LIVRE II, CHAPITRE V
ministration *, il aborde la question brûlante du jour en des termes dont on a peine à comprendre l'audace, surtout quand on songe qu'il parlait contre les desseins de la seigneurie :
« Votre parlement n'est qu'un instrument de ruine : il faut le supprimer. Peuple, n'es-tu pas le maître maintenant? Le gouvernement n'est-il pas entre tes mains? — Oui. — Eb bien ! si tu ne veux pas le perdre, ne permets pas qu'on assemble le parlement. Le parlement, c'est, pour le peuple, la perte de tous ses droits. Retenez bien cela, et l'enseignez à vos fils. Peuple, quand tu entends la clocbc qui t'appelle à parlement, lève-toi, tire ton épée et dis à ceux qui te convoquent : Que voulez-vous ? Le conseil n'a- t-il pas tout pouvoir? Quelle loi proposezvous? Le conseil ne la fera-t-il pas aussi bien? — Je voudrais que lorsqu'une seigneurie entre en fonctions, vous lui fissiez promettre par serment de ne pas vous assembler, de ne pas faire sonner les clocbes pour le parlement. L'un des Seigneurs oserait-il se parjurer? Je voudrais que celui qui le dénoncerait reçût 3000 ducats, s'il était des Seigneurs; 2000, s'il était des collèges, et, 1000, si c'était un autre citoyen. Je voudrais que le coupable, s'il était des Seigneurs, eût la tète tranebée; s'il n'en était pas, qu'il fût déclaré rebelle et vît tous ses biens confisqués. Je voudrais faire jurer à tous les gonfaloniers, à leur entrée en ebarge, que s'ils entendent sonner à parlement, ils iront aussitôt mettre au pillage la maison des Seigneurs; le quart du butin serait pour eux, le reste pour leurs compagnons. Quand les Seigneurs veulent assembler le parlement, je voudrais qu'il fût convenu que, dès qu'ils mettent le pied sur la tri -
1. Nous avons déjà cité un remarquable passage de ce sermon : Magistrats, c'est ù vous, etc.... (L. II, ch. m).
hune1, ils soient déchus de leurs fonctions, et que chacun eût le droit de les mettre en pièces. Je voudrais, en outre, que les gouverneurs des provinces fussent tenus, dès leur entrée en charge, d'interdire à tous les sujets, sous peine de rébellion, de venir à Florence quand on sonne à parlement. Je voudrais, enfin, que la cloche qui sonnait pour ces funestes assemblées, sonnât désormais pour le conseil, dès que la salle sera terminée, afin que le nouvel usage fît oublier l'ancien. Peuple, voilà ce qui est nécessaire à ton salut. Si l'on veut prendre encore d'autres précautions, j'en serai charmé ; mais il faut avant tout faire ce que j'ai dit. »
Tel était l'ascendant qu'exerçait pour lors Savonarole, qu'un si audacieux langage trouva la seigneurie soumise et prête à accorder ce que le peuple, se faisant l'écho de son prophète , réclamait impérieusement. Quinze jours étaient à peine écoulés, qu'elle abrogeait cette antique institution (13 août). Ce succès tranquillisa Jérôme sur l'avenir. Il savait qu'on n'arracherait plus au peuple une décision grave par surprise, et il avait le temps de le convertir à ses idées sur la politique extérieure. En effet, il réussit à faire envoyer des ambassadeurs à Charles VIII , qui était encore en Italie. Le 8 septembre , un accord fut conclu. Tout le territoire donné en garantie au roi , lorsqu'il était entré en Toscane , devait être restitué à Florence , sous condition que cette ville pardonnerait aux Pisans et payerait cent mille ducats. Ces clauses étaient fort onéreuses sans doute; mais il s'agissait, pour la démocratie florentine, d'être ou de ne pas être. Les choses étant remises sur l'ancien pied , Florence se trouvait à l'avenir
1. La Ringhiera, espèce de tribune sur le perron du palais seigneurial, à Florence. Il n'en existe plus aucune trace depuis 1812.