LIVRE II, CHAPITRE II
a Heureuse Florence! Non-seulement tu as changé ton gouvernement, mais encore tu l'as fait tel que Dieu le veut! Montrez-vous donc, vous qui dites qu'on ne peut vivre sous ce gouvernement! Quel est celui qui a vos préférences! Celui que nous avons renversé ? Il était monstreux, je veux vous le prouver. Il était semblable au lion par la tète, à Tours par les épaules et les bras, au chien par les parties inférieures. Voyons : je veux disputer avec vous. Il n'y a que trois espèces de gouvernement : le gouvernement royal , qu'on appelle monarchie, et dont un prince est le chef; celui des nobles , quand les grands sont à la tète : c'est l'aristocratie; celui du peuple, qu'on appelle civil et politique. Choisissez entre les trois. Voulez-vous le premier? — 3h! non, nous serions esclaves. — Le second? — Non, e peuple n'en veut pas. — Il faut donc vous en tenir iu troisième. Je vous le répète : votre gouvernement Hait un monstre. La tèle de lion signifie l'orgueil, parce ]ue le lion veut être le premier parmi les animaux ; es bras d'ours étaient les mains rapaces de certains grands , qui s'attachaient au chef et soutenaient son jouvoir pour s'emparer plus sûrement des richesses. iCS parties postérieures, qui sont du chien, ce sont les atelliles qui aboyaient autour du prince, disant : Je eux ceci, je veux cela. Vous prétendez qu'on n'est las entièrement libre aujourd'hui? Je réponds que notre ;ouvernement se perfectionnera et nous donnera la ►lus complète liberté. Mais , quoi ! A un vice du gouernement actuel il me serait aisé d'en opposer mille u précédent. On ne pouvait obtenir justice; l'argent 'engloutissait dans les caisses des maîtres; les foncionnaires faisaient de faux serments ; les jeunes filles ie se mariaient point, et ainsi de suite. Prxterca , le
gouvernement que vous voulez rétablir devient de jour en jour plus mauvais, parce que plus on vit sous lui, plus on devient esclave. Dans le nôtre, au contraire, plus on devient libre, car tout passe par le crible du Conseil. » '
Mais toute l'éloquence de Savonarole ne put défendre la constitution nouvelle contre deux reproches graves : le ferment oligarchique qu'on avait introduit dans cette démocratie, comme un principe corrupteur destiné à la détruire, en laissant au caprice de vingt accoppiatori le soin de désigner ceux qui devaient jouir de leurs droits Civiques, et l'espèce de bandeau dont on continuait de couvrir les yeux de la république, en s'abandonnant au sort pour le choix de ceux qui devaient présider à ses destinées. Que ceux qui en souffraient en eussent ou non conscience, ces défauts furent sans doute une des principales causes du désordre qui régna à cette époque, et dont Machiavel parle en homme qui l'avait vu de près. Savonarole lui-même, s'il n'est pas, à cet égard, plus clairvoyant que ses contemporains, sentait au moins que le gouvernement de son choix n'était pas parfait; mais il s'en consolait , comme on vient de le voir , eu pensant qu'il s'améliorerait avec le temps , au lieu que l'état monarchique devient plus mauvais de jour en jour.
« Il est très-vrai , disait-il , qu'il y a eu dans cetle réforme de fâcheuses innovations. Vous direz peutêtre : Pourquoi 'donc y as -tu acquiescé? — J'y ai acquiescé pour éviter un mal plus grand. Je me disais: Il faut mettre d'abord la bride à ce poulain ; plus fard , nous lui mettrons la selle. On ne peut tout faire à la fois. D'ailleurs les inconvénients que l'on a remarqués ne viennent pas du grand conseil ; ils vien-