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Jérusalem

ENT JUIN 1000! nb mardi barméerdes princes croisés, venant de Ramleh et ne marchant que la nuit pour éviter la chaleur torride du jour, arrivait à laurore en face des murs de la Ville sainte. A la vue de ces murailles

qu’elle venait forcer, l’armée entière, saisie

d’une impression soudaine de respect et de vénération, se prosterna dans la poussière et, se relevant enthousiasmée, fit monter jusqu’au ciel ce cri ardent : Jérusalem!

Après des souffrances extrêmes, subies depuis deux longues années, les croisés touchaient au but qu'ils avaient eu tant de peine à atteindre. Le tombeau du Christ était là, devant eux, et ce tombeau qu'ils allaient délivrer n'était plus éloigné que de l'épaisseur d’une muraille.

Dès le lendemain les travaux du siège commencèrent; le vendredi 18 juillet, l’étendard de Ja croix flotta sur les tours de Jérusalem, en même temps que les lieux saints retentissaient de

La

cantiques d’allésresse.

Arrivant par une autre route que l’armée des croisés, moi, humble pèlerin, le 23 décembre 1850, un peu avant midi, j'atteignais la crête de la colline qui domine Jérusalem au nord, colline que les anciens avaient nommée Scopos. Pour la première fois j'entrevoyais à travers les oliviers l'enceinte de Ia ville, au-dessus de laquelle s’élevaient la coupole délabrée du Saint-Sépulcre, la coupole de la mosquée d’'Omar, et les flèches des minarets.

Si je ne fis pas comme les soldats de Godefroi de Bouillon, je ne fus pas moins sous le charme d’une grande émotion; j'arrêtai mon cheval pour jouir pendant quelques instants de cette vue qui m'impressionnait vivement.

Là, devant moi, s’étalait le théâtre du plus grand drame qui ait intéressé la vie de l’humanité. Là était Jérusalem, cette ville dont le nom n'avait jamais été prononcé, depuis mon enfance, sans éveiller dans mon esprit et dans mon cœur une foule de souvenirs qu'il n’y a nul besoin d'évoquer pour qu'ils reviennent. Comme sur cette terre bénie chaque pierre rappelle un fait historique, je parlerai d’abord des événements qui ont illustré la colline où je me trouvais.

Alexandre le Grand venait de s'emparer de Tyr, après un siège de sept mois. Il avait dû combler, avec les débris des édifices somptueux de l’ancienne ville continentale, le canal qui la séparait de l’ilot où s'était réfugiée la puissance de. la métropole phénicienne. Afin d’ouvrir à ses soldats la route de Ty, le roi s'était porté sur Gaza, qui à son tour avait succombé devant les armes du conquérant.

Une fois maître de ces deux places, Alexandre résolut de marcher. sur Jérusalem/”"A cette ‘époque ,tle grand prêtre était laddoua. Dès qu’on apprit la nouvelle, des prières publiques furent ordonnées pour détourner le fléau qui menacçait la cité de David.

Pendant la nuit, Dieu apparut au pontife et lui commanda

ti

JÉRUSALEM 3 de bannir toute crainte, d’ouvrir les portes de la ville, d’aller au-devant d'Alexandre, avec toute la pompe des cérémonies religieuses. Le grand prêtre, rassuré, s’empressa d’obéir aux ordres de Jéhovah, et, lorsqu'il sut que l’armée macédonienne approchait de la ville, le cortège, rassemblé par ses soins, se mit en marche et avança jusqu'à Sapha. Ce nom de Sapha est resté appliqué au village de Chafat, assis sur le plateau même du Scopos, et devant lequel je venais de passer, en gagnant la crête de Ja-colline:

Voyant de loin cette multitude d'hommes en robes blanches,

ces prêtres en tunique de lin, ayant à leur tête le grand prêtre

en robe violette brodée d’or, coiffé du turban pontifical avec.

la plaque d’or sur laquelle était gravé le nom ineffable du Très- Haut, Alexandre fit arrêter l’armée, mit pied à terre, s’avança seul au-devant du cortège, et s’inclina le premier.

Alors tout le peuple de Jérusalem entoura et acclama le roi victorieux, que les généraux grecs crurent frappé de démence

lorsqu'ils le virent accepter ces hommages de l’air le plus bienveillant.

Parménion seul osa interroger son maitre, et lui demanda

comment 1} avait pu s’incliner devant le grand prêtre des Juifs. Alexandre lui répondit qu’il n'avait pas vénéré l’homme, mais bien le Dieu dont cet homme était le ministre. J’ai reconnu, dited,4en, lui ün: être mystérieux qui m'était apparu en songe et m'avait promis que j’achèverais la conquête de l’Asie; maintenant je ne puis douter du succès de mes armes.

Donnant alors la imain à Iaddoua, Alexandre marcha vers Jérusalem, et se rendit immédiatement au temple, où il offrit un sacrifice suivant les rites judaïques.

Le lendemain, le roi convoqua le grand prêtre et la nation, et leur demanda quelle grâce ils voulaient recevoir de lui. laddoua répondit qu’ils ne désiraient que la liberté d’obser-

ver les lois de leurs pères. et l’exemption du tribut chaque , P

septième année, c’est-à-dire chaque année sabbatique, pendant laquelle les terres se reposaient et restaient sans culture. Cette requête fut accueillie favorablement. Peu après, Alexandre quittait Jérusalem et conduisait son armée contre les Perses.

Moins d’un kilomètre sépare le pied du Scopos des murs de Jérusalem, et en un quart d’heure j'avais traversé la plaine plantée d’oliviers qui s'étend jusqu’à la porte de la ville, en suivant le chemin encombré de pierrailles qui aboutit à cette porte que l’on nomme indifféremment Bab-ech-Cham, porte de Damas, ou Bab-el-Añmoud, porte de la Colonne. Plus tard, J'aurai l’occasion de donner la raison de cette double dénomination, quand je m'occuperai en détail des différentes parties de la ville.

Arrivé en face de la porte, je pensais que j'allais la franchir sans qu'on mit obstacle à mon passage. Cet espoir me fut immédiatement enlevé par mon guide, qui déclara que je ne pouvais jentrereide ce 4côté, fqu'en wertu dene ne sais Mmelle sotte prescription de la quarantaine, il me fallait gagner le Babel-Khalil, ou porte d'Hébron, par laquelle seule il était permis aux étrangers d'avoir accès dans Jérusalem. Cette formalité s’ap pliquait à tous les voyageurs soupconnés comme je l’étais d’apporter la peste dans leur valise.

Je longeai donc, en maugréant, je le confesse, toute la ligne occidentale des murailles de Jérusalem, pour arriver à la bienheureuse porte où j'allais subir l'examen de l'employé turc de la quarantaine. Cet examen consista dans le cadeau somptueux que je lui fis d’un bechliq (environ vingt-cinq sols de notre monnaie), après quoi il constata officiellement que ma petite caravane jouissait de la santé la plus florissante et pouvait entrer en ville sans compromettre le bien-être de la population.

Enfin! j'étais pour tout de bon à Jérusalem, et, refaisant en sens inverse, à l’intérieur, tout le chemin que j'avais fait à l’ex-

térieur de lenceinte, je gagnai à grand’peine, et en manquant

cent fois de. mê rompre lés os, la porte de l'hôtel de Palmyre où l’on m'avait affirmé que je trouverais bon visage et bon gîte. L'hôtel était veuf de son hôte, qui venait de partir en voyage: sa femme était malade; bref, on me refusa net de me recevoir. Je commencçais à ne plus trop savoir que devenir, lorsqu'un petit bonhomme d’une quinzaine d’années, fils d’un juif anglais converti au protestantisme, et nommé Meshulam, vint m'offrir au nom de son père l'hospitalité, à tant par jour, cela va sans dire. Je me remis encore une fois en route, et bientôt je fus installé dans un gîte convenable, tenu fort proprement, et dont on pouvait se montrer satisfait à tous égards.

Me voilà installé à Jérusalem, où je ne comptais passer que pou denjours,… lorsque je quittan la France. et\ où. à trois reprises différentes, j'ai passé près d’un an! Cela soit dit pour prouver qu'il n’y a pas trop de présomption dans mon fait, si létmetpermets de parler longuement dé,cettewcitén merveilleuse.

Je commencerai par résumer mes premières impressions, sauf à revenir plus tard sur les détails que je ne pouvais saisir à première vue.

Dès que l’on a franchi le seuil de la porte d'Hébron, on tourne à gauche, et l’on marche quelques instants entre le fossé de la citadelle bordé d’un parapet à hauteur d'appui, et une muraille au pied de laquelle sont assis quelques lépreux qui démandent la charité” Leurnivoixs. déplorablement-éraillée: fait horreur, autantaque. leur faces rongée par.le mal:

Au bout d’une trentaine de pas, on débouche sur une petite place, où grouille une foule de Bédouins, d’ânes, de chameaux accroupis, de juifs venus là du fond de l’Allemagre ou de la Pologne. Ceux-ci sont reconnaissables à leur longue houppelande crasseuse, à leur chapeau tromblon d’où s’échappent deux longues et maigres mèches de cheveux tortillés, tombant le long des joues. On s'engage ensuite dans un bazar en pente raide,

pavé de grosses pierres mal jointes et glissantes, sur lesquelles

les chevaux perdent pied à chaque pas. Cette voie étant fort étroite, on est tout étonné de passer à travers la même foule bigarrée que j'ai signalée sur la place de la citadelle, sans écraser les pieds, très souvent nus, de ces braves gens. On arrive bientôt à une voûte immense et sombre qui vous donne un vant-goût de la plupart des rues de Jérusalem, où les voûtes foisonnent, obscures, sales et puantes, et l’on vient, par une espèce d'escalier en casse-cou, tomber dans une rue plus large, heureusement plané, mais toujours aussi tristement pavée, dans laquelle s'ouvre à droite l'impasse de hôtel Meshulam. Ces rues sont pleines de monde jusqu’au soleil couchant. A cette heure elles deviennent désertes, et chacun reste chez soi jusqu’au lendemain matin. L’odeur des rues de Jérusalem est abominable ; le balayage n’est ici qu’un mythe, et les carcasses de chiens, de chats, de rats morts abondent, sans compter le reste! Voilà ce dont j'ai malheureusement pris la notion la plus complète dès mes premiers pas à travers les rues de la Ville sainte.

La chambre que j'occupais ouvrait sur une terrasse, et j'en profitai pour étudier sur l’heure le panorama de Jérusalem. A. droite, je vois le dôme du Saint-Sépulcre; devant moi, la mosquée d'Omar; au delà, le mont des Oliviers, derrière lequel l'horizon est fermé brusquement par les montagnes qui dominent la plaine de Jéricho et la rive droite du Jourdain et de la Mer-Morte. À gauche, le terrain s'élève en pente assez douce jusqu'aux murs de la ville, qui masquent la vue de la campagne. Terrasses à coupoles et murailles grises partout; quelques têtes de palmiers par-ci par-là; plus loin, des dômes et quelques rares minarets, Voilà l’aspect général de Jérusalem, vu du point où je suis placé. |

Dès la première soirée de mon séjour, je fis connaissance avec ce que l’on appelle les kawas. Une fois débarrassé de la poussière du voyage, j'étais allé naturellement présenter mes

devoirs au consul de France. Celui-ci me retint à dîner et, la

JÉRUSALEM vi

soirée terminée, me fit reconduire à l'hôtel Meshulam par les kawas du consulat. C’étaient deux grands gaillards taillés en hercules, armés jusqu'aux dents, et marchant de front devant moi. Chacun portait une lanterne à la main gauche, et de la main droite une canne de tambour-major qu’il faisait résonner le plus fortement possible sur le pavé. Le sérieux des kawas, pendant qu’ils vous reconduisent, est du plus haut comique, mais on finit par s’y faire, et bientôt on n’est plus tenté de rire de la tournure ni de l’aplomb de ces rudes compères. D’ailleurs, comme l'éclairage des rues de Jérusalem est encore dans l'œuf et n’éclora peut-être jamais, on n’est pas fâché d’être précédé par des réverbères mobiles qui vous mettent à l’abri des faux pas sur un pavé aussi traître. Notez qu’il y a des trottoirs, et cest là le pis de la chose. Ces trottoirs sont constitués par une rangée de gros blocs de pierre, de hauteur irrégulière, et sur lesquels on ne peut cheminer la nuit qu'avec la plus grande circonspection, même lorsqu'on est éclairé. Faute de kawas, on ne ferait pas dix pas sans trébucher; de plus, on se ferait ramasser par la police, qui, lorsqu'elle prend la peine d'envoyer des patrouilles, ce qui est rare, n'hésite pas à mettre au violon tout promeneur nocturne non muni de fanons. C’est le nom de ces lanternes.

J'ai souvenance de l’un de ces agents de la sécurité publique qui passait toutes ses nuits sous une voûte qu'il me fallait longer en rentrant du consulat chez moi, et qui perchait sur un large banc de pierre, ayant une chaufferette entre les jambes. C'était un grand coquin de nègre, gardien du quartier, et qui couchait trois cent soixante-cinq fois par an, et trois cent soixante-six dans les années bissextiles, sur son banc de pierre. Je ne pense pas qu’il soit jamais poussé dans la tête de celui-là l’idée de faire une tournée.

Dès le lendemain matin je voulus visiter l’église du Saint-

Sépulcre. Mais j'avais compté sans les gardiens musulmans de

la plus illustre église du monde. Ces messieurs, qui sont des effendis, ma foi, ne viennent pas tous les jours à leur poste, et quand ils viennent, c’est seulement à l'heure qui ne dérange pas leurs convenances. Ils sont deux ou trois accroupis sur une espèce de lit descampplacé à gaucher deliénrrée, "ethnie tront tranquillement bouillir leur café, qu’ils boivent en fumant le tchibouk. Ce petit festin continue tout le temps que les chrétiens, à quelque secte qu'ils appartiennent, sont admis à visiter le Calvaire et la tombe de Notre-Seigneur. Jamais, je le déclare, je n'ai assisté à ce spectacle humiliant pour la chrétienté entière, sans ressentir au fond du cœur une envie folle de casser les pipes de ces gardiens sur leurs têtes d’effendis.

Donc, la porte était close, et force me fut de remettre mon pèlerinage à un autre moment. Je n’eusse pas été exposé à semblable déconvenue si j'avais eu le soin de m’informer à l’avance des jours et des heures où la porte de l’église était ouverte aux fidèles.

Ne pouvant visiter le Saint-Sépulcre, je voulus me dédommager en poussant une première et rapide reconnaissance vers les tombeaux de la vallée de Josaphat.

Dans cette première promenade, je pus prendre une idée d'ensemble de ces trois curieux monuments que les chrétiens appellent les tombeaux d’Absalon, de saint Jacques, de Zacharie, tandis que les musulmans ne connaissent les deux premiers que sous la dénomination de Toutourah-Faraoun, bonnet de Faraon, ou de iwan-Faraoun, le divan de Faraon. Remontant alors vers la porte de Saint-Étienne, je jetai un coup d'œil sur l'enceinte extérieure de la mosquée d'Omar, le Haram-ech-Chérit des musulmans.

Cette promenade avait suffi pour me donner la conviction que l'étude sérieuse de la Jérusalem antique était digne d’être entreprise avec ardeur, et que cette “étude nécessiterait bien

des jours, bien des mois peut-être. À partir de ce moment, je

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