LIVRE I, CHAPITRE IL
de Médicis y venait souvent converser avec saint Antonin, plus tard archevêque de Florence, et méditer à loisir dans un sombre réduit, illustré par une des plus merveilleuses fresques deFraBeato Angelico. Le magnifique1 Laurent se regardait dans celte maison comme chez lui : il s'y venait souvent promener, et la comblait de ses dons.
Savonarole arrivait à Saint-Marc précédé d'une grande réputation de science, et déjà de sainteté. Le bruit de ses savantes leçons était venu jusqu'à Florence, et l'on n'ignorait pas qu'il commençait à faire des conversions, presque des miracles. On disait, en effet, qu'allant un jour de Ferrare à Mantoue, sur une barque où les matelots jouaient et tenaient des propos obscènes, il les avait catéchisés avec tant de succès, qu'au bout d'une demiheure, onze d'entre eux s'étaient jetés à ses pieds, avaient confessé leurs péchés et demandé très-humblement pardon. On s'empressa d'utiliser les talents de Jérôme et l'expérience qu'il avait de l'enseignement, en le nommant lecteur. A ce titre, il fut chargé d'instruire les jeunes novices, et s'acquitta consciencieusement de ce soin pendant quatre années consécutives (1482-1486).
Mais, soit pénurie de prédicateurs, soit que le succès de Savonarole dans sa chaire de professeur fit mieux augurer de son avenir comme orateur sacré, il fut chargé, au bout d'un an, de prêcher le carême à Saint-Laurent (1483 '). Toutes les espérances furent déçues. La science la plus profonde, les qualités les plus solides veulent être relevées, dans la chaire, par une foule d'avan-
1. Tous les auteurs disent 1482 ; mais chez les contemporains cela vient de ce qu'ils comptaient l'année a partir du 25 mars, et chez écrivains postérieurs, ce n'est que par inadvertance.
tagcs extérieurs. Savonarolc avait bien les traits expressifs, la physionomie animée; mais sa voix était faible, ses intonations fausses, son geste à contre-temps, son style lourd , et il manquait complètement d'art et d'adresse dans l'exposition des plus incontestables vérités. Aussi prêchait-il au désert : vingt-cinq personnes à peine assistaient à ses sermons, et ce petit nombre, se perdant au milieu de la vaste basilique, aurait suffi pour glacer toute inspiration.
Tant d'insuccès ne découragea pas l'âme énergique et tenace de Fra Girolamo. Il voulut faire une autre tentative, et ses supérieurs, pour qu'il n'achevât pas de se perdre de réputation à Florence , l'envoyèrent prêcher deux années de suite à San Gemignano (1484-1485). Il échoua une troisième fois. Renonçant pour toujours, il le croyait du moins, à l'éloquence sacrée, il reprit ses fonctions de lecteur , qu'il remplit à Saint-Marc jusqu'en 1486. Vers le commencement de cette- année-là, une cause qu'on ignore, peut-être un caprice de ses chefs, le força de retourner en Lombardie, où il séjourna de nouveau, environ quatre ans.
Ces quatre années sont les plus obscures de sa vie. Elles jetteraient, si elles pouvaient être mieux connues, un grand jour sur cet homme extraordinaire et sur le plan de réforme qu'il voulut faire triompher. Dans la retraite où il se voyait contraint de vivre, son imagination dut s'échauffer, sa pensée s'exalter, se replier ensuite sur elle-même, et acquérir ce degré d'élévation inaccessible à ceux qui éparpillent leurs forces sur mille objets. On l'a vu, dès son jeune âge, pleurer sur l'effroyable corruption où la cour de Rome entraînait après elle toute la chrétienté. Peu à peu le tableau de ces désordres s'était gravé dans son esprit : il l'avait toujours