‹ Jérusalem: son histoire, sa description, ses établissements religieuxChapitre 158 sur 179 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE R. P. MARIE-ALPHONSE RATISBONNE. —— LE COUVENT DE L'ECCE- HOMO. — L'ORPHELINAT DE SAINT-JEAN-IN-MONTANA. — L'INS- TITUT DE SAINT-PIERRE.

Avant de parler des grandes œuvres créées par le R. P. Marie-Alphonse Ratisbonne à Jérusalem et dans les environs de la Ville Sainte, il ne sera pas hors de propos de dire quelques mots de leur vénéré et remarquable fondateur.

Le père Marie-Alphonse Ratisbonne naquit à Strasbourg. le 1 mai 1814, d'unefamille de riches banquiers israélites, que Louis XVI'avait anoblis à cause de leur charité inépuisable enversles chrétiens et les israélites. Son frère aîné, le père Marie Théodore, avaitabandonné tout jeune son pays natal pour se convertir à la religion chrétienne et se consacrer entièrementà Dieu et au service de ses autels. Il mourut au mois de janvier 1884, après avoir voué à la charité et à la création d'œuvres très importantes, disséminées dans les différentes parties du monde, une longue vie de quatre-vingts ans, laissant après lui une mémoire à jamais bénie, ét déjà prospère et florissante cette famille religieuse de Sion dont il avaitétéle père. Sa conversion avait jadis excité la colère ‘et les dédains de son jeune frère. Celui-ci, menant une vie de plaisirs, s’occupant en même temps des affaires de son oncle, venait d’être fiancé à sa cousine, jeune fille d’une grande beauté et appelée Flora. Avant de conclure ce mariage, il voulut se rendre en

Orient, en passant par l'Italie, pour rétablir sa santé et pour attendre plus patiemment le moment tant désiré de sa future union.

À Rome, où il arriva vers les premiers jours de l’année 1842, la Providence le mit en rapport avec M. de Bussières qui se prit d’un vif intérêt pour ce jeune Juif d'une physionomie si distinguée et d’un esprit si brillant. Ce fervent chrétien le recommanda aux prières de tous ses amis, afin d'obtenir du ciel sa conversion prochaine. On sait comment. le 20 janvier de cette année, ün peu après midi, dans l’église de Saint-André delle Fratte, le jeune Alphonse Ratisbonne, jusque-là ennemi acharné du catholicisme, ne respirant que haine et mépris pour son frère aîné qui avait abjuré la foi de ses pères pour embrasser celle du Christ, fut tout à coup terrassé, comme un autre Saül, aux pieds de Marie,

ui daigna lui apparaître miraculeusement dans la chapelle Saint-Michel de cette église.

Le 31 janvier, quelques jours après, il reçut le baptème à l'église du Gesü, y fit sa première communion et fut confirmé à Pautel de Saint-Ignace. Après ce mémorable événement, Marie-Alphonse entra dans la compagnie de Jésus, où 1l resta près de onze ans, puis. sur un ordre du pape et sollicité par les instances du R. P. Marie Théodore, il rejoignit son frère et abandonna la compagnie qui, pendant ce laps de temps, l'avait admis dans son sein.

Il demeura deux ans entiers à Paris, coopérant avec un zèle infatigable aux travaux apostoliques de son digne frère. Mais sa mission personnelle n’était point en Europe, et son cœur, son dévouement, l’ardeur extrème qu’il ressentait de travailler à la conversion des Juifs, tout l’appelait à Jérusalem. Il partit donc pour la Palestine, le 12 septembre 1855. Pendant son premier séjour en Terre Sainte, il obtint du patriarche, Ms: Valerga, qui apprécia aussitôt ses éminentes qualités, l'autorisation dont il avait besoin pour fonder l’œuvre

qu'il méditait et il reçut les quatre premières religieuses de Notre-Dame de Sion destinées à commencer la Mission. En mème temps, il négociait l’achat des ruines de l'Ecce-Homo.

En juin 1856, il revint en Europe et, pendant quinze mois, 1] quêta pour son œuvre, en Espagne, en France et en Belgique. Durant son second séjour à Jérusalem, il eut le bonheur, le 20 janvier 1858, de célébrer la sainte messe au milieu des ruines de l’Ecce-Homo qu'il avait pu enfin acheter, après de longues négociations.

Vers la fin d'avril 1858, jusqu’en mars 1860, dans l'intérêt des œuvres qu'il avait créées et qui s’annonçaient comme devant être beaucoup plus coûteuses qu’il ne l’avait pensé, 1l recommença à quêter en France, en Espagne, en Belgique et en Angleterre:

En mars 1860, il retourna pour la troisième fois en Terre Sainte et loua à Saint-Jean-in-Montana une maison destinée d’abord au repos de ses religieuses malades et qui fut plus tard transformée en orphelinat pour les jeunes filles. À Jérusalem, 1l veillaà la construction du couvent de l’Ecce-Homo dont, le 20 janvier 1862, les religieuses prirent possession. Du mois de mai 1862 jusqu'au mois d'avril 1864, le père Marie fut rappelé en France parles besoins de sa mission. Il demeura à Paris pendant l'absence de son frère Théodore, qui était allé à Rome présenter la règle et les constitutions de Notre- Dame de Sion à l’approbation du Souverain Pontife. Le 20 avril 1864, il repartit pour l'Orient. Alors commencèrent à Saint-Jean-in-Montana les constructions provisoires d’un nouveau couvent où fut installé lorphelinat.

Au mois d'août 1866, Le père Marie repartit précipitamment pour la France, à la nouvelle que l’une de ses sœurs était mourante. De retour en Palestine, au mois de mai de l’année suivante, il s’y dévoua complètement à ses œuvres pendant six années consécutives.

Le 3 avril 1868 eut lieu l’inauguration solennelle du sanctuaire de l’Ecce-Home.

Vers la fin de septembre 1873, Le père Marie se remit en route une cinquième fois pour l’Europe, afin d'y plaider encore la cause de ses œuvres.

A peine débarqué à Marseille, il y tomba très gravement malade et faillit y mourir. Une fois rétabli, il se rendit à Paris pour y solliciter la charité des fidèles. De là, ilse dirigea vers Constantinople, où l’appelaient des affaires importantes, etrentra enfin à Jérusalem, en mai 1874.C'estalors qu'il commença à fonder l'institut Saint- Pierre, installé provisoirement dans plusieurs maisons arabes.

En octobre 1877, un télégramme l’arracha subitement à ses travaux; le R. P. Théodore venait d’être frappé, à Paris, d’une attaque d’apoplexie. Le père Marie s’empressa de tout quitter pour voler auprès de son frère, auquel il prodigua ses soins les plus attentifs. Lorsque l’état du vénérable malade n’inspira plus d'inquiétude, il se disposa à regagner Jérusalem ; mais auparavant 1l voulut aller se prosterner à Rome, dans l’église de Saint- André delle Fratte, à la place même où, 36 ans auparavant, la Sainte Vierge lui était apparue. En célébrant la messe dans cette église témoin de ce miracle et de sa conversion, son émotion fut extrême ; 1l faillit s’évanouir de bonheur et dereconnaissance. Pie IX était alors mourant et ne recevait plus personne. Averti cependant de la présence à Rome du père Marie, il le manda auprès de lui, le 1er février 1878, et Le questionna avec le plus tendre intérêt sur ses œuvres de Terre Sainte; puis, d’une main défaillante, l’auguste pontife lui donna sa paternelle bénédiction.

Après plusieurs autres mois de voyages et de quêtes, le père Marie reprit, à Marseille, le 14 juillet 1878, le paquebot qui; devait le ramener en Palestine. Bientôt commencèrent à s'élever sous sa direction, en dehors de Jérusalem, les vastes et belles constructions desti-

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nées à l’école des arts et métiers où furent transférés plus tard les enfants qui composaient Pinstitut Saint- Pierre. |

Le 19 septembre 1883, l’orphelinat de Saint-Jeanin-Montana prit possession des nouveaux bâtiments “entrepris et exécutés dans ce village par le père Marie.

Vers la fin de décembre 1883, il fut rappelé soudain à Paris par un télégramme de son frère Théodore mourant. Il allait partir, mais un nouveau télégramme le rassura; puis survint un troisième qui lui annonça que son frère avait rendu sa belleâme à Dieu, le 10 janvier 1884. Alors il s’empressa de gagner Jaffa par des pluies torrentielles; mais deux fois la tempête empècha le paquebot français d'aborder sur les côtes inhospitalières de cette ville. Son voyage pour la France fut donc forcément différé et remis à labelle saison. Mais les pleurs qu'il répandait sans cesse sur la perte qu’il venait de faire de son cher Théodore, autrefois si haï et ensuite s1 aimé, et qui avait succombé peu de temps après son autre frère Achille, altérèrent profondément sa santé. Son cœur sensible etimpressionnable en fut cruellement blessé. Atteint d’une faiblesse générale qui avait principalement attaqué les yeux menacés d’une cécité complète, il avait le pressentiment d’une mort prochaine. « Vous verrez, disait-il souvent aux sœurs de Sion, « que je mourrai à 70 ans. La Sainte Vierge est morte « à cet âge et j'ai demandé au bon Dieu de ne pas « vivre plus longtemps qu’elle, vous verrez que je serai « eXauCé. »

Le 1° mai, en effet, jour anniversaire de sa naissance et de sa 70° année, il s’alita pour ne plus se relever. Parti de Saint-Pierre, le 30 avril, ilarrivait à la maison de Saint-Jean-in-Montana pour l'ouverture du mois de Marie, accompagné de tous Les jeunes enfants, des prètres et frères de l'institut des arts et métiers. [Il y organisa aussitôt et y présida lui-même, au milieu des

allées fleuries du jardin, une belle procession enlhonneur de la Sainte Vierge; mais, le lendemain, une fièvre soudaine et très ardente s’empara de lui; il avait eu chaud et froid etune grave pneumonie l’avait atteint. Les deux médecins. le docteur Sabadini et le docteur Chaptin, qui furent mandés en toute hâte, s’efforcèrent de conjurer, s’il était possible, le mal qu'ils jugeaient mortel dès le début; mais, malgré leurs soins éclairés et leur dévoüment, l’état du vénérable malade s’aggravait de jour en jour. En vain, dans les trois maisonsde Sion les prières se succédaient-elles sans interruption devant le Très Saint Sacrement, pour implorer la miséricorde du Seigneur enfaveur du père Marie. Lui seul ‘voyait arriver sa fin avec la sérénité du juste. Le6 mai, vers midi, un père de Sion, le R. P. Dailliez, lui porta «la sainte Communion; puis le R. P. Antoine de Tripoh, “curé de la paroisse de Saint-Jean-in Montana, lui administra l’Extrême-Onction. Il avait sa pleine connaissance et consolait lui-même, en les bénissant, tous les assistants. Vers les cinq heures du soir, le R. P. Estraté, prêtre du Sacré-Cœur de Jésus, arrivait de Béthléhem presque en même temps que, de Jérusalem, le R. P. Mathieu Lecomte, Dominicain. Le père Marie reçut ces dignes amis avec sa grâce ordinaire. et les voyant fatigués de la route qu'ils venaient de faire, oubliant ses propres souffrances pour ne penser qu’à eux, il recommanda qu’on leur offrit des rafraîchissements. La mort cependant s’avançait à grands pas. A peine deux ou trois amis, prêtres du Seigneur, et quatre sœurs de Sion se trouvaient près de lui, contemplant à travers leurs larmes les derniers moments de cet élu du ciel et de cet enfant privilégié de Marie. Celle-ci, en effet, vers les huit heures du soir de ce même jour. lui apparut sans doute de nouveau, car une lumière céleste brilla sur ses traits décolorés ; sesyeux, qu’il tenait presque constamment fermés, s’ouvrirent alors pleins de vie et de bonheur ; ils exprimaient un ineffable ravissement. Cette

extase dura trois minutes ; ensuite ses yeux se refermèrent et sans efforts, sans secousse, il exhala son dernier soupir.

Ce même jour, quatre petits Juifs amenés par leurs parents avaient été reçus à l'institut Saint-Pierre. En apprenant cette bonne nouvelle, le père Marie s’écria : « Merci, mon Dieu ! je les ai engendrés dans mon ago- «nie et vous m’êtes témoin que je donne volontiers ma « vie pour le salut d'Israël.

Quand Ia nouvelle de la mort du père Marie parvint à Jérusalem, elle y répandit partout la consternation. Le 8 mai, eut lieu, à la paroisse de Saint-Jean-in-Montana, la cérémonie des obsèques. La France et la religion y étaient largement représentées par le consulat de France ainsi que par tousles religieux et religieuses de la Ville Sainte. Le corps du défunt fut ensuite conduit comme en triomphe, la tête découverte, sur un lit funèbre, jusqu’au cimetière de Sion, où 1l devait être enterré près des cyprès qu'ilavait lui-même plantés. L’6motion était profonde et générale; tous voulaient admirer une dernière fois la belle figure endormie par la mort qui, sans l’altérer, lui avait communiqué une majesté nouvelle, et la magnifique ‘barbe blanche de cet auguste vieillard, qui allait bientôt descendre dans la tombe. Quand on fut parvenu près de celle-ci, on fit halte quelque temps, et le R. P. Estrate, devant une nombreuseassistance, fit, en quelques mots émus. l'éloge funèbre du défunt. Les sanglots etles larmes de l’auditoire accompagnaient la voix sisympathique de l’orateur sacré qui, après avoir raconté brièvement la vie et la mort du père Marie, lui adressa ensuite, au nom de la France et de l Église, qu’il avait également honorées et glorieusement servies, un solennel et suprême adieu. Les gémissements de la foule éclatèrent alors de toutes parts et jamais père ne fut pleuré autant par ses enfants que le père Marie ne Le fut par les orphelins et les orphelines qu’il avait arrachés à la misère et au vice,

et par toutes les filles de Sion, les dignes coopératrices de ses œuvres.

Placé, comme l’un des plus vieux amis du défunt, près de la fosse béante où il allait bientôt disparaître à tous les regards, en attendant le réveil de l’Éternité, je ne pouvais arracher mes yeux de ce vénérable visage, que la vision anticipée du ciel avait déjà transfiguré, et je fus le témoin attendri des regrets unanimes que ce juste laissait après lui. Son cercueil fut rempli de roses et c'est au milieu de tous ces parfums qu'il fut, en quelque sorte, comme embaumé et doucement déposé dans sa tombe par les mains pieuses des saintes religieuses qui l'avaient soigné.

Huit jours plus tard, le 15 mai, on célébra à Jérusalem, dans le sanctuaire de l’'Ecce-Homo, où le cœur du père Marie avait été transporté, une messe solennelle de Requiem pour le repos de son âme. A l'issue de la messe, le célèbre orateur dominicain, le père Mathieu Lecomte, prononça, au milieu d’une foule considérable de prêtres et de laïcs, une très éloquente oraison funèbre en l'honneur du défunt. Pendant plus d’une heure, qui sembla bien courte à tout l’auditoire, il retraça avec de nombreux détails la jeunesse, la conversion, les grandes œuvres et la mort du père Ratishbonne. Pour montrer combien la conversion de cette âme privilégiée fut saluée par l’Église comme l’un des plus grands miracles des temps modernes, il s’exprima ainsi :

« Après l'apparition de la Sainte Vierge à MA « Ratisbonne, il est présenté au Pape Grégoire XVI, qui « ordonne une enquête; elle est faite avec le plus grand « soin et le cardinal vicaire en consigne le résultat dans « un acte officiel. Il y a plus; le Saint-Siège est telle- « ment convaincu dela vérité de cette miraculeuse con- « version, qu'il tient à en conserver le souvenir par « une fête sans précédent. L'Église catholique célébrait « la conversion de saint Paul et celle de saint Augusa tin; mais ces solennités n’avaient été établies que

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