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LA NUIT VIENT

Nous redescendons vers Jérusalem, par Bethphagé. C'est exactement la route suivie par Jésus-Christ au jour des Rameaux. Mais pour accompagner le Seigneur dans sa marche triomphale, il faut quitter Béthanie non plus dans la mélancolie d'un crépuscule d'automne, mais dans la lumière éblouissante d'un matin d'avril. C'était le lendemain du festin chez Simon, cinq jours avant la Pâque. La grande fête prochaine avait attiré à Jérusalem la multitude accoutumée des croyants, et parmi eux, , les fidèles de Jésus, les habitants de la Galilée et des bords du Lac. La résurrection de Lazare avait excité leur enthousiasme au plus haut point, et avec ces Galiléens, tout le peuple de

Jérusalem « qui écoutait Jésus avec ravissement » et tous ceux qui parmi les juifs n'étaient pas hostiles, mais flottants, furent entraînés par le grand souffle du miracle.

Il n'était pas absolument rare, dans ce peuple aux démonstrations vives, d'accueillir avec pompe les hommes envoyés de Dieu.

Ainsi Simon Macchabée fit son entrée dans la ville sainte « au milieu des chants de louanges, des rameaux, des harpes, des hymnes et des cantiques » ; ainsi encore, nous lisons au livre des Rois (Macch., I, xm, 5i), que lorsque Jéhu fut sacré « ils sonnèrent de la trompette , et chacun jeta son manteau sous ses pieds au haut des degrés. » Ces deux formes de l'enthousiasme se réunissent pour l'entrée de Jésus à Jérusalem. « A son passage les gens étendaient les manteaux sur la route. » (S. Luc, xix, 36.) Et « une multitude de gens venus pour la fête prirent des rameaux de palmes, et allèrent audevant de lui, criant : Hosannah! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le Roi

d'Israël 0 (S. Jean, xii, 14.) Et d'autres cris, d'autres acclamations, une série de bénédictions ininterrompues. Jésus descendait au milieu d'une foule en délire, par le chemin que nous suivons. De grands figuiers ombrageaient alors le village de Bethphagé, distant de Béthanie de cinq cents pas environ. Ce fut là que, sur sa demande, on lui amena une ânesse, humble et pacifique monture du Roi plein de douceur. Les prophètes, Isaïe et Zacharie, avaient prédit ces choses, dans la nuit des siècles anciens.

On a découvert il y a peu de temps, à l'endroit marqué par la tradition, et maintenant la propriété des RR. PP. Franciscains, un bloc de pierre aux peintures à demi effacées mais encore parfaitement distinctes. J'y ai vu toute la scène des Rameaux, qu'une inscription localise à cette place même; en creusant tout auprès, on a retrouvé les restes d'une abside et d'une église, signalée déjà au sixième siècle. Maintenant, au jour des Rameaux, le révérendissime Custode de Terre Sainte, suivi de

ses moines et de tout le peuple, part de Bethphagé au matin, et descend vers Jérusalem. Il n'y a plus de palmiers, plus de figuiers sur la route, ombragée autrefois comme une allée de parc : à peine quelques buissons, à peine quelques rares oliviers. Il n'y a plus, surtout, Celui qui écoutait ces acclamations, silencieux, comme il écoutera cinq jours plus tard les cris de haine du prétoire. Quelle occasion unique, pourtant, s'il avait voulu! Israël vivait un instant son rêve d'un Messie triomphant, à la fois « l'envoyé' de Dieu », et « le restaurateur du royaume ». Si Jésus avait été accessible à une tentation de gloire humaine, quelle heure à saisir au milieu de ce peuple soulevé, qu'il pouvait jeter comme un levain dans cet amas de deux à trois millions d'hommes, bercés du même rêve, palpitant aux mêmes espérances!

Jésus ne peut pas réaliser leur rêve trop humain; pourtant, dans ces heures brèves, Il les laisse suivre leur enthousiasme. Pour Lui, il empruntait une sérénité particulière et

comme hors de la terre, à cette sensation de la mort si proche... C'était le dernier jour de son œuvre; son front rayonnait encore aux dernières lueurs du jour finissant; mais déjà il s'enfonçait dans la nuit.

Aussi lorsque la ville superbe se détache à ses yeux, à un détour du chemin, joyeuse, splendide, royale, le contraste fut trop amer entre ce que le Christ voyait au dehors et ce qu'il voyait au dedans. Même à cette heure de l'agonie prochaine, même au-dessus de ce jardin de Gethsémani où dans quelques heures II tombera, écrasé, couvert d'une sueur de sang, c'est à eux qu'il pense et non à Lui. Il s'arrête à la place où campera la dixième légion. Jusque-là Jérusalem est cachée par un repli de terrain; alors, à un détour de la route, elle se lève dans sa beauté, dans une netteté merveilleuse, si proche que l'on croirait la toucher de la main, si enchanteresse que l'on ne peut s'arracher d'elle. J'ai éprouvé cette impression chaque fois que je suis descendue par le mont des Oliviers. Et

s'il en est ainsi maintenant, dans la désolation tragique de vingt siècles d'abandon, qu'était-ce alors, devant les palais, les jardins et la « demeure de Jéhovah », dans la blancheur des marbres et le ruissellement de For? Une foule innombrable débordait du Temple; des parvis de Salomon, les maîtres et les fidèles, attirés par les acclamations de ceux qui accompagnaient Jésus , se pressaient curieusement entre les portiques splendides et regardaient le spectacle inattendu de l'entrée du Seigneur. Ils disaient : « Qui est-ce ? » — Et le peuple répondait : « C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée. » (S. Mathieu, xxi, i i .)

Le Christ voyait à la fois le présent incrédule, malgré l'effervescence passagère, et l'avenir que préparait l'endurcissement de son peuple, le siège de Jérusalem, horrible entre tous, la désolation, la ruine, la mort. Et II pleura sur sa patrie, avec des paroles de douleur, comme II avait pleuré sur son ami.

Les Franciscains, ces chers gardiens des

reliques de la Terre Sainte, ont un oratoire à ce tournant du chemin. Mais là encore, il faut prier dehors, en face des grands murs sauvages, sous le soleil brûlant ou dans la mélancolie des premières ombres, en écoutant la grande plainte...

Les derniers jours de Jésus se passèrent entièrement dans le Temple.

Un des évangélistes nous dit que, le soir même des Rameaux, « Jésus observa toutes choses » dans la maison de son Père. Les vieux abus étaient revenus, tenaces comme tous les vieux abus. L'encombrement des bêtes du sacrifice, les cris des changeurs, tout le désordre et le vacarme d'un marché oriental remplissaient à nouveau les parvis. Une seconde fois, à la fin de son ministère comme au début, Jésus chassa ces hommes de trafic; une seconde fois les marchands

subjugués obéirent. Le Christ, alors, se mit à enseigner, dans les parvis. Il y passait la journée entière, instruisant et guérissant comme en Galilée. Le soir, Il revenait à Béthanie avec les siens. Le mercredi, le dernier jour, par une sorte d'accord tacite, ses ennemis l'abordèrent tous, à tour de rôle. Les princes des prêtres et les anciens, gardiens du pouvoir, lui dirent : « Par quelle autorité fais-tu ces choses? » Les pharisiens et les Hérodiens cherchèrent à le surprendre par la question captieuse du tribut à César. Les Sadducéens sceptiques l'interrogèrent grossièrement sur une résurrection à laquelle ils ne croyaient pas. A tous, il répondit dans sa majesté tranquille. Il sortit de toutes leurs embûches, invulnérable et triomphant; et parmi ses ennemis eux-mêmes s'éleva une parole d'admiration : « Maître, vous avez bien dit! » Mais il faut entendre ces choses ici même. Il faut les voir vivre. Prenez l'Evangile, là, sur la terrasse somnolente de la mosquée bleue. Ne passez aucun détail. Ne

négligez aucun mot. Attendez que se lève devant vous la scène vivante. Entendez Jésus dire devant les membres du sanhédrin et devant Kaïphe, qui avaient décrété sa mort les jours précédents : « Celui-ci est l'héritier, tuons-le! » Notez l'observation de l'évangéliste : « Ils comprirent qu'il parlait d'eux... » (S. Mathieu, xxi, 47.) Et, après la parabole de la pierre angulaire, « Jésus fixant son regard sur eux... » (S. Luc, xx, 14), tous les menus détails qui rendent si vivants les derniers conflits, et vous verrez tous ceux qui entouraient le Maître, inquiets, irrités, sentant avec effroi qu'il suivait chacune de leurs pensées...

Et enfin, à eux tous, lui aussi posa une question définitive : « Que pensez-vous du Christ? De qui est-il le Fils? » Ah! ce qu'ils pensaient du Christ! de ce Christ!... Ils retinrent le mot de leur haine... Ils répondirent : « De David. » — « S'il est Fils de David, comment David, inspiré d'en haut, l'appelle-t-il Seigneur?.. » (S. Mathieu, xvii,

43.) Une dernière fois il pose devant lui la filiation divine et humaine, la génération terrestre et la génération éternelle, tout ce qui le révèle dans sa plénitude...

Et c'est fini. Le temple dans sa splendeur calme est agité d'un frisson. La voix du Christ y passe comme un éclat de foudre. C'en est assez de la mauvaise foi des adversaires, de leurs embûches, des débats captieux... Voici le juge, le van en main, dont parle le Baptiste. Voici « le roi dans sa beauté », que prédit Isaïe.

« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! »

Huit fois la malédiction vengeresse retombe. Ces malédictions ont cette grandeur suprême d'être jetées à la face des coupables tout-puissants par le Juste seul, désarmé, sans appui. C'est la victime qui juge, d'un

jugement infaillible, ses bourreaux de demain. En Jésus, il y a cette grandeur encore qu'il sait quel sera le salaire de son acte : et, pendant qu'il parle, Il voit la croix déjà, non loin de Lui, sur le monticule hors des murs. Il le sait et II va. Ecoutons dans l'enceinte vide chacune de ses paroles. Cela ne se scinde pas; cela ne se résume pas. Ecoutons... La voix passe encore, dans le silence mortel de la mosquée triste; les rares cyprès sont immobiles; les oiseaux se taisent dans la chaleur épuisante ; une voix monotone d'enfant chante une sorte de mélopée dans une langue inconnue; une femme passe tout au bord du chemin seule, et aveugle, cherchant sa route à tâtons...

Ici, Il a maudit ceux qui accablent les faibles de fardeaux lourds, « ceux qui dévorent les maisons des veuves. » Les veuves! Il les avait toujours consolées. A Naïm, Il avait rendu un fils à celle qui allait pleurant derrière un cercueil; et tout à l'heure II signalera avec émotion « la veuve mettant dans le

trésor du Temple tout ce qu'elle avait ». Ici encore, Il a comparé les maîtres hypocrites à des sépulcres blanchis. Il les voyait en face de lui, comme nous les voyons, ces innombrables sépulcres semés ainsi que des points blancs dans la lumière aveuglante, et encore passés à la chaux à l'approche de la Pàque. A travers les murs crénelés du Haram es Shérif, regardons aussi ces tombeaux des prophètes, étranges édicules élevés dans la vallée des morts. A l'heure où Jésus prononçait les paroles : «Vous bâtissez des tombeaux aux prophètes, et vous ornez les monuments des justes », on bâtissait et on ornait ces tombes, celles que nous voyons et qu'il voyait...

A tous autour de Lui, révoltés, haletants, indignés, aux hypocrites, aux pharisiens de tous les temps, conscients ou inconscients, mais pleins d'eux-mêmes, méprisant les autres, durs à leurs frères, ou seulement ignorant leurs frères, à tous, le Christ jette l'anathème terrible : « Malheur à vous! » Mon

Dieu! comme on l'entend ici! C'est un frisson qui passe; et le père Giovanni met sa pensée humble de saint au bas de cette page de l'Évangile : « Demandons-lui de ne pas nous aveugler nous-mêmes, de ne pas nous fier à notre propre justice, de ne pas penser, même une fois, même en passant : « Je ne suis pas « comme les autres », pour qu'il ne nous maudisse pas »...

« Serpents! Race de vipères! Comblez la mesure de vos pères! »

Ils vont la combler et II va mourir. Mais Il ne peut pas abandonner ses ennemis euxmêmes sur ces paroles. Le cœur soulevé d'indignation se brise en un dernier appel, en une dernière supplication de tendresse :

« Jérusalem! Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu n'as pas voulu ! »

« J'ai voulu et tu n'as pas vouiu! »...

C'est la parole qui résume l'œuvre du Christ à Jérusalem; ce sera sa parole suprême à ceux qui s'écarteront de Lui pour jamais. Avançons jusqu'au bord de l'esplanade du Temple, à la place du porche royal où se tenait le Maître. En face de nous s'étend cette vallée de Josaphat, sinistre, désolée, toute pavée de tombes; là, une tradition place les dernières assises du jugement, peut-être parce que, comme de lointains éclats de foudre, on y entend encore la voix du Christ maudissant ceux qui l'ont méprisé. Alors, à ce dernier jour de la terre, ce sera la même voix, le même accent, Lui enfin, « le même », comme II le disait à ses disciples : « J'ai voulu et tu n'as pas voulu ! »...

Et l'on ne sait à cette évocation redoutable du Juge des vivants et des morts, l'on ne sait, sentant peser sur soi le regard infaillible, où finit le temps, où l'éternité commence...

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