LIVRE II, CHAPITRE II
saignait encore des blessures que ses mobiles alliés lui avaient faites; la crainte avait fermé les boutiques, et ce chômage forcé avait répandu la misère dans les classes nécessiteuses, qui ne font pas d'épargnes; enfin, les grosses sommes qu'il fallait payer à Charles VIII, restaurateur et protecteur de la liberté florentine, comme disait le traité , ruinaient les citoyens.
Le premier soin des magistrats devait être de fermer ces plaies. Savonarolc, que sa dernière ambassade couronnée d'un prompt et entier succès, faisait regarder par un grand nombre comme le sauveur de Florence, se crut autorisé, par le crédit dont il jouissait, à indiquer ce qu'il y avait à faire. En conséquence, il proposa : 1° de subvenir aux besoins des pauvres , en faisant deux quêtes, l'une pour ceux de la ville, l'autre pour ceux de la campagne, et, si le produit en était insuffisant, de convertir en or et en argent monnayé les vases des églises ; 2° de rouvrir les boutiques sans retard, afin que les ouvriers pussent vivre en travaillant ; 3° d'alléger les impôts, surtout aux classes inférieures, qui, a ne possédant point, ne doivent pas payer » ; 4° de faire à tous bonne justice; 5° de prier Dieu avec ferveur.
De telles propositions devaient faire de Jérôme l'idole du peuple. La publicité qu'elles avaient eue et leur nature même obligeaient la seigneurie à en tenir compte ; ainsi l;i foule dut à son prédicateur un notable soulagement à ses maux. Pour prix de ce service, elle lui donna la popularité qu'il cherchait, et malgré l'opposition du clergé, qui ne voyait pas de sang-froid qu'un des siens apprît aux peuples à porter la main sur ses richesses, elle fit de lui une puissance : on ne tarda pas à s'en apercevoir.
Parce qu'elle avait chassé ses maîtres, Florence se di-
118 VIE DE SAVOXAROLE.
sait libre: mais les citoyens clairvoyants sentaient bien qu'il fallait modifier profondément les anciennes institutions, puisque à leur ombre la tyrannie avait pu s'établir. Malheureusement , il était difficile de faire comprendre au plus grand nombre cette nécessité. Pendant les soixante années que les Médicis avaient retenu le pouvoir, tous ceux qui avaient vu les beaux jours de la république étaient descendus dans la tombe : c'est à peine si l'on trouvait quelques octogénaires dont les souvenirs remontassent jusque-là. Le passé c'était donc presque l'inconnu, et c'est ce qui pourrait expliquer le mol de Guicciardin, appelant novateurs ceux qui voulaient le restaurer. Une prudence étroite retenait un grand nombre de citoyens dans les limites de ce qui s'était fait de leur temps ; quelques-uns restaient attachés aux Médicis, en mémoire des bienfaits qu'ils en avaient reçus; la plupart, incapables de penser et de se diriger d'eux-mêmes, disaient que, les Médicis n'étant- plus là, il n'y avait qu'à se donner d'autres maîtres.
Ainsi le plus grand mal était, au fond , l'indifférence politique. Accoutumés à se décharger sur quelques-uns du soin de leurs affaires, les citoyens avaient pris la facile habitude de ne pas s'en mêler, et ils ne comprenaient plus qu'il pût en êlre autrement, Savonarole sentit bien qu'il avait seul assez d'influence sur tes Florentins pour les arracher à cetle funeste torpeur, et il résolut d'y faire tous ses efforts.
Il avait puisé dans ses études et ses méditations une opinion politique toute particulière. 11 croyait, avec les théologiens du moyen âge, que le gouvernement le plus parfait est celui d'un seul, parce, qu'il est plus semblable que tout autre au gouvernement de Dieu, à la condition toutefois que celui qui est appelé à diriger ses