LIVRE II, CHAPITRE VI
L'année 149G fut, relativement à celles qui précédèrent et qui suivirent, un temps de repos pour Savonarole et pour Florence. Le fougueux dominicain ne rencontrait guère de résistance ouverte; il dut mettre un frein à son ardeur belliqueuse, désormais sans motif. Il continua de prêcher les jours de fête, et de tourner sesa dversaires en ridicule : il leur reprochait de vouloir gouverner l'État et de ne savoir gouverner ni leurs femmes ni leurs enfants, ni même un poulailler ; il continuait en même temps de poursuivre d'utiles réformes. Il voulait , par exemple , empêcher à l'avenir les jeunes commis placés devant la porte de leurs boutiques d'insulter les femmes qui passaient. Il voulait surtout qu'on ne vendît plus les sacrements de l'Église : « Gratis accepislis, gratis date; vous les avez reçus de Dieu gratis, donnez-les aussi gratis. » Il déclarait qu'il ne voulait pas quitter Florence : « 0 méchants, disaitil à ses adversaires, vous m'achèteriez bien un cheval pour me faire partir; mais n'ayez pas peur, bons, je ne m'en irai pas. » C'est à peine si cette paix éphémère fut troublée par les intrigues de quelques citoyens qui voulaient altérer la sincérité du vote au grand cons' il, et qui furent condamnés à dix ans de prison et à la dégration civique (27 avril). Il faut aller jusqu'aux derniers mois de celte année pour rencontrer un événement de quelque gravité.
Depuis que Pise avait recouvré sa liberté, elle était en pierre avec sa rivale, qui voulait la soumettre de nouveau. Cette lutte avait déjà coûté la vie à un grand citoyen, Pierre Capponi, tué devant le château deSojana, et menaçait de tourner contre Florence, car Pise était soutenue par les Vénitiens, le duc de Milan et Maximilien. Ce dernier, après avoir traversé la haute Italie,
était venu s'embarquer à Gènes pour aborder aux rivages toscans. Les Florentins, voyant qu'ils espéraient en vain une seconde descente du roi de France, songèrent à se défendre eux-mêmes, et fournirent Livourne, la première ville menacée par la flotte impériale, de toutes sortes d'armes et de munitions. Les Arrabbiati profitèrent de l'approche du danger pour en rendre Savonarole responsable. Il avait si souvent promis que Pise serait recouvrée ! Et loin de là, c'était la liberté, l'indépendance de Florence que la ligue menaçait. C'est pourquoi ils parcouraient les rues pour ameuter le peuple, criant à tous : Ora siarno chiari che il frate ci ha ingannati (il est clair maintenant que le frère nous a trompés). A cette clameur, qui menaçait de devenir générale, il fallait répondre. L'occasion en fut donnée à Savonarole par la seigneurie, qui le pria de monter en chaire pour calmer l'inquiétude des citoyens. Il obéit; mais il eut soin d'annoncer, en commençant, que s'il prenait la parole sur l'invitation des magnifiques Seigneurs, il ne leur reconnaissait pas le droit de lui donner des ordres. Abordant ensuite la difficulté : « Vous dites , s'écria-t-il , qu'il est clair que vous êtes trompés ! Vous n'en savez rien. Ce que je vous ai dit s'accomplira. Ce qui est clair pour moi, c'est que j'ai eu de bonnes nouvelles du ciel, et que j'ai sujet de rire. J'ai mon secret, mais je le garde. »
« Toutes les angoisses que les Florentins éprouvent , continua-t-ii , leur viennent en punition de leurs péchés. Il n'y a donc qu'un remède : c'est de faire pénitence, de venir en aide aux pauvres, d'organiser une procession, sans négliger cependant les précautions humaines qu'il est à propos de prendre. » Enfin, dans ce même discours, il jeta cette déclaration hardie : « Je veux