CHAPITRE CINQUIÈME
«dit Dieu , les plus détestables hommes du monde. Iis «ofcuperont les sanctuaires , ils dévasteront les églises. •Vous en avez fait l’écurie des courtisanes, ils en feront • l’écurie des porcs et des chevaux : cela déplaît moins »au Seigneur. Quand viendra l'aflliction , vous n’aurez » plus de paix avec Dieu ; vous voudrez vous convertir, et » vous ne le pourrez plus. Vous n’aurez plus la paix avec «vous-mêmes ; vous serez tout troublés , tout désolés. «Vous n’aurez pas la paix avec vos ennemis; ils diront, «dans l’enivrement du triomphe ; Plus de paix 1 Nous «sommes le fléau de Dieu. O Italie! il y aura désordres «sur désordres : désordres de la guerre aprè.s la disette, «désordres de la peste après la guerre. On entendra «tumulte .sur tumulte, ici un barbier, là un autre ha r- «bier. On en entendra un à l’orient, un autre à Toc- «cident, dé.sordres partout, tumulte de toutes parts. «On demandera pour lors les visions des prophètes que «l’on raille aujourd’hui. Désirs superflus! Dieu aura «dit à ses prophètes, en leur fermant la bouche ; A «moi de prophétiser maintenant, à moi d agir. Vous » recourrez à l’astrologie, mais inutilement. La loi des « prêtres périra ; vos dignités supprimées vous feront «défaut. L’anneau vous sera ôté des mains, les princes «se couvriront du cilice, les peuples seront broyés par «la tribulation, tous les hommes perdront l’esprit ; et , «comme ils ont jugé les autres , je les jugerai , moi , «dit le Seigneur Dieu, et ils apprendront à me con- » naître ' . «
' îfi' Pred. top. Àmnt, 1 4 mars 1 496. (Ven. 1.SI9, f"« 1 1 ■, 1 16 r».)
PREDICATIONS DE SAVONAROLE.
Jamais peut-être Savonarole ne poussa plus loin l’énergie et la précision. Ces barbiers qui fondent de tous (‘.ôtés sur l'Italie, c’est Louis XII, c’est François P'', c’est Charles-Quint , c’est le roi d’Aragon. Ces églises qui serviront d’écuries aux chevaux , ne nous rappellent-elles pas le sac de Rome en 1527? Malheureusement, les évènements prédits eurent lieu trop tard : ils ne purent convaincre des adversaires qui demandaient , pour se rendre , des prédictions à courte échéance. Quant à la postérité , qui vit les guerres de la maison d’Autriche contre la France et les basiliques romaines transformées en écuries, elle ne se laissa pas persuader. Elle voyait en même temps les Turcs rester mahométans et les Florentins devenir esclaves, encore que l’heure assignée par Savonarole à la conversion des uns et au bonheur des autres eût sonné depuis longtemps. Rien n’était plus improbable que la profanation des sanctuaires par des guerriers catholiques; et s’il fallait , pour la commettre , des handes barbares et protestantes tout ensemble, comment celui qui n’entrevit pas même la réforme de Luther, quoiqu’elle fût imminente , aurait-il rencontré juste , autrement que par l’effet du hasard , sur un détail sans conséquence, au prix du plus grand évènement des temps modernes ?
Au reste, pour peu que Jérome voulût être explicite, on voit clairement qu’il allait à tâtons. Il se trompa souvent , en particulier sur la durée de l’invasion future et sur les circonstances du sac de Rome :
CHAIMTHK CINQUIKMK. 99
« Laissons ici Zacharie : il ne dit pas oii vont les «chevaux rouges. Cela veut dire que les barbiers ne «demeureront pas très-long-temps dans ce pays. Ne «croyez pas cependant qu’ils s’en aillent au bout d’un «an; ils resteront plus de deux ans. Ils ensanglante- » ront ritalie, puis ils tourneront leurs armes les uns » contre les autres , et quelqu’un d’entre eux se eonver- » tira au Très-Haut. Ces barbiers courront à Babylone. » Or, quelle est cette Babylone, si ce n’est Rome? «Babylone veut dire confusion , et il n’y a pas au monde » une plus grande confusion de péchés et de crimes qu’à «Rome. Les chevaux noirs allèrent à Babylone, les «diables iront à Rome, porter partout le mal et la ter- «reur. Les chevaux blancs suivirent les noirs. Cela «signifie que les anges suivront ces diables au temps » de la tribulation , et diront : Ne touchez pas à celui-ci , «ne touchez pas à celui-là. Ils défendront ceux qui
» seront marques au front de la croix Les anges
«chasseront ces diables et les renverront aux enfers, » après leur avoir ôté les moyens de recommencer * . »
II est certain que les barbiers, c’est-à-dire les princes qui choisirent l'Italie pour champ de bataille pendant les premières années du XVI® siècle , y demeurèrent plus de deux ans, et que les bons chrétiens, ceux qui étaient marqués au front de la croix , ne furent pas épargnés par les soldats du connétable de Bourbon.
Il y avait donc beaucoup d'incertitude au fond de
‘ \C,e Pred. imos , S avril li'JS. (Von. I.Mî), f" JOi v«. )
PRÉDICATIONS DE SAVONAROCE.
toutes les prédictions de Savonarole, le plus souvent parce qu’après avoir annoncé un fait général que les lois de la logique et de l’iiistoire rendaient probable, il essayait de confirmer son assertion par des détails circonstanciés, comme font quelquefois lès menteurs. Il sentait si bien lui-même qu’il était vulnérable par cet endroit, qu’on le voit jouer sur les mots, et essayer d’échapper aux conséquences de scs paroles par de misérables équivoques. Voici , par exemple, comment il se défend d'avoir annoncé la déposition prochaine du pape :
« Dieu enverra un saint pape. Peut-être sera -ce le » pape actuel, car Dieu pourrait le rendre saint s’il le «voulait. Peut-être sera-ce un autre. — Mais qu’en «penses-tu. Frère? Sera-ce le pape actuel ou l’un de «ses successeurs? — Je crois que ce .sera l’un de scs «successeurs. Je ne dis pas son successeur immédiat; je «ne dis ni oui ni non, parce que je ne le dois pas.
^ L’as-tu vu . Frère? — Je l’ai vu , il est tout prêt. » — Eh bien! d’oü est-il? — J'ignore s’il est italien ou «français, florentin ou de quelque autre ville. — Où «est-il? — Je n’en sais rien. Plût à Dieu que je le « susse : j’irais le trouver. — Tu irais sans doute lui » demander un chapeau rouge. — Vous ne savez ce que «vous dites. En vérité, ce ne sera plus alors le temps «de tous ces chapeaux, de toutes ces pompes : on fuira « les évêchés et les chapeaux. Qu’il vous suflise de savoir «que ce saint pape est tout prêt. Vous voyez donc que » les temps sont proches. — C'est toi qui le dis , Frère ;