CHAPITRE QUATRIEME
«pape pille la cour céleste de Jésus-Christ. Le pape de- » vrait convoquer tout le monde en ces termes ; Venez ,
» et vous trouverez le repos de vos âmes. — Au lieu de » cela , il s’écrie : « Venez et me voyez en ma magnifi- « » cence plus grand que Salomon ; venez à ma cour,
» videz vos bourses , et vous trouverez la perte de vos » âmes. » Voilà ce qu’il crie par son exemple et par ses «actes. — L’arche du Testament est emportée, le chan- » délier des vertus éteint, la table de félicité dévastée. . «Les prêtres ne lisent plus le' livre de Dieu, mais celui «du monde. Ils sont couverts, de la têteaux pieds , de la » lèpre de la vanité et de l’avarice ; ils sont muets quand » il s’agit de louer Dieu , bavards lorsqu'il est question «de leurs affaires. La sagesse de Dieu est pour eux » une folie, le soin des aines une fable. Ils s'approchent «de Christ comme des voleurs et des traîtres; ils fer- » ment le ciel aux âmes pour leur ouvrir l’enfer. Si «quelqu’un vient les trouver avec quatre blessures, il » s’en retourne avec cinq ; car, grâce au mauvais exem- » pie des prêtres , le pécheur devient de plus en plus «endurci. Jadis il rougissait de ses fautes; maintenant «il s’en glorifie. Les princes de la terre, dit le Sei- » gneur, les prélats de l’Église et les différentes classes «de la société sont, en général , plus attentifs à leurs «plaisirs terrestres qu’à mes douleurs; aussi, malheur » à eux s'ils n’amendent leurs cœurs et ne se conver- » tissent à moi ! Ils seront condamnés, avec ceux qui ont » tiré ma robe au sort et partagé entre eux mes vête- « ments. C’est pourquoi je veux m’élever et rompre
PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
X enfin le silence. Je veux suspendre les accents de joie, «confier ma vigne à d’autres, qui porteront des fruits »en leur temps. Vous croyez que je suis comme un ver »de terre engourdi pendant l’hiver; mais je me réveil- » lerai en été , et vous garderez le silence , et vous ne «m’échapperez point*. »
Le rapport qui unit ces tentatives prématurées de réforme à celle de Savonarole , et le caractère prophétique de cette double prédication , que celui-ci ne fit que continuer, ne sauraient échapper à personne. Il importe peu qu’il n’ait pas connu, comme il le déclare, les révélations de sainte Brigitte , et qu’il ait à peine lu quelques pages de Joachim de Floris*. Cette ignorance, ou le peu de goût qu’il aurait pris à une telle lecture, ne serait qu’une preuve de plus de la continuité de cet esprit de protestation et de prophétie dans l'Église, à travers les siècles. Cette continuité était admise par Savonarole et ses adhérents. « Il y a toujours eu des » prophètes dans l’Église », dit Pic le neveu ; « les théonlogiens et les philosophes qui ont essayé de le con- » tester n’ont eu aucun succès » Jérome est plus
I Trait, inédite fie M. J. -N. Charles. — Voy. Rudelbach, loc. cit. Cet auteur a pris ce qu’il y a de plus remarquable dans les fragments de Joachim de Floris et de sainte Itrigitte, rapportés par Wolf ( Lfctiones mcmorahiles , T. II ). Ces morceaux habilement réunis forment les deux tirades éloquentes qu’on vient de lire.
“ O Tester quod nunquam ejus modi iectionibus dcleclatus sum, nec unquam revelationes sanctæ Brigidæ, rarasque admodum aut nullas abbatis Joachimi perlegi. » Comp. revel. { Quétif , T. I , p. 37 2).
’ « Monstruosa ilia persuasio, vulgo multis rétro seculis inolita ,
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explicite encore. Le gouvernement de l’Église, suivant lui, est impossible sans le don de prophétie ; c'est pourquoi ce don n’a jamais manqué :
« Ne méprise pas les prophéties , ô Florence! Sache » qu’elles sont nécessaires au gouvernement de l’Église. D Je pourrais te prouver cette conclusion par raisons
» démonstratives , probables et extrinsèques Vous
» dites qu’il n’est plus besoin de prophéties? Vous ne » savez donc pas qu’il est écrit : Cum defecerit prophetia , n dissipabitur populus? c’esl-à-dire , quand manquera nia prophétie, tout le peuple sera dispersé. Lisez en «entier l’Ancien et le Nouveau Testament ; vous verrez » qu’en tout temps l’Église s’est maintenue par les pro- «phéties et les révélations. L’Ancien Testament est plein »de prophètes; les Psaumes de David sont pleins de » prophéties. Voyez , dans le Nouveau , toutes les révé- » lations qui furent faites à Joseph , époux de la Vierge, »etd’al)ord à la Vierge elle-même! Voyez, dans les » Actes des Apôtres , combien de révélations ont été
» faites aux saints personnages de ce temps -là
» Lisez la vie des Pères de l’Égypte, des martyrs et des «docteurs de l’Église; lisez ce qu’ils ont écrit eux- » mêmes : vous ne verrez partout que révélations et >) prophéties Ne vous moquez donc pas des pro-
non esse scilicet postremis liisce temporibus prophetas viros , ncque post Joanneni cognomento Baptistain hoc divinæ providentiæ munus in Ecclesia visum. Qiiaru qiiidcm opinioncni minuti et e.xiles philosophi thcologique comprobare aiisi sont , quanqtiam successu |>arum felici.» Pic, Vila Sav., p. îl.
68 PRÉDICATIONS DE SAVONAROLE
» phéties , ne riez pas des choses de Dieu ; il est nécesnsaire que Dieu envoie des prophètes, quand il voit, «comme aujourd’hui, son peuple, déchu de sa ferveur «primitive, abandonner les voies du salut. Autrement » l’Ëglise périrait ; or, elle ne peut périr avant la fin du «monde. C’est pourquoi Dieu la soutient par le flam- «beau de la prophétie, quand il veut la renouveler *. »
Savonarole est donc dans la tradition de l’Ëglise. L’approbation que l’autorité ecclésiastique a donnée aux révélations de Brigitte, en la rangeant au nombre des saintes , retombe sur Jérôme malgré l’excommunication , car ses paroles ont un rapport frappant avec le mâle langage de cette femme énergique. Mais sa doctrine implacable éclatait à propos sur des nations corrompues ; c’est pourquoi elle eut plus de retentissement , et souleva plus de contradictions. De là , l’espèce de cordon sanitaire que le Saint-Siège a long-temps établi autour d’elle pour préserver la chrétienté de la contagion. Efforts impuissants contre une catastrophe inévitable , que la voix de Joachim ou de Brigitte eût pu conjurer, si on l’eût écoutée, mais que Savonarole ne pouvait plus que pressentir, sans pouvoir l’empêcher! Nul n’eùt pu dire alors à quelles profondeurs creuserait le génie de la réforme pour déraciner le mal.
Fra Girolamo ne s’écarte pas davantage de la tradition chrétienne, par rapport à la manière dont il comprend le prophète et la prophétie dans les temps
> !?'• Pred. »op. Job, H mars 1495. (Ven. 1545, fo 97 v“ 98 r<>.)