‹ Jérome Savonarole, sa vie, ses prédications, ses écritsChapitre 9 sur 97 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

les ornements , parce qu’ils .sont un obstacle à la simplicité dont il fait toujours la première des vertus ; mais apres avoir tonné contre ces orateurs qui paraissent recouverts d’or, qui cultivent le beau style cicéronien, les comparaisons, les figures poétiques, il s’en prend à ceux qui croient que leur longue robe couvre leur ignorance ;

« Ils trompent les pauvres femmes, et leur font «croire qu’il suffit de porter le froc pour être un saint «et .savant homme. Je ne sais comment font ces Pères :

» les nôtres restent de longues années plongés dans des «études profondes avant de parvenir à la perfection. «Ce n’est pas l’habit, vous di.s-je, qui fait les savants « et les saints. Voyez , dans les ordres monastiques , il y «a beaucoup de Religieux qui ne connaissent pas la «grammaire, et qui apprennent leurs sermons dans «des recueils. Moi-même, un jour, je fus trompé, mais «j’agissais dans de bonnes intentions. Un certain Reli- » gieux venait me trouver et me disait ; Suggérez-moi » quelque argument de logique ou de philosophie ; et je » lui donilÜ^des arguments en latin. Il inc les demandait «aussi en italien , puis il montait en chaire , prêchait et «pas.sait pour un homme très-fort. Il sc trompait bien

» quelquefois , mais les doctes seuls s’en apercevaient

«Il faut que celui qui veut savoir étudie, qu’il lise les » livres , et qu’il vive saintement , au lieu de perdre la » journée à faire visite aux femmes et aux commères * . «

Savonarole était donc très-loin d’exclure l’étude; car

' 3' Prrd. Sop. Exod., Î5 févrieT liÿS. (Ven. lito, f« 35 r®. }

20 PRUDICATIONS DE SAVONAROLE.

il ne regardait pas la simplicité utile comme un don naturel, mais comme le résultat de longs travaux. Il s'indignait seulement de la direction profane que les prédicateurs donnaient à leurs lectures, parce que, ainsi préparés, ils ne faisaient plus de conversions. Tl pensait qu’il n’y avait pas de meilleur maître pour des esprits chrétiens que la Bible et l’Évangile , et il voulait qu’on se bornât à réciter l’un et l’autre , pour ainsi dire, toutefois avec les développements et les explications nécessaires pour faire comprendre le texte et prévenir de fausses interprétations.

La croyance dont il était pénétré que , par ce système seul , on pourrait ramener les esprits au culte de la vérité et à la pureté des anciens chrétiens . le détermina à en faire l’essai sur lui-même. Les premiers échecs qu’il éprouva dans la chaire tiennent peut-être autant à la surprise désagréable que causa un genre si nouveau , qu’à ces défauts marqués dans le geste et la diction , dont parient tous les auteurs. Ce n’était pas en un instant qu’un auditoire accoutumé à voir semer devant lui toutes les fleurs de la rhétorique, et qui n’avait pas appris à les mépriser dans le commerce des anciens , pouvait s’habituer au langage simple et sévère que Savonarole venait lui parler. L’obstination du Dominicain à prêcher toujours , quoique le désert se fit autour de lui , à lutter contre tous les obstacles que la nature et la coutume lui suscitaient , témoigne d’une conviction si ferme et si profonde dans la vérité de son système . qu’elle commande l’admiration.

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Les peuples se tirent enfin à cette nouvelle manière. Avant que Savonarole eût triomphé des difficultés qu'il trouvait en lui-même , avant qu’il possédât cette chaleur de diction , cette passion dans le geste et dans la voix qui plus tard arrachèrent des larmes ou des cris d'enthousiasme, tout Florence était déjà suspendu à ses lèvres. Tant il est vrai que la nouveauté de la doctrine , plus que les imperfections de l’orateur, avait longtemps éloigné les Florentins V

Lorsque Jérôme fut assuré du succès, il prit plus de hardiesse , et se corrigea en peu de temps de ses défauts extérieurs, sans avoir presque besoin d’y songer. Il ne larda pas, devenu maître de ses moyens, à dévoiler ses projets de réforme oratoire. Il déclara qu’il voulait , en prêchant autrement que ses rivaux, démontrer la nécessité d’une rénovation; mais qu’à cause des racines profondes que l’habitude jette en nous , il fallait procéder avec mesure et très-doucement *. Il con-

> Pour preuve de cette vérité, voy.(Ir® partie, cliap. 3, dans une note) un fragment de lettre de Jérôme Benivieni qui atteste tout ensemble le grand succès que Savonarole obtenait en l iao et les défauts qui choquaient encore dans son geste et dans sa diction. — M. Rudelbacli ( J/iVr. Sav. und seine zeit, III'- i>art., ch. 0 ) prétend, au contraire, que Savonarole échoua tant qu’il prêcha suivant l’ancienne méthode, et que son succès ne date que du jour où il eut accompli sa réforme dans l'éloquence saertit' ; mais cette assertion n’est appuy ée il’aucune preuve.

2 «Quanta forza habbia la consuetudine si vede e cognosce inassime perché spesse volte supera e vincc la verità. Pero a volere mcltere una nuova consuetudine contra 1’ usanza vccchia , non si puo cosi iti un tratto intromettere , ma bisogna andarc pian piano. P»-rlauto

PKÉDICATIÜNS J)ü SAYUNAllüLE.

tinua donc (i’atta(| lier avec vivacité une mode qu’il voulait détruire, et de donner 1 exemple de celle qu'il voulait lui substituer. Il n’eut besoin pour cela que d’être lui-même , et, une lois son texte choisi , de s'abandonner aux inspirations d’un es|irit exercé par l’étude et nourri des Livres Saints; Aussi nul ne ressemble moins que Savonarole à ces prédicateurs académiques qui arrangent leurs phrases, comme Fléchier, ou leurs pensées , comme Massillon.

Mais il était naturel qu’un esprit supérieur, en se repliant sur lui-même pour corriger ses jiropres imperfections, dépassât le but qu’il s était proposé d’atteindre. Ainsi, Jérôme n avait voulu réformer qu’une tendance et un système , sans s’arrêter aux détails : la nécessité de ne pas nuire par eux à son plan , de ne pas déprécier le modèle qu’il prétendait donner du nouveau genre, le força d’ap|)orter à la forme même du discours de notables améliorations qu’il ne cherchait pas. Pour être intelligible , il diminua le nombre des citations dont les sermons étaient remplis d’ordinaire; et si, dans les siens, il parait y en avoir trop encore, il faut se reporter à ceux de ses devanciers ou de ses rivaux , pour comprendre tout ce qu’il sut ôter à une fastidieuse érudition , pour le donner à de féconds développements.

Comme la connaissance de la langue latine était déjà

voicndo uui col iiusiro predicarc introdurre nuova coiisuotudiiie , e dcmostrare la renovatione che si debba farc |)cr contraria consuetudinc, ci bisogna aiidare pian piano e a poco a poco. » 9e Pred. top. ÀgijfPo, novembre et décembre 1494. (Ven. 1544 , fo 62 v». )

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moins répandue, il prit la peuie de traduire à son auditoire la plupart îles textes dont il se servait , et qui faisaient quelq'uefois partie intégrante de son raisonnement. Ainsi , chacun pouvant suivre le sermon sans eu rien perdre , chacun prit goût à entendre un orateur si commode pour son ignorance; et l’attention , l'assiduité générale s'en accrut. Elle fut au comble , lorsqu’on vit l’Écriture se dérouler comme un fleuve majestueux dans les discours de Fra Girolamo, s'appliquer à tout et à tous, donner l’interprétation du présent comme du passé, et chatouilkr des cœurs l’orgueilleuse faiblesse, eu laissant croire que Dieu l’avait dictée en vue des temps qui étaient proches , et permettant à chacun de pressentir, ou tout au moins d y chercher l’accomplissement de ses vœux.

Pour fournir cette carrière sans se perdre à chaque instant dans l’extravagance des interprétations, et sans se noyer dans les détails, il fallait un esprit accoutume aux abstractions et aux déductions rigoureuses de la science. Savonarole s’était assimilé d’une manière incroyable Aristote et saint Thomas d’Aquin , et, grâce aux habitudes sévères qu’il avait contractées dans le commerce do ces deux grands génies , il sut présenter ses arguments d’une manière plus suivie, plus scientifique , plus péremptoire.

D’autre part , le besoin de jeter la conviction dans les esprits, le désir de poursuivre et d’anéantir des vices qui se dressaient devant lui sous mille formes div(;rses, donnèrent un ressort tout nouveau à son aine, et lui

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permirent de faire rayonner au-dehors la chaleur dont elle était embrasée. Cette guerre implacable , qu’il livra tous les jours à une société corrompue, fut alimentée par les variétés infinies d’un thème inépuisable, que sa vive imagination enrichissait encore. Disciple de la scolastique, il sut s’afl'ranchir assez de la tradition de ses maîtres , pour ne pas détourner celte précieuse source de développements oratoires qu’il avait reçue de la nature ; et le besoin de mettre ses paroles d’accord avec la rigidité de sa doctrine, le conduisit à châtier ses expressions et ses pensées, et à introduire dans la chaire une décence, une dignité toutes nouvelles.

C’est ainsi que cet homme si dédaigneux de la forme Tut conduit, presque malgré lui, à la corriger, pour la mettre en harmonie avec le fond. On vient d’indiquer la révolution profonde qu’il opéra. Ses contemporains ne le suivirent qu'à regret dans la voie qu’il avait tracée , et dont ils ne comprenaient pas toute la fécondité. Plus qu’aucun autre orateur, il montra la vérité d’un des termes du vieil adage : Poêla nascitur, orator fit. Il ne fut pas sans doute un orateur sans défauts , et beaucoup d’entre les lecteurs modernes se rebuteraient peut-être ou seraient scandalisés à la lecture d’un de ses sermons; mais, pour juger équitablement un homme, il ne faut jamais le séparer de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent. On se fera une idée de la valeur relative de Savonarole comme orateur, en reportant sa pensée sur saint Antoine dePadoue, Fra Roberto de

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