I.IVIiK II , CHAPITRE II
semblables soit le meilleur du monde. Mais i] savait combien il est difficile de rencontrer un Ici homme ; il se disait que les constitutions, indépendamment du bien et du beau absolu, ne sont bonnes qu'autant quelles sont en harmonie avec les qualités et les défauts des peuples qu'elles prétendent régir, et que dans un pays comme l'Italie, où l'intelligence est vive, où l'impétuosité esl extrême, on ne pourrait jamais asseoir un gouvernement auquel des hommes si éclairés et si ardents ne prendraient aucune part. L'état populaire lui semblait donc le meilleur pour les peuples italiens, et en particulier pour Florence, où il avait obtenu la consécration d'un glorieux passé. Dès lors, Savonarole devait désirer une réforme dans le sens de l'opinion démocratique; et comme il était dans sa nature de ne rien désirer avec modération, il se jeta corps et âme dans la lutte, et mit au senicc de la cause dont il voulait le triomphe tout ce qu'il avait d'influence, d'énergie et do talent.
On voit bien clairement, par ce qui précède, que Savonarole ne1 fut pas, comme on l'a dit, passionné pour l'état républicain, et qu'il n'eut au contraire pour cette forme de gouvernement qu'un dévouement et une foi d'occasion. La preuve s'en trouve à chaque page de ses sermons et de ses livres. Huant à son intervention dans les affaires publiques, on l'a souvent blâmée, et Bayle s'est l'ail l'écho de ces reproches : « Un religieux, dit-il, un ministre des autels, un ecclésiastique, en un mot , peut-il s'embarquer sur celle mer orageuse? N'est-ce pas un engagement au péché? N'esl-il pas presque inévitable qu'il faudra se soutenir pas de mauvaises intrigues ei par des complota qui aboutissent ordinairement à des émotions populaires, à des pilleries, à des massacres, à des proscriptions, ou à des arrêts de mort
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rendus précipitamment et exécutés de même par la faction qui a prévalu ? Celle de Savonarole se rendit odieuse par une pareille exécution sur plusieurs personnes considérables, et il jeta par là les semences de sa ruine. »
Ces observations, fondées pour le temps de Baylc et pour le nôtre, ne l'étaient guère pour celui de Fra Hieronimo. Les affaires de la politique et de la religion n'étaient alors nullement séparées, et Jérôme avait pour lui l'exemple du passé, où une foule de saints personnages n'avaient pas cru mal faire en mêlant leur voix au tumulte de la place publique. Il citait lui-même, sans sortir de l'ordre dont il faisait partie, saint Dominique, qui avait pris part aux affaires d'État en Lombardie ; saint Pierre martyr, qui en avait fait autant à Florence même ; le cardinal Latin, qui mit la paix entre les Guelfes et les Gibelins; sainte Catherine de Sienne, qui fitlever l'interdit jeté sur Florence par Grégoire XI ; enfin l'archevêque de cette ville, saint Antonin, qui était plus d'une fois intervenu pour empêcher qu'on ne rendit des lois iniques. Il avait , en outre , pour lui la sainteté du point de départ et du but. Rien n'était plus naturel, selon les idées de ce temps-là, que cette intervention du prêtre dans le gouvernement, du moment qu'il donnait pour base à la politique la morale et la religion, et que, poussant à l'excès son principe, il afiirmait qu'on gouverne mieux avec des patenôtres , c'est-à-dire en priant Dieu, que par toute la sagesse humaine, sans exclure toutefois celle-ci. C'était même quelque chose d'admirable, au milieu des infâmes pratiques de tous les princes d'Italie, dont Machiavel allait bientôt rédiger le code, que de voir un simple moine proclamer la vertu et la religion comme le premier moyen de gouvernement.