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LE MUR DES PLEURS

De la terrasse de Casa Nova, je regarde longtemps le soleil qui descend sur Jérusalem. C'est une heure charmante, toute fugitive par ces crépuscules courts, et de cette terrasse, absolument déserte, absolument silencieuse où je suis assise, on a la sensation d'un apaisement total dans la lumière et dans l'air léger. Mais toutes les impressions douces se fondent aujourd'hui en une pensée triste. Une dernière fois je regarde tout, la mosquée précieuse perdue dans son esplanade brûlée, entre la terre rousse et l'or du couchant; les couvents qui s'élèvent; des cornettes blanches qui se dessinent, là-bas, près du quartier neuf et des légations; les drapeaux qui pavoisent les hospices, les tours, les monuments publics; un vent d'est jette vers nous, d'un

peu partout, les couleurs de la France. Elle garde encore, invisible, le tombeau du Christ. Mais, maintenant comme il y a mille ans, cette tombe est captive; et tandis que les deux dômes du Sépulcre s'enfoncent dans un halo de lumière, des innombrables minarets une longue clameur s'élève. C'est un chant d'une mélancolie étrange, prenante, l'appel à quelque prière vaine, comme si tous, un moment, devaient lever les yeux vers un au-delà morne, vers un ciel terrestre, et à la fin, d'un ennui nostalgique, tel que l'imagination de l'homme s'épuise à le rêver lorsque Dieu n'y est pas.

Je descends. C'est l'heure. Nous devons aller ce soir avec l'aimable père Germer-D... faire une visite au quartier juif. Nous longeons les rues bordées de boutiques où des musulmans accroupis, une galette ou une cigarette à la main, attendent le coup de canon qui marque l'heure du Rhamadan. Ils n'ont rien pris depuis le lever du soleil, et ce qui est plus rude pour la plupart, à cause de

leurs habitudes si tenaces, ils n'ont pas fumé. Ceux qui le peuvent dorment. Les autres vont ainsi à jeun à leurs travaux. Nous croisons des hommes au visage défait; d'autres sont allongés, sans force; mais on dit que presque tous observent fidèlement le grand jeûne. Et là comme pour les prières, lorsque la voix du mezzin les appelle, le respect humain est inconnu.

Nous traversons l'enchevêtrement habituel des bazars; puis, c'est une descente rapide par des passages extrêmement étroits, et nous débouchons enfin sur une sorte de place oblongue, le but de nos recherches, ce soir.

D'abord, c'est assourdissant; un bourdonnement de ruche, mais de quelque ruche énorme, une sorte de bruit sourd, continu, et un grouillement d'êtres humains dans la demi-obscurité. Peu à peu une sorte d'ordre apparaît dans cette confusion. Nous sommes au pied de l'antique temple de Salomon, devant un des murs qui soutient le Haram es Shérif actuel, et la mosquée incrustée de cris-

tal et de nacre. Ce mur, sans aucune proportion avec le délicat joyau perdu sur l'esplanade énorme, se dresse devant nous, écrasant par ses milliers d'années, écrasant par sa masse; et d'autant plus que la place où nous sommes est plus étroite et que c'est à peine si, en levant la tête, on peut mesurer la hauteur des blocs gigantesques. Ce sont les assises primitives posées par Salomon : elles s'enfoncent encore en terre d'une profondeur de quatre-vingts pieds. Hérode avait édifié son temple sur ces fondements. En le quittant Jésus n'appelait plus le temple « la Maison de mon Père » ou « Ma Maison ». Il disait : « Voici que Votre Maison est laissée déserte. » C'est-à-dire, non plus le lieu de l'alliance et des prières, mais l'endroit du luxe, du lucre et des cérémonies vaines. Et non seulement l'enceinte splendide demeura déserte au jour où le Seigneur l'abandonna, mais bientôt après, tout y fut bouleversé, brûlé, détruit, et sur les ruines, à tour de rôle, passa la profanation des cultes païens et de la mosquée

maudite. Les juifs ne franchissent jamais le seuil du Haram es Shérif, dans la crainte de fouler involontairement la place où fut le Saint et le Saint des Saints. Mais ils ont obtenu des Turcs, à prix d'or, la permission de venir prier et pleurer près du temple détruit. Cette place est à eux. On nous y laisse pénétrer, pourtant; mais on se sent si étranger, si déplacé, et on les devine si hostiles que, instinctivement, on cherche à se dissimuler dans quelque retrait de muraille.

Et c'est un spectacle unique. Les juifs sont là, déjà, ou ils arrivent par groupes, dans ces costumes étranges dont je parlais; mais les riches ont revêtu une robe de peluche dans les couleurs les plus éclatantes, rouge vif, jaune d'or, bleu turquoise; les uns avec le chapeau plat et les boucles graisseuses descendant le long des joues pâles; les autres avec ces turbans de fourrure hérissée qui leur donnent un aspect inquiétant. Il y a des femmes aussi, déguenillées et sans âge; je ne parviens à en découvrir aucune de cette

beauté fameuse que chantent leurs cantiques. Des jeunes gens malsains coulent en dessous des regards aigus... Mais les vieillards! Les vieilles têtes branlantes appuyées aux vieux murs, les mains ridées passant et repassant comme une caresse douloureuse sur les pierres saintes, les larmes, les vraies larmes qui coulent sur les visages décharnés! Quelle pensée émouvante sort de ces choses! J'ai dans les mains la liturgie de ces heures, écrite et prononcée en hébreu, et qui ne connaît pas, je crois, la profanation de la langue des Gentils. Un de mes savants amis m'a traduit « la Porte des larmes ». Après vingt siècles de désespoir et de misère, c'est la même assurance, c'est le même indomptable orgueil. Ces malheureux, ces pauvres, ces proscrits parlent d'eux-mêmes avec les splendides paroles d'autrefois :

« Avant que tu eusses disposé la terre et les campagnes, tu as fait le lieu de ta demeure à cause de ta miséricorde pour Israël, les fils de tes éprouvés. Car ton dessein sur Israël a

devancé toutes tes œuvres et notre création a été le début de ta création; et parce que tu as aimé nos pères, tu as choisi leur race, après eux, pour se tenir à ton service et pour bénir ton nom. Ils sont ton peuple. Ils sont ton héritage. »

Le colloque se fait pressant, passionné :

« Souviens-toi de ton peuple que tu as acquis autrefois, que tu as racheté, de la montagne de Sion que tu as habitée. Sauve-nous, Javeh, notre Dieu, rassemble-nous des nations. Toi, tu te lèveras. Tu auras pitié de Sion, car il est temps, car l'époque est venue. Tes serviteurs ont chéri ses pierres, ils ont aimé sa poussière. »

Ils l'aiment, cette poussière. Ils la baisent avec passion. Ils la touchent de leurs fronts, de leurs mains, et l'invocation s'élève poignante :

« Et maintenant, Javeh, mon Dieu, bien que par suite des fautes de nos pères cette maison grande et sainte ait été dévastée, néanmoins notre sanctuaire est le sanctuaire

d'autrefois... Et c'est pourquoi nous sommes venus prier à cause de ton grand nom, à cause de ta demeure sainte... Lève-toi. Lèvetoi...»

Et voici qu'à ces paroles et à ce spectacle Jérusalem se révèle sous son aspect définitif. Ce n'est pas une ville comme une autre. C'est une chose vivante. C'est une foi et une espérance; c'est Israël qui pleure en elle par toutes ces larmes, qui appelle par toutes ces voix, qui crie par toutes ces pierres. On croit voir un être caduc qui a manqué dans sa jeunesse l'heure fugitive du bonheur et qui tend les mains, jusqu'aux années tremblantes, vers le fantôme évanoui. C'est fini. Quelque chose d'irréparable est sur la fille de Sion. Rien ne l'éveillera du songe de douleur. Làhaut, il est passé, pourtant, celui qu'ils rêvaient, le Libérateur, le Fort, le Doux, le Bien-Aimé... Ils l'ont rejeté. Et ce n'est pas de l'avoir rejeté qu'ils pleurent. C'est de l'attendre encore, de l'attendre en vain, obstinés et fermés, au milieu des ruines qu'ils ont

faites, accablés d'une malédiction qu'ils ne comprennent pas...

La nuit s'étend morne et grise. Les vieilles pierres se dressent formidables; ceux qui se pressent à leur pied ont l'air plus misérables et plus petits. Ils se noient dans l'ombre, à mesure que nous nous éloignons, et les voix qui se lamentent n'arrivent plus que par lambeaux :

... « A cause de ton Temple détruit...

« A cause de ta beauté disparue, nous sommes assis et nous pleurons... »

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