‹ Jérome SavonaroleChapitre 64 sur 215 · LIVRE II, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE III

morl. S'il n'aima pas comme lui la conversation des jeunes femmes, il est permis de croire que, dans le secret de sa pensée, il fut de ceux dont on pourrait dire avec Pétrarque:

Esser non puô clie quell' angelic' aima Non senta il suon dell' amorose note.

Son àmc était trop ardente pour rester toujours fermée à un sentiment si doux, et c'est assez pour la vertu d'avoir su le comprimer et offrir à Dieu le sacrifice de la plus indomptable de nos passions. Ce qu'il y a de certain, dans tous les cas, c'est qu'il se plut à parler des femmes, et même qu'il ne le fit pas toujours en termes convenables. La liberté dont il usa tenait sans doute au temps où il vivait, et tous les prédicateurs en avaient donné l'exemple: mais celui qui voulait qu'on perçât la langue aux blaspbémateurs, et qui poursuivait de son courroux ceux qui adressaient aux femmes des paroles obscènes, n'aurait-il pas dû commencer par réformer son langage? Etait-ce un moyen de purifier les mœurs que de laisser paraître je ne sais quelle faiblesse pour la luxure, en affirmant qu'elle est moins désagréable à Dieu que l'orgueil, ou de s'écrier qu'il vaut mieux être luxurieux qu'orgueilleux, sous prétexte que l'un nous Tait semblables à la bête et l'autre au diable, et qu'il vaut mieux être bête que diable'/ VA quant au bien qu'on peut la ire par des conseils sur de semblables matières, n'est-il pas à craindre qu'il n'égale jamais le mal que cause le Bcandale? Savonarolc en élait venu au point d'approuver les femmes qui, n'ayant pu obtenir l'agrément de leurs maris pour se faire religieuses, prenaient la résolution de vivre, le reste de leurs jours, comme si elles n'étaient pas mariées. Il osait fixer publiquement les époques où

les femmes devaient tenir leurs maris à distance, par exemple l'avent, le carême et toutes les fois qu'elles devaient aller à l'église.

Mais ce qui est plus surprenant encore que les hardiesses de Savonarole, c'est qu'on l'ait suivi jusque-là, et qu'on ait même renchéri sur tant de rigueur. La femme de Ridolfo Rucccllai se. séparait à l'amiahle de son mari, et allait fonder, sur la place môme de Saint- Marc, le couvent de Sainte-Catherine-de-Sienne. Les noces n'étaient plus une occasion de joies mondaines; les époux communiaient; après la messe, avait lieu un frugal repas pour le très-petit nombre de personnes que le nouveau législateur permettait d'inviter; le prêtre y faisait un sermon pour la circonstance, et tel était le fanatisme de ce temps-là, qu'il ne fut pas rare de voir les jeunes mariés , en sortant de table , se condamner à la chasteté pour un temps , ou même pour toujours.

C'est à peine si, parmi tant d'extravagances, on trouve quelques prescriptions qui soient utiles sans choquer la décence ; mais il faut savoir gré à Savonarole d'avoir cru que le sentiment du patriotisme ne doit pas être étranger aux femmes, et de leur avoir imposé l'obligation de rappeler à leurs maris leurs devoirs envers la patrie ; il mérite aussi d'être loué pour avoir devancé Rousseau, en recommandant aux mères de nourrir leurs enfants. "

Quel que fût l'empressement des personnes parvenues à l'âge de raison pour suivre son impulsion et ses conseils, frère Jérôme pensa .qu'il était trop difficile d'asseoir une réforme aussi radicale sur des générations rompues par l'âge, ou par une longue habitude, à de mauvaises pratiques. On ne pouvait leur demander que

Page 1