‹ JérusalemChapitre 8 sur 19 · AU DÉSERT · texte numérisé non relu

AU DÉSERT

Ainsi il faut toujours par la pensée substituer le passé au présent, reconstruire des villes dans des solitudes abandonnées, descendre jusqu'aux assises des murailles et des temples, quelquefois jusqu'à quatre-vingt-dix pieds de profondeur, avant de dire : « C'est ici », transformer en Éden la terre stérile avant de songer : « Il voyait cela! » Toujours, sauf endeux points intensément émouvants : le lac de Tibériade dont je ne puis parler encore avant un séjour plus personnel et plus long sur ses bords, avant que ma barque, à la suite de celle de Jésus, ait touché à chaque point du rivage, — et le désert où nous entrons, de Jérusalem à la Mer Morte, désert de Jéru-

salem et désert de Juda, immuable dans ses granits, dans sa grandeur sauvage, dans son chaos d'Apocalypse.

Nous parlions de désolation au Mont des Oliviers — et cependant sur quelques points, de très rares oliviers, des figuiers de Barbarie faisant une haie épaisse dans un pli de terrain donnent l'impression que cette terre morte a pu vivre un jour. Ici, rien. Aussitôt que nous avons dépassé Béthanie, — nous nous y arrêterons longtemps à une autre heure — , nous commençons une descente bientôt vertigineuse, entre des roches et des monticules qui se succèdent semblables à de grandes vagues figées, mais sans ordre, sans forme, sans rien rappeler de vivant : « la terre informe et nue » de l'aube des jours. A peine de très loin en très loin, au fond de quelque gorge qui s'ouvre, mais perchées très haut toujours, comme accrochées aux parois de granit, nous entrevoyons des ruines de laures antiques, effondrées, effritées, confondues avec les roches environnantes. Et l'on nous

jette au passage les noms de saint. Sabas, de Chariton, d'Euthymios, grands moines qui commandaient aux dix mille solitaires peuplant autrefois ce désert. Lorsque les besoins du monde l'exigeaient, ils quittaient leur retraite. Ils apparaissaient alors au sein des conciles comme des prophètes; ou, vêtus de leurs tuniques de poils de chèvre, ils pénétraient à la cour de l'antique Byzance pour jeter l'anathème aux impératrices savantes, raffinées et cruelles qui se mêlaient de théologie.

Nous nous enfonçons toujours plus profondément en des vallées étranges : vallée du soleil, vallée du sifflement des vents, vallée du lotus, et « PAdoumîm » de la Bible, « le sang ». Tous les crimes qui s.; sont commis là où campait, en vain, autrefois, une garnison romaine, se groupent sous ce nom tragique. La route est encore si dangereuse, infestée de Bédouins et de hordes de pillards, que Tonne peut s'y hasarder que pourvu d'une escorte et en caravane. La nôtre croise à chaque pas

ces Bédouins peu sûrs, aux beaux yeux sauvages, menant des troupes d'ânes vers quelque but inconnu; des pasteurs poussant devant eux des chèvres noires ou des moutons noirs; des chameaux démesurés, accrochés on ne sait comment aux flancs abrupts, aux parois presque verticales; des nomades campant au milieu de leurs troupeaux dans des tentes de peaux de chèvre, noires aussi, posées comme de grands corbeaux sur cette blancheur aveuglante de chaux vive.

Jusqu'au khan du bon Samaritain — remarquez les noms — nous suivons une bonne route, réparée pour le voyage que l'empereur d'Allemagne vient de faire aux lieux saints : il est tout le temps question de ce voyage ici, les routes, les hospices, les magnifiques couvents qui s'élèvent, tout en parle. Le khan du bon Samaritain, comme tous les khans de son espèce, comprend un enclos où l'on parque les bêtes et une bâtisse moderne, aux vieilles assises, où l'on reçoit les gens; et il faut être descendu pendant des heures en des

lieux où l'on ne trouve ni une source, ni un buisson, pour comprendre les délices des raisins de la Terre Promise, et des citrons verts que l'on vous offre. C'est, de temps immémorial, la halte des caravanes; celle où le Samaritain compatissant déposa l'homme « blessé sur le chemin qui descend de Jérusalem à Jéricho »; c'est la halte actuelle nécessaire à tous les voyageurs, et surtout aux malheureux chevaux qui doivent poursuivre cette descente vertigineuse de six heures, par des sentiers à pic à peine tracés, impraticables. A partir du khan c'est la voie antique. Jésus-Christ la suivait avec ses disciples en allant au Temple pour la Pâque. Nous longeons des ruines d'aqueducs, des tours effondrées du temps d'Hérode, des torrents desséchés, l'un, celui de Karith, où Elie le prophète se cacha trois ans; un faux tombeau de Moïse où des musulmans viennent en foule avec leurs derviches : nous sommes à la fois en pleine terre Biblique et en pleine terre Évangélique. Tout ce qui passe sous nos yeux a passé sous les

yeux de Jésus. Il a vu cet enfoncement dans des précipices sans fin; cette trouée largement ouverte tout à coup sur la mer immobile, làbas, au pied des monts de Moab; et les gorges abruptes toujours sans un toit, sans une fumée, sans un arbre, même mort, sans une herbe, même brûlée : rien qui vive ou qui rappelle la vie; seulement, plus splendide que toute parure, l'éblouissement de la lumière qui s'étend en grandes nappes sur les craies blanches, qui rejaillit en gerbes d'étincelles sur les granits rouges. De grands vautours fauves descendent dans cette lumière, jusqu'au fond de ces gorges, tournoient, comme enivrés...

Jésus a passé ici avec ses disciples et les caravanes. Mais, d'abord, il y est venu seul Lorsque nous avons atteint le fond du gouffre; lorsque, à quelque chose de plus écrasant, de

presque effrayant aussi, malgré la splendeur enveloppante du soleil, on a la sensation que, maintenant, on est à cet endroit unique au monde à douze cents pieds sous la mer, après une demi-heure de marche on rencontre une montagne dentelée étrangement de cinq pics aigus. Une tradition sans âge a fixé ici l'endroit où Jésus-Christ se retira quarante jours, lorsqu'il fut poussé par l'Esprit dans le désert. Des grottes trouent les flancs de ce granit. Des laures, ou couvents grecs,sont perchés là. On ne sait comment ils s'y posent; on ne sait surtout comment ilsy furent construits. Quelques anciennes mosaïques marquent les endroits qui de bonne heure furent sacrés. Une grotte plus spacieuse a été attribuée à Jésus- Christ. Les schismatiques l'occupent.

Jésus vint seul dans ce désert.

Jésus, ne recevant des bruits de la terre que le hurlement des chacals, ou le fracas des torrents qui, l'hiver, dévalent avec bruit entre les parois rocheuses.

Jésus, en face de sa mission...

Il avait sous les yeux, de ces hauteurs, les endroits les plus sacrés : le Nébo où Moïse mourut, les yeux pleins de la vision de cette terre jusqu'au seuil de laquelle il conduisit son peuple; les blancheurs lointaines de i'Hermon ; le Jourdain, le fleuve biblique par excellence qu'Israël avait passé à pied sec, par un prodige, et qu'Élie, le grand prophète, fendit aussi de son manteau. Sur les bords du Jourdain, maintenant, à l'appel de Jean le nouvel Elie, Jésus pouvait distinguer le peuple qui se pressait, demandant la pénitence et le baptême, implorant le messie que Jean annonçait. Plus tard, dans les splendeurs du Thabor, c'est encore Moïse et Elie qui parlent au Fils de l'homme, comme pour établir l'unité de cette pensée et de cette vie.

La retraite des quarante jours au désert faisait suite au silence plus mystérieux encore des trente ans à Nazareth. Jésus passa de ce silence volontaire au baptême de Jean, et puis au recueillement suprême en face de son œuvre. Alors aucune voix humaine n'arriva

plus jusqu'à Celui qui s'était volontairement séparé...

Mon Dieu ! Est-ce qu'il n'était pas aussi seul dans les foules ? Est-ce que toute sa vie II ne fut pas aussi seul? Qui abordait au rivage de cette âme unique? Il est vrai, il y avait Marie, et de plus en plus loin de Lui, les autres : Madeleine, Pierre et Jean; mais, en dehors de Marie, qu'ils étaient lents à comprendre! et jusqu'à quel degré le comprend-on jamais?

Un de nos guides franciscains me disait...

Ici j'ouvre une parenthèse. Il n'y a rien de prenant comme un pèlerinage de ce genre fait avec ceux qui depuis des siècles gardent les lieux sacrés, y recueillent les moindres traditions, vivent de la vie du Maître; et qui, à force de s'identifier avec ceux qui le suivaient, semblent être de ceux-là et L'avoir quitté Luimême la veille... Pour moi, j'entendrai toujours le père Giovanni. Je pense que son patron saint Jean devait parler ainsi. Après les excursions où il ne m'accompagnait pas, je l'interrogeais à Jérusalem sur la terrasse de

Casa Nova où la lumière flambait comme maintenant sur Gaulan et sur Moab... Voici donc ce qu'il me disait :

« Jésus au désert affronta Satan lui-même avant de le combattre dans son royaume. Il voulut entendre les paroles qu'à une heure ou à une autre nous entendons tous. Il triompha de la tentation d'une volonté calme, écartant l'obstacle qui prétendait se poser entre Lui et l'œuvre que Dieu lui avait donnée à faire. Et cela, c'est le tout de chaque vie humaine.

« Remarquez que Jésus répond à chaque suggestion diabolique par un texte du Deutéronome. Vous savez que Moïse dit : « Tu re- « diras les paroles de ce livre quand tu seras « dans ta maison. Tu les attacheras sur tes « mains et sur ton front. Tu les écriras sur « tes portes. » Alors, ne pouvons-nous pas penser que cette parole profonde : « l'homme « ne vit pas seulement de pain », Jésus l'avait dite déjà, entre Marie et Joseph, aux heures de détresse, de pauvreté plus grande, comme un réconfort? »

Cher père Giovanni! Evidemment il a vu la petite demeure de Nazareth dans sa gêne, et les paroles qui s'y disaient, il lésa entendues.

Il poursuit :

« J'insiste sur la tentation de l'orgueil. Satan la présente à Jésus sous la forme qu'il croit pouvoir l'atteindre, il l'adapte au rêve d'Israël et du peuple juif. Il lui offre tous les royaumes de la terre : et qu'est-ce que cela sinon le messianisme attendu, le messianisme triomphant? Cette tentation suivra Jésus au long de sa vie, elle lui viendra de ses proches, de ceux qui veulent l'enlever et le faire roi. Jésus sait qu'en refusant ce rôle glorieux il va contre l'idéal passionné de son peuple; il sait qu'il se voue à la contradiction, à la solitude intérieure. Il sait le conflit qui L'attend, qui ira croissant jusqu'à la fin; Il sait qu'il sera brisé parce qu'il brise leur rêve d'orgueil. Il accepte cela. Il veut que nous soyons humbles. »

Le père Giovanni accentue ces derniers mots. Je crois que cet étrange titre de « femme

qui fait des livres » n'est pas sans lui donner quelque inquiétude. Et il me prêche en passant, comme son père saint François prêchait toute créature, disant tout ce qu'il savait, ne se souciant que de Jésus-Christ. Son visage se transfigure, tandis qu'il ajoute :

« Mais dites quelle royauté eût égalé celle qu'a Jésus sur le monde des âmes, sur chacun des siens? Son empire est tel que Jésus nous est plus proche que nous-mêmes. Nous devons rejeter jusqu'à une pensée qui lui déplairait, parce qu'il sait tout de nous et II veut tout. Quel roi jamais aurait fait un rêve pareil ? En refusant d'un mot tous les royaumes de la terre, Jésus voyait son royaume spirituel. Il distinguait chacun de ceux qui en feraient partie, jusque dans les moindres détails de leur vie intérieure. Il savait que vous viendriez ici. Il savait que je vous dirais ces choses. »

Et comme j'écoute encore :

« Enfin avez-vous remarqué que la dernière parole, celle du pinacle du Temple : « Si

« tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas », est reprise au calvaire par les ennemis de Jésus et presque dans des termes identiques? « Si tu « es le Fils de Dieu, descends de la croix » ; et : « Si Dieu l'aime, qu'il le délivre puisqu'il a « dit : « Je suis le Fils de Dieu. » Ils ont dit ces mots cruels, ils les ont répétés comme les mots les plus cruels qu'il pût entendre jusqu'au cri d'agonie: « Mon Dieu! pourquoi « m'avez-vous abandonné ? » Jésus est allé jusqu'au bout de cette souffrance. Il sait que pour nous, pauvres hommes, c'est la tentation suprême du doute qui peut venir encore quand nous avons triomphé de toutes les autres. C'est la tentation des heures troubles et des heures d'abattement. Elle est au bout de tous nos efforts déçus : « Si Dieu m'ai-

« mait; s'il avait voulu ».

— Et alors, père Giovanni ?

Il étend la main vers les pics dentelés qui se noient dans l'aveuglante lumière :

— « Souvenez-vous que Jésus a prié pour vous, là »...

Page 1