‹ Jérome SavonaroleChapitre 62 sur 215 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

Mais ce n'était pas au peuple seulement que Savonarole s'adressait; il demandait aussi aux magistrats d'user de leur pouvoir pour redresser les vices, et entrait avec eux dans des détails qui font voir jusqu'à quel point il poussait la vigilance :

« Magistrats, c'est à vous que je m'adresse : poursuivez le péché, corrigez le vice, faites justice de cette malheureuse passion contre nature. Ne punissez point en secret d'une amende, mais faites un feu dont toute l'Italie se ressente. — 0 Père! il ne faut pas ainsi malmener les citoyens! — 0 mon fils, il ne faut pas ainsi perdre cette ville et sacrifier le bien public... Tu veux que mille ou dix-mille personnes périssent pour un scélérat? Les poésies ont attiré sur nous la colère de Dieu. Ne les laissez pas sous la main de vos enfants. Faites exposer toutes les courtisanes en un lieu public, et faites-vous-les conduire au son des trompettes. — Oh! Père, il y en a tant, que ce serait bouleverser toute cette ville. — Eh bien! commencez par une; vous irez ensuite aux autres, et si vous ne leur donnez pas la chasteté, vous leur imposerez du moinsla réserve. Punissez les joueurs; car, sachez-le bien, on joue encore. Faites en sorte, magnifiques Seigneurs, qu'on ne joue dans les rues à aucun jeu, ni pelit ni grand. Si vous trouvez un citoyen qui joue cinquante ducats, envoyez-lui dire: La commune a besoin de mille ducats ; il faut que tu les lui prêtes avant de partir d'ici. Faites percer la langue sans pitié à tous les blasphémateurs. Saint Louis, roi de France, faisant cautériser les lèvres à un blasphémateur, disait: Je m'estimerais heureux qu'on m'en fît autant, si, à ce prix, je pouvais débarrasser mon royaume de ces gens-là. Supprimez aussi les danses: ce n'est pas le temps de danser maintenant; prohibez les bals à la ville et à la campagne. Ayez des

150 VIE DE SAVOXAROLE.

espions et punissez quiconque sera trouvé en faute. Exigez qu'à six heures du soir les cabarets soient fermés. Cet ordre a été donné bien des fois ; mais à peine quelques jours sont-ils écoulés, que personne ne s'en souvient. Fermez les yeux, faites semblant de ne pas voir; puis prenez les délinquants tous à la fois, et infligez-leur la peine de leur désobéissance. J'apprends que les boutiques restent ouvertes les jours de fête: portez remède à ce mal, faites fermer les apothicaires eux-mêmes, à la réserve de ceux qui sont commandés pour les médecines ; ces jours-là on ne devrait vendre que des médecines. Vous qui donnez à dîner, si vous voulez des pâtisseries toutes fraîches, commandez-les le samedi pour le dimanche. Si vous souffrez d'une dent, faites-la arracher, même un jour de fête: il n'y a pas de mal; mais passer le temps à regarder des escamoteurs et mille niaiseries, voilà où est le mal. Jeunes gens, vêtus aujourd'hui avec plus de coquetterie que les femmes, mettez de côté toutes ces parures. Pères, enlevez à vos fils ces beaux pourpoints ; dites-leur d'en acheter d'autres et ne leur donnez pas d'argent. Magnifiques Seigneurs, faites en sorte que les débiteurs qui gardent la maison puissent au moins sortir, les jours de fête, sans crainte d'être arrêtés pour aller à la messe et au sermon. Mais en voilà assez pour les magistrats. »

C'était même trop pour les magistrats, car Savonarole dut ses succès à sa parole et au crédit qu'elle avait sur le peuple, plutôt qu'à leur intervention. En se montrant, en toute occasion, l'ami des misérables et l'ennemi mortel de ceux qui voulaient les affamer, il avait porté au comble sa popularité. Ce n'étaient plus les seuls Florentins qui se pressaient autour de sa chaire; les paysans des montagnes voisines s'acheminaient pendant la

Page 1