‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 38 sur 97 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

»je ne le crois pas. — Je ne m'inquiète pas de Ion in- »crédulité; lu verras bien.... Allons! greffier; tu vas «écrire à Rome que j’ai préparé un autre pape. Écris. «Cette proposition est vraie, je pense, que lorsque le «pape actuel sera mort , il faudra en nommer un autre. » Tu ne peux écrire autre chose; mais tu sauras bien » dénaturer mes paroles *. »

Il y a de la hardiesse au début de ce développement singulier, car Savonarole n'était pas encore excommunié , et il avait quelques ménagements à garder dans son propre intérêt. Mais on reste confondu de voir un désaveu si formel suivre de si près l’affirmation. Jérôme voulait-il revenir sur les témérités de l’improvisation? Il eût dû s’y prendre plus habilement, ne fût-ce que pour sa renommée. Au fond , cette prophétie d’un saint pape ne s’est pas vérifiée, au moins dans les conditions et les limites fixées par notre prédicateur ; il n’eût vu son idéal ni dans le belliqueux Jules II , ni dans Léon X , un Médicis qui eut le malheur de voir naître et grandir la réforme sous son pontificat, sans pouvoir l’étoufler; ni dans Clément VII, un autre Médicis, qui voulut asservir sa patrie , et ne dut son triomphe qu’aux armes des Barbares.

Une autre fuis, ne pouvant nier un fait, il le mctt.iit à la charge d’un personnage imaginaire qu’il supposait porter le même nom que lui :

« Vous direz : Comment donc, Frère? Tu as bien

• 37» Pred.top. Àmo* , 27 mars 1496. (Ven. 1519, f" 166 r. )

un

PRÉDIGAIIONS UE SAVONAROLE.

Il prêché malgré la défense du pape. — Je n’ai reçu au- »cune défense. — Oh! comment ! Il y a eu je ne sais » quelle interdiction. — S’il en est ainsi , cette inter- » diction n’était pas à mon adresse. Vous avez fait » erreur : elle a dù être envoyée à quelque autre péril sonne qui porte le même nom que moi. J’apprends Il que cet homonyme a provoqué beaucoup de querelles » et de dissensions , mis en avant des hérésies , et causé U une foule de malheurs. Ce ne peut être moi , car je » n'ai rien fait de semblable < . »

Ces reproches, que Jérôme prétend qu’on adressait justement à son Sosie , sont précisément ceux qu’on lui faisait à lui-même , d’où l’on voit combien le subterfuge dont il se servait est grossier.

En général, pour tenir les Florentins en haleine, Savonarole leur montrait le malheur dans le présent , et le bonheur seulement dans l’avenir. Il était rare qu’il se hasardât à parler de la réalisation de ses prophéties , surtout pour ce qui avait rapport à la prospérité de Florence. Mais alors il rencontrait de vives impatiences qu’il fallait calmer à tout prix. Il parlait donc quelquefois du bonheur dont les Florentins jouissaient, mais il u.sait pour lors d’une circonspection extrême, et se bornait à montrer les autres provinces de l’Italie plus maltraitées que la Toscane. Cette diflerence en faveur de son peuple n’était qu’un avant- goût des félicités

‘ 4b'' Prrd. sop. Amvs , Ib avril 1496. (Ven. 1519, f»" Î13 v», 214 r". )

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promises; Jérôme se gardait bien de dire que sa pruphétie fût aecomplie par l'institution du gouvernement populaire, car il aurait eu à craindre que celte foule, à qui il avait promis monts et merveilles , ne trouvât son bonheur au-dessous de ses espérances , et ne finit par se tourner contre lui :

« Viens ici , mon fils ; de quoi te plains-tu? Dis-moi un » peu , vaut-il mieux pour toi être esclave ou être libre? »Tu réponds qu’il vaut mieux être libre. Or, si tu éta- » blis à Florence un ou plusieurs chefs , n’es-tu pas es- » c/ave? Tu ne peux le nier. Sans chef, au contraire , »tu ne crains personne, et tu vis en parfaite sécurité. «Pourquoi donc te plaindre de ce gouvernement? Au- «jourd’hui , tu n’as personne à redouter; si tu avais un «chef ou un tyran , ce serait bien autre chose. Tu sais » que le tyran ne connaît d'autre loi que sa volonté ; il «en est de tout ce qu’il fait de bien , comme du vin «contenu dans une bouteille : bon le matin, il est gâté

» le soir Approchez , mécontents : de quoi vous

» plaignez-vous? Vous jugez-vous incapables de vivre » sous ce gouvernement? Plaignez-vous donc de vous- » mêmes et non du gouvernement. Vous en jugez-vous » capables? Si vous êtes sages, c’est-à-dire si vous croyez » être sages et capables de gouverner, de quoi donc vous «plaignez-vous? Pourquoi ce gouvernement vous dc- « plaît-il? — Oh! Père, je suis charmé que le peuple se «gouverne lui-même; mais je n'aime pas à le voir faire «mille fol ies. — Dis-moi , mon fils , où en est le reste » de l’Italie? N’est-elle pas toute bouleversée? Ces fortes

PRÉDICATIONS DK SAVÜNAROLE.

» tètes qui gouvernaient d’abord n’ont-elles pas suc- » coinbé à la première inondation? De quoi leur a servi «leur sagesse? Vois en quel état est l’Italie. Vois : tout «le inonde est dans l’attente. Quel est le puissant génie «qui saurait guider notre barque? Tu dis qu’ici nous «agissons en fous : il me semble, à moi, que cette «folie a été une grande prudence, puisqu’elle nous a «conduits où nous sommes, et nous a mis en état de » résister à mille tempêtes. Les habiles chefs du gou- «vernement que vous avez renversé n’ont pas su tenir «contrôles signes précurseurs de l’orage; vous, au «contraire, vous vous jouez sur une mer immense. » Sans votre révolution , vous seriez maintenant perdus « tout-à-fait * . »

Ainsi , ce que Florence a gagné à sa révolution , c’est de ne s’être pas perdue tout-à-fait. 11 y avait encore loin de là à cette prospérité merveilleuse que le prophète annonçait à son peuple, et dont il avait fait une des propositions qu’il voulait .soutenir par le feu. Mais il en coûtait peu de promettre , et il n’était pas en son pouvoir de donner davantage. On mène les hommes moins par le bien qu’on leur fait, que par celui qu’on leur promet.

Si Jérôme fut inébranlable dans ses principes et ses doctrines , on voit que les évènements de tous les jours et leurs combinaisons diverses modifièrent profondément son langage , sinon sa conduite. Il faut donc dis-

' 6' Prfii. top. Àmot, 21 février 1496. (Ven. 153!», p. 53, 54.)

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