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Jésuites!

Jésuites ! ce nom qui devient de plus en plus» sonore et qu'on entend maintenant de partout est étroitement lié à mes plus lointains espoirs de ^ortune, à mes plus vieux souvenirs littéraires. Je crois que j'étais prédestiné à faire un livre sur ce sujet qui rajeunit en vieillissant, car j'en ai commencé un autrefois et voilà que j'en médite au moins deux aujourd'hui. S'il est vrai do dire que les livres ont leur légende, hahent sua fata, celle du mien ou des miens paraîtra peuiêtre curie Uâô,

O BiBLtomikQum

J'étais tout jeune encore dans les lettres, je courais éperdûment après le succès populaire et je l'obtins dans une certaine mesure : j'eus mon instant de vogue comme un autre au milieu de mes confrères et amis Alexandre Dumas, Balzac, Frédéric Soulié, Eugène Sue.

Ce dernier venait de publier son célèbre roman le Juif-Errant qui n'était que l'idée de Roqueplan, engraissée par le docteur Véron et mise au four sur commande. Le docteur Véron n'avait rien contre les Jésuites, ni Eugène Suc non plus. Le docteur Véron était un bourgeois triple, triple menton, triple embonpoint, tripU estomac; il avait une peur horrible des révolu lions et faisait des révolutions dans l'intérêt de son commerce, sans trop s'en apercevoir; con»

servateur frénétique, il débitait en tout bien tout honneur de la graine de barricades ; il appartenait à la catégorie de ces industriels implacables qui, pour un sou, dépavent les villes, brûlent les palais et violent les cathédrales : non pas eux-mêmes, grand Dieu! ils sont bien trop prudents pour cela, mais par la confiture de pétrole qu'ils débitent quodiennement.

Homme éclairé, d'ailleurs, quoiqu'il méprisai l'orthographe, ne manquant pas d'esprit, donnant de remarquables dîners et désapprouvant, comme étant peut-être un excès, tout assassinat d'archevêque... Il a laissé des neveux.

Eugène Sue ne ressemblait pas à cela. Quoi qu'il fût à cent piques au-dessous de Balzac comme peintre ou d'Alexandre Dumas comme conteur, il possédait, d'incontestables et trèsgrandes qualités de metteur en scène. Il avait été admis un instant dans le monde exclusif du faubourg Saint-Germain et s'en était montre très-fier; pourquoi il l'avait fui, je l'ignore, mais les portraits qu'il fait de ce monde sont si noirs de rancune que l'idée d'un « désagrément » subi

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s'en dégage : le prince Eugène aussi passa à l'ennemi pour une bouderie.

Eugène Sue était un des plus déterminés aristocrates que j'aie connus : un vrai sybarite qui souffrait du pli d'une feuille de rose. Quand l'énorme succès de ses Mystères de Paris l'eût condamné à la démocratie, le docteur Véron vint le trouver et lui dit : « il y a une fortune à faire en attaquant les Jésuites. » Et il mit cent billets de mille francs sur la table.

Voilà toute l'histoire du Juif-Errant, racontée par le docteur Véron lui-même dans les annonces du Constitutionnel, et telle fut la haute philosophie qui présida à la confection de cette machine à faucher les Jésuites : le docteur Véron avouait volontiers, plus tard, que le rasoir, acheté si cher, n'avait rien fauché du tout, sinon la prairie aux abonnés.

Je demande la permission de placer ici l'anecjote qui m'est personnelle. Au plus fort du bruit lui se faisait autour de saint Ignace, battu de ^erges par le feuilleton et de ses enfants mis en nachis pour les gargottes. .le reçus la visite du

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directeur d'un très-grand journal parisien qui me dit, à moi aussi : « Il y a une fortune à faire avec les Jésuites. »

Et quand je lui eus objecté que le Constitutionnel avait pris les devants, il me répondit en haussant les épaules : « C'est rond, c'est vieux, ça réchauffe la prêtrophagie de tout le monde. Il faut d'autre cannelle : j'en ai acheté tout un grenier! »

Et il ajouta sur le ton de la confidence : « J'ai une chambre pleine de documents ; cinq manuscrits sur le Père Guignard et Jean Ghâtel, un exposé foudroyant de la conspiration des Poudres, le détail des persécutions dirigées contre cet infortuné abbé de Saint-Cyran , claquemuré au château de Vincennes, deux tomes inédits du premier Arnauld, assommants, mais pleins de fiel, une proclamation de Titus Oatès, une dépêche du duc de Créqui, une lettre de Fénelon, trois du Régent, et des bonnes, celles-là! deux du cardinal de Noailles : j'ai toute l'affaire Pombal, superbe! Ah! coquin de Malagrida! pauvre marquise de Tavora! ou bien peut-être que c'éto.it

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une autre dame... Un gros cahier du duc de Choiseul, contenant les consultations des avocats jansénistes et plus de cent lignes de notes de la main de M°° de Pompadour, de sa propre main, authentiques ! émaillées de jolis pataquès ! qu'en dites-vous? Et un billet de Louis XV, très-drôle, où il y a de la morale, et une page, une vraie page égratignée par le cure-dent historique de M. de la Ghalotais dont Voltaire disait : « Ce brimbo- « rion est plus fort que le levier d'Archimède, « puisqu'il a soulevé le monde sans point « d'appui ! » Nous donnerions un fac-similé de la page et un portrait en pied du cure-dent... Enfin, j'ai des trésors, une mine, une carrière! Et je

vous offre

Mais chut! Il importo peu de savoir ce qu'il m'offrit : je ne valais pas grand'chose. J'avais vingt-cinq ans et une des vanités les plus dodues qui se puissent rencontrer. J'étais altéré de tapage et même de scandale que je confondais trèsloyalement avec la gloire. Je ne connaissais d'ailleurs les Jésuites que par les Provinciales qï l'Encyclopédie : j'acceptai, non sans un vif désir

de faucher plus efficacement qu'Eugène Sue et d'abattre du moins tout ce que sa mécanique aurait laissé debout dans le jardin de Loyola.

Me voilà donc à l'œuvre! et de bon cœur! Et certes, mon directeur de grand journal ne m'avait point leurré, il possédait des trésors de paperasses, des bottes de pamphlets, des meules de ce qu'il appelait des « documents ». Tout le long du jour, ses garçons de bureau voyageaient de chez lui chez moi avec des quartiers de Jésuites sous le bras, dans des paniers, dans des serviettes ; mon directeur m'en apportait lui-même plein ses poches; en outre décela, il m'écrivait des lettres qui pesaient quatre timbres : la poste n'en pouvait plus !

Ce n'était pas un prince excessivement lettre que mon directeur, mais si bon enfant! et si con* vaincu 1 et si acharné à notre besogne ! Je me souviens d'une de ses phrases, écrite sur sa carte, accompagnant l'envoi d'un griffonnage, attribué à M""" de Pompadour : « ... trace par cette main de velours qui expia Latude en caressant Voltaire ! » Que voulez-vous! Il avait de vagues et funestes

entraînements vers le style ! Mais velow était écrit sans s.

Nous travaillâmes un mois, tous les deux, je puis le dire, comme des nègres : lui surtout. Il y allait avec une passion inouïe, bien plus, il est vrai, contre Eugône Sue et le Constitutionnel quQ contre les Jésuites. Il en était venu à regarder que le docteur Véron lui ôtait de la bouche chaque morceau d -, Jésuite servi en feuilletons à l'appétit des abonnés du Constitutionnel. « Commençons à paraître, me disait-il, avec larmes, commençons vite, il n'en restera plus! »

Quelle erreur! Il en restait encore, il en restera toujours, puisque, après trente ans écoulés, quatre ou cinq cent mille Français et Françaises déjeunent encore tous les matins des rogatons de la cuisine d'Eugène Sue, remise à la casserole par les tristes marmitons qui ont remplacé piteusement ce grand gibelottier de chair chrétienne.

Au bout du mois, par un beau jour de printemps, j'écrivis à mon excellent directeur : « Je para pour la Bretagne, après avoir fait un feu de joio ave?, les fcuillcls de notre livre. Je vous ron-

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voie vos « documents » et votre argent; excusez-moi; il m'a semblé que j'avais accepté par légèreté, par ignorance, surtout, un travail de mauvais aloi, qui ne peut convenir à un brave porteplume, indifférent comme je le suis, en matière de religion, mais tenant à sa probité littéraire comme à la prunelle de ses yeux. Notez bien que je n'attaque point l'honneur ni la probité d'autrui; les opinions sont libres; je parle seulement de ce qui est à moi.

« J'ai tardé peut-être plus qu'il ne fallait à vous écrire ceci, excusez-moi, je désirais tenir ma promesse, mais à force de me renseigner, j'ai reconnu par la lecture même de vos documents que je calomniais, à tant la ligne, non pas seulement des innocents, mais des citoyens utiles, des bienfaiteurs de l'humanité, des soldats de la science, de pacifiques conquérants, des apôtres, des héros, des saints dont le crime est d'avoir fait honte à toutes les autres réunions d'hommes en produisant à la force de leurs bras, avec leur sueur, avec leur sang une œuvre de civilisation qui est la plus étonnante peut-être de nos temps moder-

nés. J'ai lu cela chez vous dans une assez belle page de d'Alembert. Décidément pareilb besogne ne peut me convenir. »

J'écrivais ces lignes trente ans avant ma conversion.

j Or, vous allez voir que mon directeur n'était pas un homme d'entêtement. Il tomba chez moi comme une bombe, pendant que je faisais mes malles, et s'écria dès le seuil :

— Bravo! approuvé l'écriture! Vous avez raison ! c'est un point de vue beaucoup plus original ! et au moins, comme cela, nous ne nous traînons pas à la remorque de Constitutionnel! Nous allons faire pour le coup sensation dans Landerneau! L'idée religieuse n'est pas morte, vous savez? Ah ! mais non! Ma femme penche vers l'eau bénite. Je crois aux femmes. Demi-tour à droite sur toute la ligne! Et allez donc!... Mais il faut que ce soit sérieux! et solide! et bâti à chaux et à sable! avec du comique en masse 1 Les ProymcmZes à rebours! Pas d'injures, par exemple, ça a fait son temps : une impertinence sereine! Et des documents! Des faits, des faits! de l'esprit, du dirtble-au-corps, de

la poudre, des mouches, quelques martyrs, pas trop, beaucoup de jolies personnes, le diacre Pâlis, si on veut! Et des militaires, étourdis, mais honnêtes! Et du nerf 1 de la passion! du tambour l des castagnettes! Dix volumes! ou quinze I ou vingt! On plantera votre lettre comme un écriteau en tête du premier chapitre. Je vous la rendrai ; vous pourrez l'arranger, la ressaler et l'allonger... Moi, je trouve cette idée-là jolie comme tout. Un jeune écrivain qui s'embarque pour éreinter en long, en large et à la papa ces vampires du monde moderne, les Jésuites, mal éreintés par un journal de la vieille libérâtrie, servant à ses lecteurs plein son bonnet de coton d'antiques mensonges et de calembredaines faisandées, et qui s'aperçoit tout à coup — j'entends le jeune écrivain — que Rodin est la crème des principes de 89 et que le P. d'Aigrigny s'est moqué d'Eugène Sue en se faisant passer près do lui pour un rat mort... C'est crâne! c'est superbe! ça n'entre pas tout à fait dans notre rainure politique, mais nous comptons avoir plusieurs rainures, et on n'est pas rais en prison pour jouer du paradoxe avec intelligence...

Voici le titre : Larevanche de Rodinl Dix mille écus d'affiches! Des hommes-annonces qui porteront l'enseigne du journal le long des boulevards. Un défi en règle à Voltaire ! des ballons-affiches avec pluie d'étoiles-prospectus! Déranger chansonné! Toute une cavalerie de distributeurs équestres! Elle clergé pour nous! Et des petits papiers discrets, lancés chez tous les concierges du x» arrondissement, avec vignettes! On pourra même intéresser les Jésuites eux-mêmes... ils sont rudement adroits ! Ils nous donneront un de leurs nombreux galions, chargés à couler bas de quadruples pistoles, valant 87 francs 38 centimes la pièce, et un bon de cinq cent mille roupies sur n'importe lequel de leurs comptoirs de Gambaje, de Bimilipatnam ou d'Ellichipour. Ça tient-il?

Ceci était dit en riant pour ne pas trop se compromettre, même vis-à-vis de moi, mais connaissez-vous le rire du directeur qui bat les buissons, ne sachant pas trop encore s'il flaire, en fait de gibier, d'affaire, un éléphant ou un lapin? Il y avait une émotion sous son ironie, toute prête à tourner en enthousiasm-"!. Son jour-

nal était vaste, mais neuf. La voile pouvait être orientée à tous vents favorables. Et jamais les principes de 89 n'ont entravé aucune spéculation : au contraire.

Moi, pendant qu'il me parlait, je voyais passer devant mes yeux tout ce que j'avais trouvé dans ses « documents » : la procession humble et magnifique de ces grands hommes qui, depuis les premières années du xvi° siècle, ont opposé, vainqueurs ou martyrs, leur poitrine découverte à tous les mensonges, à tous les despotismes, à toutes les révoltes, à toutes les férocités, à toutes les bestialités, et je me demandais comment quelqu'un avait pu fabriquer Rodin, polichinelle sinistre avec les morceaux du chevaleresque Loyola, de François Xavier, l'apôtre miraculeux de la tendresse, de Ganisius, l'oracle, de Laynez, le flambeau, de Tolet qui mit l'absolution et la couronne au front du meilleur de nos rois, de Mathieu Ricci, le vainqueur de l'impossible, de Claver, l'esclave des esclaves, de François-Régis, de Ravignan... que sais-je? il n'est pas temps d'énumérer ici, et les noms héroiques abondent

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à ce point qu'il faudrait de longues pages pour en inscrire une faible partie : noms d'hommes d'Etat comme Bellarmin, noms d'orateurs comme Bourdaloue « frappant », au dire de M™* de Sévigné, a comme un sourd » sur le terrible orgueil de Louis XIV, noms de savants, de pères de l'Eglise, de maîtres lumineux : véritables bienfaiteurs de la jeunesse et devant qui les ténèbres s'enfuirent en criant « au voleur! »

Je me demandais quelle rage pousse les ennemis de la vérité à tromper la foule, quelle malédiction entraîne la foule h voir par les yeux des aveugles au lieu de tourner tout uniment son regard vers le grand jour de l'évidence.

Je me disais : « Il serait utile et il serait facile de crier casse-cou à tous ces colins-maillards dont on a bandé les yeux avec l'effronté haillon du sophisme et qui vont pataugeant, titubant, trébuchant dans la boue épaisse de leur ignorance, augmenter l'auditoire des prédicateurs de cabaret. Gela serait utile : toutes les femmes de tous ces malheureux qui boivent le pain sec de leurs enfants parce qu'on leur a arraché leur

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cœur avec leur Dieu, me remercieraient. Cela serait facile : les faits indéniables abondent; ils parlent, ils crient, ils éclatent sous le boissea: dont on les couvre systématiquement. Cela se rait en outre opportun, car voilà bien longtemps vraiment que Diogène se promène en plein soleil avec sa lanterne pour nier le jour. Et cela serait beau parce qu'on braverait le risque d'être lapidé h la fois par le cynisme, par l'absinthe, par la chanson, par le fait-divers, par tous les petits commerces énormes qui vendent le vice, le crime, l'énervement, la défaite, et qui mettraient instantanément la clé sous la porte de leurs boutiques si, par impossible, Jacques Bonhomme s'éveillait un matin regardant droit et voyant clair devant lui. »

Je me disais ces choses, confondant, comme vous le voyez, peut-être parce qu'elles sont inséparables, la cause des Jésuites et la cause de Dieu qui fut, qui est et qui sera toujours la cause de Jacques Bonhomme, malgré Jacques Bonhomme lui-même et ses empoisonneurs.

Et pourtant, je renvoyai mon directeur impar-

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(,ial, vivante affaire, cherchant son million à droite comme à gauche, sans amour, sans haine, sans conviction, mais avec un enthousiasme, toujours prêt, soit pour ceci, soit pour cela, soit pour le blanc, soit pour le noir, selon le vent, la marée et Yopportunité : image de l'activité profondément vaine qui est la vie même de notre temps, à la fois 5i intelligent et si bouché.

Je refusai tout, le mal par instinct de probité, par dégoût, par gentiihommerie; ie bien par lâcheté. J'eus peur.

in

J'eus peur de me mettre à dos tous les gens qui t'ont le succès, j'adorais le succès et n'avais pas d'autre Dieu que le succès. J'eus peur de mes ennemis, j'eus peur surtout de mes amis. Dire tous les témoignages involontairement favorables aux Jésuites que j'avais trouvés, en cherchant leur condamnation, dans la montagne des paperasses noircies par leurs plus acharnés adversaires, c'eût été « se compromettre » à jamais.

Je suis fait de telle sorte que je ne peux pas m'arrêter à mi-route. Si j'avais laissé prendre seulement le bout de mon petit doigt dans l'engrainage, tout ce qui est de moi y aurait passé. Etant données ma nature et les hardiesses de l'âge que j'avais alors, je ne pouvais voir la chose que comme une bruyante provocation, jetée à la. face

d'une iniquité consacr^'e, devenue « opinion publique » depuis Pascal, cette malheureuse et grande dupe de la perfidie calviniste, emmitouflée dans la grave défroque des « solitaires » de Port-Royal. Ce mensonge, cette erreur, s'il faut être poli, même avec les marchands d'outrages, avait acquis, grâce aux différentes couches d'oppositions superposées en résidu solide et formant guano depuis trois siècles, une importance pour ainsi dire officielle : car l'opposition devient toujours gouvernement avec le temps pour bien prouver aux badauds qu'elle n'est opposition que pour devenir gouvernement, et que les grands mots sonores qui entretiennent la maladie sociale ne contiennent rien absolument, sinon la convoitise de quelques vulgaires ambitieux, troublant i'Etat pour remplacer par un habit brodé leur redingote percée au coude; ce mensonge, disais-je, ou cette erreur, accrédité dans la maison même des rois par leurs favorites, par leurs ministres, parleurs parlements, par une portion heureusement minime du clergé, par les poètes, par les avocats, par les philosophes, par les petits marquis, par

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tous les fouisseurs, en un mot, de l'opposition de palais, d'alcove ou de ruelles qui creusèrent le trou révolutionnaire sciemment ou à leur insu, avait pris, dans le libéralisme, physionomie d'arche sainte à laquelle il n'était pas permis de toucher. Depuis les docteurs qui calomnient dans de beaux gros livres avec reliures à dos brisé jusqu'aux sans-gêne qui découpent l'insulte en feuilletons, qui la boulangent en petits-fours pour la « chronique », qui la charbonnent en barbouillages pour la caricature, tout le monde donnait aux Jésuites son coup de pied obligatoire comme on se fait vacciner, comme on tire à la conscription. J'avais vu cela bien des fois : ne pas cracher sur le Jésuite, c'était malpropre.

Quand une mauvaise plaisanterie arrive à ce monumental état de « respectabilité «, elle vaul une douzaine et demie d'axiomes à cause de l'innombrable armée des simples qui la gobent comme toute autre mouche, et à cause du bataillon, moins naïf, des farceurs qui l'ont faite,' qui l'exploitent et qui par conséquent l'entourent d'une dévotion intéressée.

J'eus peur de mes journaux, j'eus peur surtout de mes lecteurs qui m'aimaient et que j'aimais. La chair de poule me vint à mesurer la masse du préjugé populaire. Et je m'enfuis en ricanant pour ne pas entendre ma conscience, et en me criant à moi-même : « Gela ne te regarde pasl »

Mais combien de ibis, entre cette heure de ma déroute et le moment où je fus rendu à la vérité et aux devoirs qu'elle impose, combien de fois la proposition de mon accommodant directeur ne revint-elle pas solliciter ma pensée? Je m'occupais des Jésuites malgré moi ; je lisais avec une avidité singulière tout ce qui avait trait aux Jésuites. Quand on les attaquait bien, j'étais content jusqu'à certain point; cela donnait raison à ma prudence, mais dans mon magasin de souvenirs, je trouvais toujours, malgré moi, quelque « document » pour parer les bottes les mieux portées ; et, il faut bien le dire d'ailleurs, ordinairement c'étaient de pauvres escrimeurs que ceux qui me tombaient entre les mains. A frapper sur les Jésuites, le métier est devenu

si bon que MM. les éditeurs acceptent les pamphlets du toutes pattes; ils ne daignent plus choisir et quand le moins décrotté des gribouilleurs ne sait à quelle platitude se vouer, il n'a qu'à écrire le mot Jésuites en tête de sa « copie » pour attirer un libraire né malin, d'abord, et ensuite un ou deux milliers de lecteurs spéciaux qui bouquinent du matin au soir pour déterrer le nouveau crime du Jésuite. L'affaire est sûre par elle-même et si riche que des princes de la plume n'ont pas honte de coudoyer tous les matins, sur ce terrain de cocagne, la foule des dépeceurs subalternes, et qu'on les voit, manches retroussées, plonger leurs bras jusqu'aux épaules dans ce ruisseau où il y a tant d'argent, si facile à gagner.

Cependant, Dieu me cherchait. Mon chemin errant croisa un jour la voie droite et si belle oîi marchait le R. P. Olivaint, couronné martyr à peu de temps de là par quelques égarés appartenant à ce peuple de Paris qu'il aimait si ardemment et qu'il avait secouru toute sa vie. Mes deux fils aines étaient confiés aux Jésuites

et les deux autres suivirent quand ils eurent l'âge. Coniprenais-je bien dès lors toute la grandeur de l'Institution? Je ne le crois pas, car en somme, je ne connaissais encore des Jésuites que l'hymne, entonné à leur louange par l'impuissante colère de leurs calomniateurs. Il me fallait mieux que cela, je dormais dans ma prospérité mondaine, j'avais besoin d'un châtiment pour m'éveiller et d'une douleur qui dessillât mes yeux par les larmes. J'eus le châtiment; la douleur inconnue, tombant sur moi h l'improviste, me terrassa, et dans ce moment solennel où l'âme des blessés hésite et chancelle, appelée d'un côté par le repentir et la vie, de l'autre par la révolte et la mort, je fus assisté par un Jésuite, qui coucha son crucifix sur mon agonie et me ressuscita du désespoir.

Et je vins un jour, le plus beau de mes jours, m'agenouiller dans une chapelle de Jésuites, devant la tombe où repose la dépouille mortelle de ce doux, de cet humble, de ce fier esprit, de cet apôtre, de ce Jésuite, Pierre Olivaint, qui était entre l'autel et moi et qui priait pour moi au mo-

ment où je recevais le pardon de mon Dieu dans la sainte hostie.

J'ai dit cela déjà : ici et là, parfont; ne me reprochez point de le répéter, ce serait inutile. Je le dirai, je le répéterai dans la joie reconnaissante de mon cœur, jusqu'à la dernière heure de ma vie!

Ma conversion est ma noblesse, ma gloire et ma victoire en ce monde où nous sommes, avant d'être mon salut dans l'autre. Aussi, je recueille avec un soin pieux tout ce qui touche de près ou de loin à ma conversion. J'en ai fait un livre, j'en ferai d'autres livres, disant et répétant : Quia fecit mihi magna qui potens est. N'ai-je donc pas le droit et le devoir de chanter le Magnificat de ma gratitude immortelle? \

Dieu, souverainement sauvoTîr et-eecourable, ce n'est pas d'un même effort que vous subjuguez les âmes ; vous présentez à chaque esprit et longtemps à l'avance, pour franchir l'abîme, la planche qui précisément lui convient. J'étais un frivole et j'étais urt subtil ; vous aviez mis sur ma route h moi tout petit coUc toute petite aventure, fri-

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vole et subtile : ce fait des « documents » amoncelés pour écraser vos serviteurs et qui, remués au hasard par la main d'un mercenaire (je parle de ma main h moi), cherchant son arme et ses munitions pour un mauvais combat, dégagèrent tout à coup, du sein de la calomnie laborieusement emmagasinée et concentrée, un souffle de vérité. Je ne crois pas que rien au monde eût pu me frapper plus efficacement que ce coup de théâtre. Fabricant de péripéties et de surprises, je me trouvais en face d'une surprise et d'une péripétie ménagée par la main même de Dieu. Je n'étais pas encore converti, parce que je ne voulais pas être converti, mais j'étais averti. L'arl.illerie empruntée par moi à l'incrédulité, au jansénisme, au protestantisme et au néantisme, à tout ce qui gagne les trente deniers qu'on n'emporte pas avec soi au-delà de la mort, avait fait comme ces canons chinois qui, dit-on, crachent leur charge par la culasse. J'avais découvert cela avant même de livrer bataille, et dès le polygone, en faisant l'exercice à feu. Et j'avais eu si peu de peine à reconnaître la méchante qualité de ces armo-^;.

que je ne pouvais même plus croire à la bonne foi de ceux qui s'en servaient.

Certes, on doit faire la part de la prévention, de l'entêtement, de l'aveuglement, de la haine, de toutes les passions qui infirment notre misérable nature, mais il y a des évidences si criantes qu'il faut se boucher les oreilles pour ne point entendre le témoignage de ceux qui voient, quand même on a pris la précaution de se crever les deux yeux pour ne point voir soi-même. On est de tel parti, on subit l'influence de telle humeur, et depuis que noblesse n'oblige plus, c'est, hélas! (( commerce qui engage ».

Il n'y a qu'à prendre dans un coin les gens qui accusent les sœurs de charité de mettre les petites filles sur le gril, et ils avoueront volontiers comme de bien bons enfants qu'ils sont que cette taçon de parler est tout uniment de leur part une aimable métaphore.

Seulement à la prochaine foire aux martyrs, on vendra probablement quelques sœurs de charité. Et au fait, je ne crois pas qu'on en ait encore fusillé : c'est une lacune. — Et si voua

saviez, Messieurs, les dénonciateurs du dévouement, quel brûlant cantique de miséricorde elles entonneront en votre faveur, les braves filles, le jour où votre plume qui crache aussi chinoisement par derrière et par côté leur aura ouvert, violemment, mais bien malgré vous, la porte du saint paradis!

Puisque nous en sommes à causer ensemble une minute en passant, mes chers amis d'autrefois, que j'aime toujours et pour qui je prie tendrement, le matin elle soir, sans exiger, pour ce, la moindre reconnaissance, je me souviens que je vous trouvai bien indignés, bien affligés, bien effrayés surtout, il y a six ans, au lendemain des événements terribles qui stupéfièrent Paris, la France et le monde. Je crois pouvoir affirmer que l'assassinat des otages (y compris même les Jésuites) vous inspirait un sentiment très-voisin de l'horreur, et vous protestiez avec indignation quand la logique de certains d'entre nous établissait une connexion entre ces catastrophes et le charmant esprit de vos articles.

Cela vous déplaisait. Vous ne vouliez pas con-

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venir qu'un chassepot de sanglant ivrogne pût être bourré avec votre style.

Et pourtant, pendant trois mois au moins, vos articles prirent une teinte... Oh! mais une teinte presque édifiante!

Je conçois cela. Etant enfant, il m'arriva de mettre le feu, chez nous, en jouant avec des allumettes, et pendant trois mois aussi, les allumettes m'inspirèrent beaucoup de répugnance.

Au bout de trois mois, je fis comme vous, je rouvris la boîte aux allumettes. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, la même cause produisit le même effet, et quelque chose flamba encore chez nous. Heureusement que notre maison était assurée. 0 mes amis, la France l'estelle? A votre place, je m'en informerais avant do jouer avec le feu.

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Voici donc trente ans écoulés depuis le jour où il me fut proposé d'attacher les Jésuites au pilori ou de les hisser sur un piédestal, au choix de mon impartialité, par cet excellent et trcs-habile directeur de grand journal. J'aurai mis trente années, non pas à faire ce livre que j'intitule Jésuites! avec un point d'exclamation, mais à gagner le courage qu'il fallait pour en écrire la première ligne.

Plût à Dieu que j'eusse dépensé, en efTet, cette meilleure moitié de ma vie à faire la lumière, dans la mesure de ma faiblesse! Mais il n'en a pas été ainsi, j'ai semé ma longue route de pages frivoles avec lesquelles jouait le vent. Le nom de Dieu y est honoré vaguement, la religion y est saluée partout inutilement, et à peine est-il quel-

ques-unes de ces pages que Je puisse relire avec une pleine consolation. J'ai perdu trop de jours. Trente ans ! Jésuites 1 Ah ! combien souvent et longtemps j'ai employé ce mot à la légère, sinon injurieusement, avant de le considérer comme If plus beau titre d'honneur qui puisse être applique à un serviteur de Jésus.

Je le reprends ici dans son acception d'insulte acceptée humblement et fièrement, contenant le nom outragé de Dieu et infligée à Dieu bien plus encore qu'aux hommes de Dieu. J'appelle mon livre Jésuites! comme je l'appellerais Larrons! ou malfaiteurs! comme Voltaire appelait Jésus ou son Eglise infâme! C'est toujours le nom trois fois saint du Sauveur des hommes conspué à la face des hommes, avec la complicité des hommes, par la postérité de ceux qui fondèrent le christianisme malgré eux-mêmes en clouant le Christ sur la croix.

Tout ce qui se fait contre Dieu est à la gloire de Dieu.

Je ne crains pas qu'on m'accuse de confondre ceci avec cela et de faire peser sur l'Eglise, en

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mêlant deux causes qui ne se peuvent séparer, la miraculeuse « impopularité » de la Compagnie de Jésus. I

Cette impopularité, en somme, n'est-elle pas la plus grande popularité qu'il ait été donné aux siècles d'aimer ou de haïr, après la gloire même de Dieu et la sainteté de l'Eglise?

Et ne peut-on pas dire même que c'est, en plus petit, la propre popularité de Dieu et de l'Eglise?

Ah! je suis prêt d'avance à retirer de ce livre toute parole qui n'aurait pas l'approbation entière du Père commun des fidèles, mais d'avance aussi je sais que Dieu et son Eglise sont des maîtres qui ne désavouent point leurs serviteurs. Les Jésuites ne sont ni Dieu ni l'Eglise ; ils partent du cœur de l'Eglise pour arborer le Cœur de Dieu au front et aux flancs de l'Eglise.

Si accablante que soit leur croix, faite de glorieux opprobres et portée à travers les mépris du monde, que peuvent être cette croix et les opprobres qui alourdissent cette croix auprès de la Croix de 1 Infâme par excellence, buvant la honte

et la douleur sans bornes, telles que doivent être une douleur et une honte de Dieu!

La Compagnie de Jésus attire à soi une plus grande part des haines ameutées contre l'Eglise parce qu'elle bivouaque plus près de l'ennemi, posée comme elle l'est, depuis l'heure de sa naissance, en grand'garde aux avant-postes de l'armée de Dieu; elle prend le gros lot dans l'héri- \age légué par la parole même du Christ à sa famille d'apôtres, menace précieuse et terrible promesse i, parce qu'elle fut instituée expressément pour opposer sa poitrine nue à la révolte enfantée par la double apostasie de Luther et de Calvin, l'un brutal insurgé, l'autre despote, fanalique jusqu'au bûcher : tous deux prophètes et rtisans des convulsions qui secouent la terre en nos temps condamnés, comme si la barbarie caduque de la science et de l'intelligence, ivresse

1. « Heureux serez-vous quand ils vous maudiront el persécuteront et diront toute sorte d'injures et de mensonges contre vous a cause de moi : réjouissez-vous alors el soyez dans l'allégresse, parce que votre salaire est riche dans le ciel. »

JÉSUITES! xxxvi:

des civilisations énervées, devait l'emporter encore en fait de ruines sur la sauvage, mais robuste barbarie de nos premiers âges, fléau fécond, au moins, dans son horreur, et d'où jaillit la jeunesse des peuples modernes.

Rien, au contraire ne peut sortir des négations qui nous entourent. Les déluges d'hommes forts et féroces sous lesquels le Bas-Empire fut enseveli, apportaient le chaos c'est vrai, mais ce chaos était une confusion pleine de sève et de richesse que le christianisme allait animer en l'éclairant; aujourd'hui, le flux n'apporte rien, sinon le bronze de Prusse et l'or américain, l'égoïsme, le calcul, la fièvre froide et le vide gonflé de haine.

Et c'est quelque chose de lamentable, en vérité, que de voir les peuples vieillards, bardés de mathématiques et blindés de protocoles, préparer avec des prodiges de patience le grand jubilé de la guerre universelle : une mêlée de plusieurs millions d'hommes qui s'entre-mitrailleront à la mécanique, selon d'invraisemblables perfectionnements apportés à l'art de massacrer, dans un

choc long, large, profond, énorme où personne n'y verra goutte !

Voilà où aboutit la sagesse sans Dieu. La politique matérialiste, confite en cet axiome des décadences désespérées « Après moi la fin du monde «, n'a plus d'autre expédient que de danser dans le sang à la frontière pour occuper l'intérieur. La guerre est un spectacle, l'invasion un commerce.

L'Europe attend, l'Europe frémit : ah! elle est occupée, l'Europe, car, malgré ses épouvantes, il faut bien qu'elle agiote, qu'elle marchande, qu'elle pérore, qu'elle rédige, qu'elle élise, qu'elle déraisonne et même qu'elle raisonne, tout cela pour vivre; qu'elle s'ennuie et qu'elle s'amuse en regardant fondre les canons.

Quels superbes canons ! On a mis dix siècles à les perfectionner et rien de mieux ne sera fait, jamais, sinon l'année prochaine.

Est-ce tout? Non, je viens de vous le dire : les canons joueront le rôle du fameux orgue de Barbarie des Causes célèbres qui chantait Malbrouch au dehors, pendant qu'on assassinait Fualdès r» l'intérieur.

JESUITES! XXXTX

Quels sont donc ces bruits qu'il importe d*éioufTer en Europe et en Asie avec le monstrueux orgue de la guerre? Que se passe-t-il à l'intérieur de toutes ces grandes maisons qui s'appellent des royaumes, des républiques ou des empires? Qui trompe-t-on?

C'est le secret de l'étemelle comédie que tout le monde sait, mais que tout le monde ignore. Les rois sont bien habiles et les tribuns bien avides : en vérité, l'arme la plus meurtrière en tout ceci, ce n'est pas le canon.

Mais alors, pourquoi pousser ce cri : Jésuites! et que vient faire au milieu de ces cliquetis de guerre ou de révolution un livre qui ne parle ni de l'arme des tribuns, ni de l'arme des soldats?

Regardez mieux, écoutez plus attentivement : au-dessous et au-dessus de ces grossiers fracas, d'autres voix grondent ou s'écrient. Dieu punit, mais ne tuera point avant l'heure finale annoncée, et il y a un empire qui jamais ne périra, celui de la foi : l'Eglise.

L'Eglise combattra jusqu'à la fin des temps son rude et glorieux combat et n'aura jamais la victoire complète, mais jamais elle ne sera vaincue : Non prœvalebunt. A l'heure où ses ennemis la croiront terrassée, elle se relèvera plus vaillante toujours et toujours plus vivante. Dieu l'a promis, Dieu « souverainement fidèle « à remplir ses promesses!

En sens contraire du mouvement d'impiété et de démence qui agite ce siècle furieusement, un autre mouvement s'accentue. Il ne me convient pas de mesurer ici ni de peser à la légère l'importance de ce mouvement qui, à peine né, prend déjà des proportions si hautes : chacun peut l'apprécier aux colères et aux frayeurs qu'il inspire. La Compagnie de Jésus, toujours exposée aux premiers coups, a cueilli la primeur des attaques soulevées par ce mouvement ; on a repris contre elle les accusations cent fois réfutées el revenant toujours sur l'eau depuis le temps où le parlement de Paris, si caressant pour l'assassin d'Henri III, érigeait en face du Palais de Justice cett.e pyramide fameuse qui déclarait les

Jésuites convaincus du crime d'assassinat sur la personne d'Henri IV.

Henri IV se portait bien, Dieu merci, et n'était point d'humeur à tolérer ce jeu des austères hypocrites exagérant la montre d'un dévouement qu'ils n'avaient pas pour se faire pardonner de réelles félonies. Il connaissait son parlement, et il connaissait les Jésuites.

Henri IV se fit l'avocat des Jésuites innocents et le juge de leurs juges criminels qui écoutèrent, l'oreille basse et la pâleur au front, son éloquent plaidoyer suivi de sa verte sentence.

Jamais Henri IV ne fat plus roi que ce jour là; jamais il n'éleva plus haut la vigoureuse raison de son langage à la fois si fin, si viril, si net et si français. Pourquoi n'y a-t-il pas au Louvre un tableau immortalisant cette scène caractéristique entre toutes celles qui marquèrent les premiers pas du Béarnais dans son autorité reconquise? Les fils de Henri IV régnèrent pendant près de deux siècles après sa mort. C'était plus de temps qu'il n'en fallait aux Bourbons pour commander à leurs peintres ordinaires la repré-

sentation de ce souverain acte d'équité, si fièrement, si éloquemment accompli qu'il force depuis trois cents ans l'admiration de tous les histo nens, ennemis de Dieu et des rois.

Mais non, les toiles de nos musées ont autre chose à faire, et il n'est question au Louvre dans l'éblouissante débauche de couleurs menée par le pinceau de Rubens que des Dieux de la fable, conduisant à je ne sais quel autel païen cette jeune fille de Florence qui apportait pour nous un destin si sombre dans les plis de sa tunique de fiancée.

Les tableaux comme les poëmes naissent pour le succès et sont esclaves du succès ; on ne consacre ni poëmes ni tableaux à ce qui ne flatte pas les engouements du vulgaire. Un triomphe de Jésuites ! Quel est le malheureux poëte ou le mal . heureux peintre qui oserait entreprendre umi tâche si extravagante? Dès qu'il s'agit des Jésuites, on doit frapper, railler, calomnier : là est la règle du succès et le chemin battu de la gloire.

Je ne sais pas le nom de celui qui a dit le premier que la grandeur des œuvres et des hommes a sa mesure exacte dans la somme des haines

suscitées par ces hommes et par ces œuvres, mais je sais que c'est vrai jusqu'à la banalité, et il semble que les peuples n'aient vécu leur histoire dans la série des âges que pour établir k. misérable certitude de cet axiome. Dans toute l'antiquité païenne, si riche en héros, il n'y eut que trois « justes », proclamés tels à l'unanimité, en un sens qui se rapproche du sens chrétien, et leurs couronnes sont taillées dans le plein bloc des haines qui s'amoncelèrent autour d'eux pour châtier comme il le fallait leur intolérable vertu.

Le premier, Aristide, fut jeté hors la patrie comme un malfaiteur et pour l'exemple; pour l'exemple et comme des malfaiteurs, les deux autres, Socrate et Phocion, furent mis à mort par la cigiie.

Depuis vingt et quelques siècles, ces anecdotes se racontent, on en tire même je ne sais quelle mélancolique moralité dans les livres à l'usage de la jeunesse et j'ai lu quelque part cette amère réflexion à propos d'Aristide : « Il est permis d'être bossu parmi les gens qui ont la taille bien

conformée : c'est la liberté; mais chez un peuple de bossus, et c'est encore la liberté, personne n'a le droit de se montrer sans bosse. »

Le fait est qu'il y a là impertinence et même oppression : le droit de l'homme bossu est de ne voir que des bosses.

Aristide méritait son sort : c'était un Jésuite d'avant Jésus. On ne doit pas le plaindre. Ce qui mérite compassion ici, ce sont les Athéniens. Aristide s'en allait vers l'exil et l'exil le grandissait. Socrate et Phocion buvaient leur supplice et leur supplice les glorifiait. Mais les Athéniens glissaient vers la décadence que rien ne relève et dont rien ne rachète, car la mort des civilisations ne ressuscite jamais. ,Ê>

Les peuples meurent tout entiers, qjj/and ils meurent.

Oh! certes, Aristide n'avait pas besoin d'avocat, Platon ne défendit Socrate que mort, et Démosthènes lui-même eût rapetissé en la plaidant lu cause de Phocion. Si donc quelqu'un d'éloquent et de généreux eût élevé la voix dans ces procès que la gloire et le malheur d'Athènes ont

faits si célèbres, ce n'aurait été ni pour Socrate ni pour Phocion ni pour Aristide , mais bien pour les Athéniens précipités vers leur ruine.

Ainsi en est-il dans la cause générale du Juste des justes, le Christ, condamné un jour par les Juifs méchants, et depuis lors crucifié tous les jours par tous les méchants de toutes les nations. Le Christ ni l'Eglise du Christ n'ont pas besoin d'avocat.

Ceux qui plaident pour Dieu et pour l'Eglise ne soutiennent en réalité que les intérêts vrais des persécuteurs de Dieu et de l'Eglise. Ils élèvent la voix dans l'agora universelle et ils crient : « Athéniens! ayez compassion d'Athènes! »

Ainsi en est-il dans le procès de ce bataillon sacré de l'armée catholique : la Compagnie de Jésus. Nul n'a le droit de la défendre pour ellemême, puisque le preux qui la fonda eut soin de stipuler, dans le contrat passé entre son ambition sublime et la toute-puissance de Dieu, que la persécution devait être et serait le prix convenu, la récompense obligée, l'émolument perpétuel de

M.Vl JÉSUITES!

son infatigable effort : de telle sorte que toute trêve serait une injure, tout relâche un manquement au pacte signé.

Ah! cela nous met bien loin des stipulations qui règlent nos échanges entre individus ou entre peuples! N'essayons point d'expliquer la folie de la croix, et cherchons tout au plus ce qu'elle recouvre, au point de vue de l'intérêt humain.

Dans l'ordre de ces conceptions surnaturelles, n'est-ce pas, en effet, toujours l'intérêt, le bénéfice et le salut de l'homme qui se cache derrière toute parole apparemment destinée à exprimer un attribut de Dieu ?

Il n'y a que Dieu pour l'homme spirituel, pour le saint, pour le martyr, et c'est par là que le saint est saint, mais pour Dieu il n'y a que l'homme ; le martyr, en mourant pour Dieu, ne sert que l'homme par la merveilleuse réverbération des mérites. C'est Dieu qui eut le premier la folie de la croix.

Ce que l'Ecriture désigne par cette parole étrange et superbe : la « gloire de Dieu », ce n'est, ce ne peut être que la rédemption de l'homme.

Dieu éternel qui, par le plus impossible de tous les miracles, a voulu mourir, n'a voulu mourir que pour Thomme. Quand on s'agenouille et qu'on baise la terre, — j'entends ceux qui ont l'adoré trésor de la foi, — que fait-on, sinon crier vers Dieu pour avoir soi-même plus de foi et pour que les malheureux privés de foi ouvrent leur cœur à ce bienfait suprême? Notre Père qui êtes aux cieux, que vous demandons-nous, sinon que « votre règne arrive » ? Et qu'est votre règne sinon l'accomplissement du vœu de Jésus expirant : le pardon du ciel à la terre?

Il y eut au commencement un immense châtiment pour le crime de la première désobéissance. Un voile tomba sur la vue de l'homme et de la femme, exilés du Paradis. Ce voile qui leur cachait désormais le ciel ne les empêchait pas de voir la terre, et ils furent destitués du sens qui fait la comparaison si facile entre les quelques heures du temps et les milliards d'années qui ne remplissent pas l'éternité.

Ils préférèrent, dans l'aveuglement de leur chute, le potit Aujourd'hui à l'incommensurable

XLVlll JÉSUITES!

Toujours. Et l'absurdité de ce troc fit l'humanité et les religions de l'humanité pendant des siècles, Jésus vint, l'homme releva son regard au-dessus de l'horizon terrestre et fut instruit de sa providentielle mission qui est de réconquérir l'immortalité perdue, dans un combat dont la fin n'est point ici-bas. « 0 Dieu! » dit l'oraison qui accompagne le mélange de l'eau avec le vin dans le saint sacrifice, a 6 Dieu qui aviez merveilleusement établi la dignité de la créature humaine et qui l'avez relevée plus merveilleusement, donnez-nous, par le mystère de cette eau et de ce vin, d'avoir part à la divinité de Celui qui voulut être participant de notre humanité... »

Il le voulut, mais quinze cents ans après la Noël du Verbe fait chair, des hommes naquirent, au sein même du christianisme qui refusèrent d'être plus longtemps participants de sa divinité. Cette bête turbulente et trouble-voyante, l'Opposition, jaillit hors du cloître pour proposer à l'ignorance et à la misère l'antique leurre du plat de lentilles acheté au prix d'un divin héritage. Et ij

JÉSUITESI XLTX

parut un instant que l'univers entier allait se ruer sur ce grossier appât, accroché à l'hameçon de l'apostasie.

Alors naquit aussi un autre homme qui ne com mença pas moine, mais soldat et qui, blessé dans une lutte héroïque, fut visité par Dieu sur son lit d'agonie. Celui-là était le fils de la grande obéissance militaire et de la discipline qui gagne les batailles. Il vit le mal et se dévoua au bien, avec la ferme conviction que son effort soulèverait contre lui les haines associées de tous ceux à qui il donnait sa vie ; car c'est ici le propre de tous les imiLa teurs de Jésus-Christ : comme Jésus-Christ, ils ont conscience et volonté de monter au Calvaire.

Ce soldat dont je parle fut le premier Jésuite et le père des Jésuites. Il trouva la devise des Jésuites dans son profond, dans son ardent amour de l'humanité.

<( A la plus grande gloire de Dieu! » s'écria-l-il dès la première heure de sa croisade contre lo protestantisme qui caressait l'impuissant orgueil de l'homme en l'opposant à l'humiJité omnipo' ton Le de Dieu.

Sept mots en français, quatre mots en latin : Ad majorem Dei gloriam! C'était un cri sonore et qui fut entendu par la haine comme par l'amour. Cela planait aussi haut que peut monter le cri de l'âme épurée. Cela s'élançait comme un encens brûlant vers le trône céleste, mais cela restait aussi au niveau de la terre, parce que les sept mots français et les quatre mots latins traduits dans la langue universelle du Christ signifiaient : « Au plus grand bonheur des hommes ! »

C'était la vérité, toute la vérité dite sur ce qui peut être fait ici-bas en faveur du genre humain, puisque la plus grande gloire de Dieu n'est que le plus riche et le plus vaste rachat de la condamnation des hommes.

Quand donc sera- 1- il compris que « servir Dieu », dans la pensée même de Dieu, notre ami d'en haut, amator noster, c'est contribuer, chacun dans la mesure de son pouvoir, à la maîtresse œuvre de Dieu qui est la rédemption des hommes ! On ne sert pas Dieu, puisque rien ne peui être ajouté à tout que Dieu possède.

On ne défend pas l'Eglise impérissable ; on ne

plaide pas la cause des Jésuites, qui ont droit à la persécution nécessaire par le pacte même de leur institution.

Ce qu'on sert, ce qu'on défend et ce pour quoi on plaide, c'est le plus grand bien des hommes en Dieu.

JÉSUITES! Lllî

Il peut sembler que je parle de haut, mais c'est parce que je traduis tant bien que mal de hautes pensées qui sont loin de m'appartenir. Il me faut à présent retomber du ciel et toucher terre pour dire en quelques moLs le plan de ce livre qui sera comme la préface d'un travail plus considérable dont les matériaux sont rassemblés.

Dans le compte-courant qui balance par doit et avoir les humbles éléments de ma vie, je reste débiteur de ce travail envers un créancier qui est « ma conversion ». Je l'ai dit et je le répète : le sans-gêne de la calomnie dirigée contre les Jésuites a fait beaucoup pour moi en m'éclairant, du moins, aux heures d'hésitation, sur la bonne foi des ennemis de Dieu.

Je suis très-bien que ceux qui lisent, pris en

majorité, n'ont pas envie d'être éclairés, sans parler même de ceux qui ont envie de n'être pas éclairés, mais ce que Beaumarchais (qui s'y connaissait) a dit de la calomnie peut s'appliquer aussi à la vérité : de la vérité proclamée il reste toujours quelque petite chose, et quand sur mille lecteurs il ne s'en trouverait qu'un, chancelant comme je l'étais entre le malheur qui tue et la vivifiante consolation, si mon livre le pouvait aider à verser du côté de la vie, je serais généreusement récompensé de mon effort I

Je dois, je paierai. En quelle monnaie? Vais-je essayer une véhémente et sérieuse réfutation du mensonge? Elle a été faite, plutôt dix fois qu'une, et très-bien faite. A quoi a-t-elle servi? Je n'en sais trop rien. On m'a dit qu'elle avait passé ù cent coudées au-dessus de cet auditoire espiègle qui joue au jeu de se boucheries oreilles, chaque fois qu'on ne caresse point l'enfantillage do se;: préjugé.

Ce n'est pas encourageant, et d'ailleurs pour parler avec violence il faut de l'étonnement, de l'émoi, de l'indignation ; or, je n'ai pas d'élon-

aement ; une seule chose peut étonner ceux qui connaissent le monde, c'est de n'y point entendre la voix de la calomnie ; j'ai bien quelque émotion, mais elle est tempérée par l'habitude et ne dépasse pas les bornes de ma courte patience : je sais pardonner un bourdonnement importun.

Et quant à l'indignation, hélas ! où veut-on que je la prenne?

Puis-je oublier qu'un jour je fus sur le point de mêler ma voix au concert dont je me" plains, et de hurler comme un loup que j'essayais d'être, non point gratis^ mais pour une somme d'argent que je restituai, c'est vrai, mais avec un véritable crève-cœur?

Puis-je oublier surtout qu'au lieu de rendre les trente deniers, je les aurais gagnés avec une loyale coquincrie, si je n'eusse été pris à la gorge et à la conscience par l'odeur de la calomnie d'autrui, entassée sur ma table de travail, par mon directeur habile, sous forme de « documents » ?

Tenez! j'ai grande honte à l'avouer, cène fut

même pas la grossièreté du mensonge qui m'incommoda. Je trouvais « drôle » de faire comme tous ces gens-là et d'éprouver une bonne fois jusqu'où on pouvait aller avec la crédulité ou la complicité des lecteurs; cela flattait le mépris que j'avais pour mon prochain avant de l'aimer et de le respecter ; ma seule ambition était de marcher dans cette impertinente voie plus loin que personne. Les coups d'assommoir ne me touchèrent point, non, j'en voulais assener de plus lourds encore, — mais je fus saisi comme toujours, et il me plaît de le confesser ici pour ma pénitence, par le tout petit côté de la comédie.

Moi qui avais avalé sans sourciller des contrevérités grosses comme des maisons, des faux témoignages d'immoralité, de meurtre, de férocité, d'ignorance et même d'hérésie, je m'arrêtai abasourdi comme Robinson quand il trouva la marque d'un pied sur le sable de son île déserte, Bn lisant un simple bout de phrase au bas de la 9* provinciale de Pascal.

Je me souviens de cela comme si j'y étais încore. Dans cette fameuse 9' lettre si pleine do

JÉSUITES! I-Vir

sens détournés, de textes tronqués, interpolés et même falsifiés, Pascal prend à partie les livres de « dévotion facile », en général, et particulièrement ceux des Pères Binet et Barry. C'est trèsspirituel, quoique un peu longuet, très-perfide et bourré de bonhomie convaincue. La franchise y déborde, il faut voir ! Pour la bonne foi, Pascal ne plaisante jamais : à cet égard, il est encore plus strict que Voltaire !

Mais il y avait un post-scriptum qui disait tranquillement : « Depuis que j'ai écrit ma letti^e, j'ai iules Pères Barry et Binet... »

En conscience, je n'y fis pas attention d'abord, à ce post-scriptum, et c'est naturel ; il fallut à Piobinson la réflexion pour qu'une simple trace d'orteil lui fit monter la chair de poule à la peau.

J'allais passer outre, quand la réflexion vint ot souligna la naïveté de la phrase : « Depuis

QUE j'ai écrit ma LETTRE, j'aI LU LES PÈRES

liAPiRY ET Binet... »

Ce n'était rien, direz-vous? Ah I je suis bien de votre avis : Rien I moins que rien! Tout au plus la dislraclion d'un honnête cœur, fourvoyé

I^YTII JÉSUITES 1

dans un sentier honteux, et montrant par mégarde le bout d'oreille de sa native probité.

Et pourtant, malgré moi, je relus la phrase qui m'apparut alors imprimée en énormes caractères : DEPUIS QUE J'AI ÉCRIT MA LETTRE, J'AI LU LES PÈRES BARRY. ET BINET... Et, pour moi, le livre de Pascal, le recueil entier des escamotages jansénistes, fut pris d'un fou rire !

Est-ce que je suis cause si les joyeusetés de ce genre me frappent plus vivement que les massives vilenies? Nul ne peut dépouiller sa propre nature. Cet adorable post-scriptum mit le feu à tous les autres « documents » qui flambèrent enfin franchement sur ma table, après avoir senti si longtemps le roussi.

Pascal ! le grand Pascal, le Pascal des Penséei avait écorché à tâtons ces infortunés Pères Barry etBinet : c'était lui qui le disait, en post-scriptum, sans remords aucun et avec un certain contentement de la besogne faite !

Pascal qui a écrit ces pages splendides sur la mort l II se vantait, dans son post-scriptum,

d'avoir, étant juge, noué la corde d'abord, quitte à interroger ensuite le pendu 1

Ecoutez ! j'aimais bien Pascal avaiit cela, mais ce post-scriptum lui donnait des droits à mon éternelle reconnaissance, et je le place, assis qu'il est sur le cadavre du Jésuite fantoche, massacré par lui, au nombre des instruments les plus actifs de la lumière qui se fit en moi à l'égard de la Compagnie de Jésus, et qui fut, gloire à Dieu ! le prélude de ma chère conversion.

En effet, personne ne le contestera, Pascal est non-seulement le plus grand, le plus chrétien, le plus éloquent, mais encore le plus aigu, le plus dur et le plus acharné de tous les ennemis des Jésuites, et sans faire tort au talent de leurs bourreaux plus modernes qui ont poussé l'étincelante cruauté des Provinciales jusqu'à l'assassinat, on peut affirmer que, depuis Pascal, rien n'a été dit contre les Jésuites que Pascal n'eût dit et mieux dit. Eh bien, pour un esprit comme le mien, un peu paresseux et obtus, qui ne s'ouvre qu'à la bagatelle, n'était-ce pas une providence que de voir Pascal Drendre le soin d'ajouter ud

post-scriptum h sa 9' lettre qui pouvait si bien s'en passer, tout exprès pour me frapper sur l'épaule et me dire avec une enchanteresse bonhomie : « Voilà comme je travaille mes dossiers, moi, la meilleure conscience de cette cour prévôtale instituée pour exterminer les Jésuites ; je commence par hacher mon homme, menu comme chair à pâté, c'est le principal, quitte à feuilleter ensuite ses papiers : ainsi, il n'y a point de temps perdu ! »

Jamais, assurément, démonstration à la fois plus joyeuse et plus frappante n'a pu ni ne pourra être fournie touchant l'inutilité de tout effort tenté pour convaincre ceux qui ferment leurs yeux et bouchent leurs oreilles.

Il n'est pas bien prouvé que Pascal eût deviné la géométrie, comme le rapporte la légende janséniste, tout seul et avant d'avoir ouvert Euclide, car Euclide était dans la bibliothèque du père de Pascal, mais il est bien prouvé que Pascal, d'après sa propre vanteric, bâtissait, machinait el enverguait lui-même les moulins à vent qu'il appelait des Jésuites pour leur courir sus àgrand.>

coups de plume. Il les faisait ou les recevait tout fciits des mains de quelque Nicole ou de quelque Arnault; il trempait dans sa verve amère et souffrante la caricature pesamment ébauchée par cet Arnault ou ce Nicole, il la revêtait du bel habit de son style et toute l'ardeur de la fièvre qui le tua si grand, si jeune, si malheureux, allait à ce résultat lamentable d'être un outil, — un outil d'or! — dans la main déloyale de l'hérésie 1

Je plains Pascal entre tous les hommes parce que mon admiration pour lui est pleine de tendresse, mais je n'admettrais pas l'objection qui consisterait à dire : « Il importe peu qu'on lise avant ou après, pourvu qu'on lise ». Ceux qui lisent après ont « fait leur siège ». Ce n'est plus la vérité qu'ils cherchent, mais bien un biais pour donner à leur siège fait l'apparence de la vérité.

Ceux qui « lisent après » rentrent énergiquement dans la catégorie de ces pires sourds qui ne veulent point entendre. Je les tiens d'autant plus suspects que la fortune populaire de leurs plaidoyers est dans le paradoxe même de la cause qu'ils ont choisie. Que ce soit de parti pria

lA'i! JESUITES!

ou ù ItMir insu, ils sont allaciiés à leur œuvre par l'incompurable facilité de son succès. Ils vont ; n'espérez jamais qu'ils s'arrêtent : l'erreur est, pour eux trop commode et trop profitable.

Et n'espérez pas non plus que jamais ils reculent devant la grossièreté de certains moyens , c'est l'épaisseur même de ces mensonges qui plaît à la gloutonnerie de leur clientèle ; il faut à ces convives de gros morceaux et d'énormes rasades , et voilà pourquoi rien n'est glissant comme l'habitude de verser le sophisme, si ce n'est l'habitude de le boire. La loi mathématique est que raudace de la calomnie ne peut jamais rivaliser avec la prouesse de la crédulité.

De sorte qu'il y a toujours et nécessairement un chaud - mal mieux conditionné que celui du cabaretier de mensonge, c'est le chaud -mal des ivrognes qu'il abreuve. Ce sont deux éruptions cutanées qui s'exaspèrent l'une l'autre : la rougeole du professeur, la scarlatine des écoliers.

Or, savez-vous ce que peuvent donner ces. écoliers en goguette à leurs docteurs? Ils peuvent donner l'argent qui leur manque à eux-mêmes,

JESUITES! LXIIl

le succès qu'ils n'auront jamais, la gloire aussi, oui, la gloire, eux, les obscurs à cent pieds sous terre! Ils sont le nombre; ils ne peuvent rien pour eux-mêmes, ils peuvent tout pour le gargoliier qui les grise, pour l'acrobate qui se désosse au milieu de leur cercle, pour le péroreur qui les berne. Vous n'espérez pas, je le suppose, que le professeur, le gargottier ou le funambule va lâcher son gagne -pain, son gagne -votes ou son gagne- gloire pour courir après la vérité qui ne rapporte ni suffrages, ni gloire, ni pain ? Vous avez raison, ne l'espérez pas : ce serait contre nature.

N'espérez qu'en Dieu , mais priez tranquilles. Voici bientôt dix -neuf siècles que dure cette parade de Terreur toujours triomphant et toujours mourant, pour renaître, il est vrai, dans une erreur nouvelle, tandis que la vérité reste immobile, la même vérité, car il n'y a qu'une seule vérité contre des milliers d'erreurs.

C'est assez. Prions tranquilles , quand même mille erreurs se multiplieraient par mille auites erreurs, puisqu'elles passent et que notre Vériié unique est éternelle.

JKSUITES! LXV

Pour qui donc vais-je écrire?

Je vais écrire pour ceux qui n'ont pas encore fait leur siège, pour les jeunes gens, pour les gens du monde et aussi pour les frivoles comme moi^ balancés, ainsi que je le fus trop longtemps, dans une irrésolution pleine d'indifférence entre l'erreur qu'ils ne connaissent pas très -bien et la vérité qu'il ne leur impoite point de connaître.

Je ne sais pas si je serai lu, mais je Tespère.

Pour quelques-uns, mes mauvais livres d'autrefois serviront de passeport à ce livre d'aujourd'hui, qui sera bon. Chez d'autres, la malveillance éveillera une curiosité, car certaines pauvres petites plumes m'accusent déjà d'avoir risqué une spéculation en revenant à Dieu... Et comme

elles ont raison, Seigneur, ces plumettes ! Quelle immense fortune je me suis créé tout d'un coup en m'annihilant sous vos pieds! Mais je ne veux pas. entonner ici le cantique d'actions de grâces qui déborde de mon cœur. Ce serait long et je n'ai plus que quelques lignes pour indiquer le but de mon travail. Je veux seulement dire encore que cette inculpation dirigée contre mon honneur est une aubaine : elle m'amènera de? lecteurs.

N'est-ce pas chose piquante, en effet, et amusante que de voir un galant homme se vautrer, sur le tard, tout au fond de l'industrie des hypocrites? Je compte sur cela, et je me hâte, battant le petit fer de ces petits poignards pendant qu'il est chaud.

Ce livre, à moins que l'exécution n'en trahisse la pensée première, va être le projet largement dessiné de mon grand tableau : L'Histoire gciicrale des Jésuites^ que j'achèverai si Dieu me prête force et vie. J'ai besoin d'en fixer à l'avance les lignes principales et d'en régler les perspectives. Ce sera une simple esquisse, jeLce au trait, ou,

JÉSUITES! IXVIl

pour parler sans figure, un résumé rapide, puis» que tout tiendra en un volume, mais de cette vue d'ensemble je compte pourtant faire saillir hors de leur plan certains faits principaux : ceux, précisément, qui ont servi surtout de thème aux calomniateurs et qui sont comme la légende de la calomnie.

Le point d'admiration qui marque mon titre est une promesse de donner quelque importance à la perpétuelle injure sous laquelle la haine, depuis trois cents ans, écrase et tue quelquefois la Compagnie de Jésus qui ressuscite toujours; il m'a paru opportun de choisir, parmi les crimes de ces éternels accusés, les plus éclatants pour les exposer sous une forme quasi-dramatique avant de porter le procès tout entier en appel.

Je me souviens d'avoir lu dans Gioberti, triste chrétien et piètre politique, une page écrite avec toute l'emphase d'Italie, mais éloquente et originalement pensée, où ce mortel ennemi des Jésuites compare ensemble, à la façon de Plutarque, Ignace de Loyola et Jules César. Gioberti donne l'avantage au fondateur do la Compagnie de Jésus sur

le fondateur de l'empire universel, tout uniment pour faire mieux ressortir la prétendue décadence des fils d'Ignace en regard de la décadence trop vraie des héritiers de César.

Je ne dirai rien du parallèle en lui-même : je n'aime ni les anagrammes, ni les acrostiches, ni les parallèles.

César était un puissant soldat; il passa le Rubicon; je ne sais pas s'il fonda quelque chose; Brutus le tua : on a toujours tort d'assassiner César ou tout autre créature humaine. — Mais je sais que Ignace fonda une humble chose, gigantesque dès son berceau et qui a grandi à travers le temps au lieu de déchoir.

Je sais que cette chose a conquis à Dieu pour toujours ou transitoirement les Indes, la Chine, l'Amérique, des millions d'âmes, des centaines de millions d'âmes que l'effort judaïque des protestants et leur propagande commerciale ont replongées au fond de l'erreur, mais non pas toutes.

Je sais que cette chose a été depuis trois siècles et est encore, en dépit de l'effort incessant

qui essaie de la briser, le plus puissant de tous les instruments d'éducation.

Je sais que dès le jour de son origine cette chose était calomniée comme au temps de Pasquier, comme au temps de Pascal, comme ou temps de Voltaire, comme au temps de Gioberti, comme au nôtre et par les mêmes calomniateurs, parce que l'Eglise de Jésus-Christ suscite autour de sa pérennité des haines implacables, des colères envenimées, toujours les mêmes aussi.

L'Eglise de Jésus-Christ est une armée « dirigée 1 par un pontife suprême, conduite par ses mille évêques, flanquée de ses cent ordres religieux, parmi lesquels figure au premier rang » cette chose dont nous parlons, la fondation de saint Ignace, la Compagnie qui, « née dans un siècle de luttes, a été plus que toute autre organisée pour le combat.

« La lutte est sa raison d'être, son mérite devant Dieu et sa signification dans l'histoire. »

î, Mgr Freppel, Etudes religieuses historiques et littéraires.

Quelle lutte? La lutte de l'autorité contre la

révolte, de la liberté contre l'oppression, de l'ordre contre le désordre, du bien contre le mal : la vraie lutte, la grande, la seule.

Je sais d'un autre côté que cette lutte n'est ni moins générale ni moins désespérée aujourd'hui qu'au XVI® siècle. Maintenant comme alors, ce n'est pas seulement l'Eglise, mais la société tout entière qui est menacée , et certes , s'il fallait aborder la comparaison, nous trouverions notre temps beaucoup plus malade au point de vue religieux, social et politique, que le temps même de Luther et de Calvin.

Je sais que notre pays, à l'époque où nous sommes, a deux besoins pressants, deux besoins de vie et de mort : besoin d'apprendre l'obéissance qui gagne les batailles ; besoin de rapprendre Dieu oublié, qui est la victoire même.

J'ai sous les yeux le livre d'or où le P. Emile Chauveau dénombre les enfants de l'école Sainte- Geneviève, morts à l'ennemi dans nos derniers désastres. Eu égard au nombre total des élèves, le nombre des victimes, des élus plutôt, est vrai-

ment et glorieusement disproportionné. Tout le monde l'a remarqué, et je suis heureux de le remarquer après tout le monde.

On dira : « C'est le hasard. » Non. Il n'y a pas de hasard. « Alors, c'est le bonheur... » Ah! certes, oui! et la grâce de Dieu, mais soyez assurés que ces bonheurs-là ne sont point de ceux qu'il faille attendre dans son lit. Ils ne viennent qu'aux cœurs qui les cherchent.

Je sais encore que si notre pays meurt, il mourra de ces deux maladies : l'absence de religion, l'absence de discipline; et d'un troisième mal qui tient énergiquement aux deux autres : l'absence de dévouement.

Nous sommes « pratiques » et le dévouement n'est pas une affaire; nous sommes sceptiques et le dévouement vil. de foi; nous sommes gais, impertur';;iblement gais, jusqu'au fanatisme de l'ennui, et le dévouement, je vous l'affirme, n'amuserait personne parmi la cohue arlequinée qui exhale la double asphyxie du luxe et de la misère dans l'élouffoir de nos halles à plaisirs.

Je sais tout cela et c'est pour cela que je veux

LXXU JESUITES!

raconter l'hisloire de ceux qui vivent de religion par la discipline absolue, dans le dévouemcnl absolu, — essayant de mériter ainsi C3 grand bonheur et ce grand honneur de perdre mon nom dans le flot des haines qui passent en hurlant la gloire de ce titre, horreur des ennemis de Dieu parce qu'il contient le nom de Dieu : JESUITES!

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