôt que sur des faits positifs. Il n'y a pas une de ses assertions qui ne puisse être attaquée ou défendue avec vraisemblance. Nous ne trouvons donc aucuue raison suffisante de nous ranger à son avis: d'autant moins que Savonarole, à cette époque, ne songeait point encore à se mêler des affaires politiques, ce qui rend peu croyable qu'il ait stipulé la liberté de Florence au chevet d'un mourant dont le repentir tardif n'eût point engagé son héritier.

Au surplus, le fait par lui-même n'a point assez d'importance pour qu'il ne nous suffise d'indiquer la version qui nous paraît la plus probable, après. les avoir rapportées toutes les deux.

UVHE r, CHAPITRE IV. 77

ments et ses vices : on en peut suivre la Irace dans tous les historiens et les annalistes du temps. Nous nous bornerons à citer quelques paroles énergiques de Mgr Mansi, le savant éditeur de Baluze et de Uaronius : « U est plus faeile de ne rien dire de ce pontife que d'en parler avec modération. Il réunit tous les vices les plus extrêmes et eut très-peu de vertus, ou, pour mieux dire, il n'en eut point du tout. Il avait du sa dignité à la corruption, les moyens qu'il employa pour la conserver ne furent 'pas plus honnêtes. Je n'ai trouvé jusqu'à présent aucun auteur qui fit son éloge, ni parmi ses contemporains, ni dans les temps postérieurs. »

On comprend tout ce qu'un tel pape donnait d'à-propos et de force à la thèse soutenue par Savonarole

i-oiniiicnts'étonnerquetantd'effroyablescxcèsattirassent sur l'Église la colère de Dieu, et comment nier qu'il fallût de toute nécessité la réformer? Fra Girolamo poursuivit donc avec plus d'énergie que jamais le cours de ses prédications. Pendant Pavent de cette année (1492) il commença d'expliquer l'arche de Noé, et ses paroles eurent leur retentissement ordinaire. Tout ce bruit empêchait les Mineurs observantins de dormir, et ils voulurenl en détourner une partie à leur profit'. Ayant fait donner à l'un deux , Fra Domenico de Ponzo, la chaire <1<1 la cathédrale, pour cette môme station de l'avent, ils le chargèrent de renchérir encore sur les menaces de sang que Savonarole faisait à Florence, mais en se pla- Cant à un point de vue différent. Ces rivalités et les dissensions qu'elles soulevaient fatiguèrent Pierre de Méaicis, et ce jeune prince, inhabile à masquer le despoisme sous des formes agréables, fit dire au frère mineur de cesser ses scandaleuses prédications, s'il ne voulait être exilé, comme d'autres moines l'avaient été

avant lui. Il est probable que cette invitation fut adressée en même temps aux dominicains, quoique aucun auteur ne le dise ; car la collection des sermons de Savonarole, pendant cet avent, s'arrête brusquement au treizième, tandis que ses autres stations de l'avent sont toutes plus considérables. Ne trouvant plus la chaire libre à Florence, Jérôme résolut de porter ailleurs la parole de Dieu , et accepta la proposition qui lui était faite d'aller à Bologne prêcher le carême suivant (1493).

Il paraît néanmoins que l'avertissement de Pierre de Médicis avait produit sur lui quelque impression; car, même à Bologne, il crut devoir baisser le ton et se renfermer dans l'exposition de l'Écriture sainte. Aussi les Bolonais montrèrent-ils dans le principe peu d'empressement à l'entendre : ils le tenaient pour un homme simple et un prédicateur bon pour les femmes. Mais bientôt Jérôme triompha de cette froideur, et vit se presser autour de lui un auditoire pris dans tous les rangs de la société, depuis l'humble artisan jusqu'à la famille de Jean Bentivoglio, qui gouvernait pour lors ce petit Élat. La femme de ce prince fut même cause d'un scandale qui peint mieux les mœurs du temps que ne ferait un long écrit.

Elle venait au sermon accompagnée de plusieurs dames d'honneur, et, contrairement à la modestie qui sied à son sexe, elle arrivait tard et faisait une entrée bruyante qui dérangeait l'orateur et l'assistance. Pour mettre fin à ce scandale, Savonarole invita un jour, en présence de l'auteur principal du désordre, tous ceux qui l'écoutaient à se rendre à l'église un peu avant l'heure du sermon. La superbe princesse feignit de ne pas prendre pour elle cet avertissement, et ne changea rien à sa manière défaire; alors l'orateur, s'adressant à elle, la

Page 1