LE TEMPLE ET LA MOSQUÉE
J'ai dit que Jérusalem entendit pour la première fois le nom « du Roi qui doit venir » dans l'assemblée des sages. Je me trompe. Déjà Jérusalem avait connu les premiers bruits avant-coureurs des grandes nouvelles. Les bergers qui gardaient leurs troupeaux avaient raconté la nuit bienheureuse, où des Anges chantaient au-dessus de leurs têtes. Et Siméon et Anne, que le Seigneur récompensa si magnifiquement de leur attente, eux, les vrais juifs, avaient parlé de leur bonheur à ceux qui attendaient le salut d'Israël, mais à voix basse, par crainte d'Hérode.
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Car Jérusalem avait déjà vu Jésus dans les bras de Marie; et quelle vision que cette vierge silencieuse et douce, et belle, montant, son fils dans les bras, jusqu'à la porte de Nicanor, et attendant, dans sa réserve pensive, qu'un prêtre vînt vers elle!... Selon le rite, elle se tenait au haut des marches, pendant que l'encens brûlait. Elle était pauvre, et pour racheter son fils, elle n'offrit que deux colombes.
Nous nous mettons, par un jour clair, à la recherche de cette porte de Nicanor, ou de l'emplacement de cette porte, et cela nous mène sur le mont Moriah, au Haram es Schérif, l'emplacement de l'ancien Temple. Aussi bien, jusqu'aux scènes de la mort du Christ, cette place du Temple est le grand reliquaire. C'est là, nous le verrons par la suite, que Jésus accomplit ses principaux miracles à Jérusalem; là qu'il soutint contre les maîtres, en allant et venant sous les porches, les grandes luttes de la lumière contre les ténèbres : « et les ténèbres ne le comprirent
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pas ». C'est là qu'il prononça quelqu'une de ces paroles divines qui apportent encore la paix au cœur troublé des hommes après deux mille ans comme au premier jour : le Bon Pasteur, la femme adultère, le denier de la veuve. Là qu'Use nomma la Lumière, l'Eau, la Vie, nous verrons avec quel symbolisme puissant et au cours de quelles fêtes splendides...
Il y a un demi-siècle, l'entrée du Haram es Shérif, qui appartient aux musulmans, était si sauvagement interdite, qu'aucun chrétien n'en pouvait franchir le seuil. Maintenant, avec une lettre du consulat, ou un cavas — officier turc attaché aux légations et aux grands personnages — , on entre sans difficulté et l'on aurait peine à se rappeler ces prescriptions farouches devant les figures graves et douces des gardiens. Je me souviens qu'une première fois, m'avançant avec le père Nunzio pour voir de plus près les sculptures de la porte, un de ces Turcs est venu vers nous, et avec une politesse pleine de douceur : « Reviens
avec ton cavas, père » : et il sourit en écoutant que nous sommes là seulement en passant, que nous reviendrons longuement le lendemain.
Nous pénétrons le lendemain, en effet, dans l'enceinte sacrée avec le cavas de la Custodie et un ou deux amis. Déjà, au moment du pèlerinage français, nous avions suivi le flot de nos compatriotes, grâce à l'amabilité des pères de l'Assomption; et c'était une chose curieuse, ces centaines de pèlerins bientôt disséminés et perdus dans l'immense esplanade comme une poignée de grains dans des sillons. Mais ici, ce groupe de quatre que nous sommes, errant au milieu des rares cyprès, accentue encore cette sensation d'abandon, d'un cimetière si vieux que les tombes n'en seraient plus visibles, effacées sous le grand nivellement du temps. Pourtant là-bas, devant nous, sous l'éclatante lumière, la mosquée harmonieuse se précise. Mais cela non plus n'est pas une chose vivante, moins à cause des treize siècles qui Font déteinte et
comme fanée, que parce que de là aussi l'âme est absente; et rien comme l'Islam ne donne cette impression de sommeil ou de mort...
Un instant nous écartons les grands souvenirs du Temple, tout entiers à cette mosquée qui occupe le centre même du culte juif, là où était à la fois l'autel des holocaustes et cette Mer d'Airain, destinée aux ablutions des prêtres, portée par douze taureaux démesurés.
Par une large place dallée, par un escalier de quelques marches, nous abordons l'exquise mosquée : exquise, oui, par ces teintes passées d'une douceur de vieux brocard; autrement cet hexagone surmonté d'une coupole et d'un croissant n'éveille en moi aucune de ces impressions d'art que j'ai ressenties d'une façon si intense devant les vestiges du Parthénon, ou dans quelques mosquées du Caire. Mais au dedans, et les portes fermées! Une fois encore qu'on s'en rapporte aux guides pour les descriptions détaillées : je m'y perdrais, ou je ne me souviens plus : ce sont des
impressions purement personnelles que je note. Dans cette mosquée, une des plus belles du monde, dit-on, j'en retiens deux qui se sont gravées d'une façon si nette que je les retrouve telles qu'en ces matins de septembre et d'octobre. L'une est une sensation de beauté, et l'autre une notion inattendue.
Et d'abord, cet enchantement de lumière dans la mosquée aux voûtes bleues. Cette lumière est-elle dorée, comme on le croirait d'abord Pou verte? ou d'un bleu de turquoise éteinte? Je ne sais, ou plutôt c'est tout cela à la fois. Elle nous arrive par des vitraux qui ne sont pas comme les nôtres, peints et marqués d'un cerne noir, mais formés de fragments de verre coloré enchâssés dans la pierre; et comme ces vitraux sont séparés encore des impuretés du dehors par un léger treillis de faïence, il faut toute la lumière
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orientale pour que la mosquée millénaire apparaisse ainsi dans ce demi-jour mystérieux. Tout s'y harmonise. Les teintes des vitraux se fondent avec l'or des frises où courent des versets du Coran; avec les mosaïques aux rinceaux sans fin, aux grandes fleurs sortant de vases étranges, s'épandant
en traînées et recommençant à fleurir en
gerbes raides d'or, de cristal et de porphyre. De cette lumière de rêve émergent des colonnes sans prix, vert antique, violet sombre, et d'autres en un étonnant granit jaspé. L'on avance à demi grisé, à demi conscient, entre les mosaïques et les plafonds d'or, tous différents, où la nacre met, ici et là, un reflet clair. C'est le dernier mot d'un art exquis, tout en couleur et en ligne. A la lumière de l'aube ou à la lumière du couchant, ces vitraux s'animent, renvoient des feux plus vifs. Et cela fait à la longue l'effet d'un philtre. Ces lumières somnolentes bercent Finterminable rêve d'âmes qui nous demeurent inconnues. Immobiles, accroupis dans quelques recoins,
des musulmans ont l'air de ne point voir aller et venir autour d'eux. Ils n'accordent ni un mouvement d'impatience ni un regard à ceux qui passent. Ils peuvent réduire ainsi leur vie intérieure à ce repos passif, à ce semblant d'hypnose que jamais peut-être un élan ne brisera. Que pensent-ils? On l'ignore. Je ne sais pourquoi on préfère l'ignorer... Après cette impression étonnante, j'ai eu ici, une notion nouvelle sur le culte juif. Ai-je dit qu'une double rangée de colonnes circulaires entoure le milieu de la mosquée? Entoure quoi ? On ne sait. Un treillage de bois, puis une grille forgée par les Croisés arrête les regards. On m'avait avertie que l'autel des holocaustes était là : et comme il est vrai que les mots familiers évoquent les images familières, j'avais songé à quelque autel plus grand que les nôtres, mais, en somme, assez semblable. Et je monte, sans hâte, les marches, m'étonnant qu'au milieu des traditions puériles ou enfantines dont m'entretiennent mes guides : trace du pied de Mahomet, poil
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de sa barbe, bouclier de son oncle, se mêlent les grands noms d'Abraham, de Melchisédech, de David.
Certes j'avais lu en détail les descriptions des fêtes juives, et je croyais les comprendre. Mais rien n'évoque le culte antique d'une façon aussi saisissante que l'énorme roche sauvage, noire et nue, — l'autel des holocautes — que nous avons sous les yeux. Les chiffres ne disent rien — quatorze mètres sur dix-sept. — Mais que l'on prenne un point de repère quelconque, et que par la pensée on mesure cet autel. Comme on y place à l'aise les trois feux rituels qui brûlent, les ruisseaux de sang qui se perdent en des canaux qui existent encore, les veaux et les boucs éventrés donnant à ce temple des aspects d'abattoir ; et auprès de ces graisses brûlées, l'autre bûcher celui où des spirales d'encens montent en fumée odorante, enveloppant les odeurs du sacrifice tandis que la musique des prêtres, les longs accords des harpes, le bruit éclatant des cymbales, étouffe le bêlement sup-
pliant des victimes et le beuglement de leur agonie. N'est-ce pas que l'on entrevoit le culte formidable? N'est-ce pas que l'on comprend mieux la parole du Christ « l'heure vient où l'on n'adorera plus à Jérusalem... mais en esprit » ?
Assise maintenant à l'ombre d'un mirhâb, qui assemble dans l'habituelle harmonie arabe des colonnes de tous les âges et de tous les styles, je poursuis ma pensée dans l'aveuglante lumière qui rend encore cette tristesse plus triste : et la sensation de la longueur des temps évanouis se joint à la révélation pleine du culte juif et la complète. Abraham, Melchisédech, David! Tour à tour ils ont prié ou sacrifié en ce lieu . Les innombrables siècles s'assemblent comme un jour et s'évanouissent à ces noms lointains, jetant sur ce qui nous entoure et sur nous-même une impression fragile et caduque, comme ce battement d'ailes d'un oiseau, si léger, si fugitif, le seul bruit dans ce grand silence de choses mortes.
Jésus a foulé en tous sens l'immense parvis de marbre. Après la Présentation, il y vint d'abord pour cette invraisemblable fête de Pâque, fête nationale par essence, où deux ou trois millions d'hommes refluaient jusqu'à Béthanie, jusqu'à Bethphagé. Alors, toute la pompe du culte s'affirmait, s'étalait : la confusion et l'encombrement étaient extrêmes. On sait que Jésus enfant demeura au milieu des docteurs; et que, là encore, sa première révélation personnelle de lui-même fut faite à l'assemblée des maîtres. A quel point de l'immense esplanade peut-on placer le lieu de leur réunion « le Gazith ? » On ne l'indique pas absolument. Au fond qu'importe ? Nous savons que c'est ici, dans cette esplanade du Temple, et que, quelque pas que nous fassions, nous nous mouvons à sa suite... Peut-être cela vaut-il mieux ainsi ;
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peut-être cela convient-il mieux à sa trace immatérielle, dans la « maison de l'Eternité ».
Quoi qu'il en soit, Jésus au milieu des docteurs écoutait et interrogeait. Ce n'était point une chose tellement invraisemblable que cet adolescent au milieu de ces sages. Josèphe dit de lui-même, avec une sincérité qui se passe de modestie, que, dès l'âge de treize ans, les maîtres d'Israël étaient suspendus à ses lèvres. Et l'un des grands rabbis avait coutume de dire : « J'ai appris beaucoup de mes maîtres; encore plus de mes égaux; mais j'ai appris par-dessus tout de mes disciples. » Donc Jésus posait des questions. Quelles étaient ces questions et quelles ces réponses, on ne le sait. Mais ils s'émerveillaient tous à cette première révélation de l'enfant, comme plus tard ils s'émerveillèrent aux premières manifestations de l'homme.
Et lui, est-ce qu'il s'émerveillait des fêtes de la maison de son père? Lui dont le regard plongeait toujours au delà de nos horizons, dans les splendeurs éternelles, est-ce qu'il
n'a pas connu, comme nous, dans son humanité le sentiment large de l'admiration? Ce qu'il voyait était si beau! Une foule innombrable montait au Temple en rangs si serrés que l'on devait entrer par la droite et sortir par la gauche des énormes pylônes. C'était la fête intensément nationale. Chaque chef de famille offrait son sacrifice pour lui et les siens. Mais des milliers d'étrangers se mêlaient à Israël et remplissaient le parvis des gentils; les grands maîtres, suivis de légions de disciples, allaient et venaient dans la forêt de colonnes des portiques. Les prêtres vêtus de lin ne pouvaient suffire aux fonctions sacrées. Le chant du Hallel et des psaumes, entonné d'abord par les cinq cents lévites, montait de tout le peuple comme le grand bruit de la mer...
Nous disions : « Que le souvenir de Jésus- Christ soit ici ou un peu plus loin, puisqu'il est partout dans cette esplanade du Temple — qu'importe? »
Et cependant, à la seule question : « Vou-
lez-vous voir une porte par laquelle a passé Jésus-Christ? »
Nous partons à la suite du père Giovanni, oublieux de tout le reste. On nous arrête cependant, en passant, devant une autre mosquée El Aksa, la Sainte, la mosquée à sept nefs que l'on admirerait partout sans l'insolente beauté de sa rivale. On la dit bâtie au lieu de la Présentation, sur l'emplacement de la basilique constantinienne qui lui a manifestement prêté ses colonnes. Ce serait la l'ancienne place de la porte de Nicanor que nous cherchions tout à l'heure. Il n'en reste aucun vestige. Au dedans on découvre la plus exquise chaire de nacre et d'ivoire : et l'on vous nomme la chapelle de Moïse et celle d'Issa — Jésus! — Comme si, même pour ces âmes obscures, un attrait inexplicable sortait de Lui. Mais là, dans ce voisinage de Mahomet! Et ce nom mêlé à d'autres!...
Nous dépassons des arcs de triomphe, des mosquées minuscules et charmantes, le dôme de la Chaîne, le dôme de l'Ascension de Ma-
homet, la coupole du prophète, des chaires, des citernes, tout cela émietté, perdu dans l'immense enceinte sacrée. Et nous descendons vers des substructions plus étonnantes encore, vers ces catacombes qui à Test et au sud, depuis Salomon et depuis Hérode, soutiennent l'esplanade du temple. C'était là qu'était bâtie « la maison de la forêt du Liban » que célèbre le Livre. Peut-être le nom d'écuries de Salomon remonte-t-il à ces vieux âges « où des caravanes de marchands allaient chercher par troupes les chevaux d'Egypte ». Tout ce qu'on en voit date des siècles arabes, mais les fondements remontent à des époques reculées : par endroits on distingue encore l'empreinte successive de Salomon, d'Hérode, d'Adrien... Les Juifs pendant le siège se réfugièrent là et y moururent par milliers.
Au sud, d'autres souterrains encore. On monte et on descend; on revoit les rares cyprès et l'on s'enfonce dans de nouveaux dédales pour arriver enfin à la porte désirée,
aux portes, parce qu'il y en a deux qui ont vu passer Jésus-Christ. L'une, la porte double, l'ancienne porte de la prophétesse Hulda, en partie déblayée seulement, montre à l'intérieur des voûtes, de massives et antiques colonnes. Par là passait la procession de Siloé lorsque le prêtre allait chercher l'eau des libations le jour de la fête des Tabernacles.
L'autre, la porte dorée, murée elle aussi, est assez semblable à la porte double comme piliers et comme structure. Une partie est intacte, antérieure à Hérode. La porte dorée fait face au Mont des Oliviers. Par là sans doute Jésus est entré dans le Temple au jour des Palmes : par là il sortait, chaque soir de la dernière semaine, allant vers Béthanie.
Et alors il n'y a plus pour nous ni mosqué, ni mirhâb, ni fête d'art, ni temple, ni culte juif, sauvage et splendide...
Rien. Seulement ces monolithes sans âge que son manteau a effleurés en passant, sur lesquels sa main s'est appuyée, peut-être...