Ils allaient en se réjouissant
Jésus de nombreuses accusations entachées de fausseté, mais nombreuses aussi sont les pages et sa plume en courant laisse tomber la justice.
La cruauté des fous qui tuaient fut vaincue par la patience des sages qui savaient mourir, et après cette longue et affreuse persécution, la foi catholique, grâce aux labeurs des apôtres et au sang des martyrs, obtint droit de cité en Angleterre et fleurit de nouveau dans « l'Ile des Saints ».
La preuve que le protestantisme si complètement victorieux à la première heure reculait, c'est que les pays du nord de l'Europe hésitaient tous à la fois. Le « fléau des Jésuites », comme disaient les prédicants, avait attaqué ces royaumes oh Christian prostituait la mitre à un valet. Le Père Antoine Possevin i prêchait là où naguère Gustave Wasa brisait les images de Marie, et les peuples revenaient à sa voix, les rois aussi. Il perça jusqu'à Stockholm, reçut l'abjuration secrète du roi de Suède, Jean III, et prit la route de Moskou. Là, le confesseur se révèle diplomate de
t. Né à Mantcue, en 1534.
premier ordre ; il négocie au Kremlin la paix entre le czar Jean IV et les Polonais, puis quittant avec joie ce rôle éclatant, il retourne à Padoue pour y reprendre modestement ses fonctions de professeur et de prédicateur. Il n'est même pas permis d'admirer cette obéissance absolue pratiquée avec tant d'humilité : c'est la règle , et ici l'humilité fut particulièrement féconde, car des mains de ce maître sortit François de Sales. Moins de cinquante ans après la mort de Possevin, deux de ses frères secondés par René Descartes, cet illustre élève des Jésuites, convertissaient au catholicisme la fille de Gustave- Adolphe. Le docteur Ranke, le protestant dont nous avons honoré déjà l'impartialité, écrivait : « L'activité des Jésuites s'étendait dans toutes les provinces, parmi les peuples de Livonie; en Lithuanie, où ils avaient encore à combattre l'ancien culte des serpents; parmi les Grecs, oîi souvent des Jésuites furent les seuls prêtres catholiques; dans la Pologne, oîi des centaines de religieux de la Compagnie de Jésus se consacrèrent à faire revivre la foi catholique. »
Ici encore, pourtant, leur œuvre fut marquée du sceau de la croix : André Bobola i, cruellement martyrisé par les Cosaques schismatiques, fut, dans le ciel, le nouveau patron de la catholique Pologne.
Nous achèverons ce rapide tableau des missions dans les deux mondes par quelques mots ayant trait aux travaux des Jésuites parmi les grandes nations catholiques, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, les contrées de l'Allemagne restées fidèles à Rome, enfin les Pays-Bas et l'Autriche : quant à la France, nous allons y venir dans un chapitre spécial.
Il est d'abord certain que pour ces peuples ee vérifie le jugement porté sur deux d'entre
1. Né en Pologne en 1590. tu6 pour la foi à Yanov la 16 mai 1657, béatiQé par le Pape Pie, IX le 30 octobre 1853. Le martyr Olivaint a écrit la vie de ce martyr.
eux par un des écrivains les plus hostiles h la Compagnie de Jésus, l'apostat Huber, de Munich. « L'Ordre, dit-il, remporta en pe^ de temps des avantages surprenants sur le protestantisme; le mouvement rénovateur fut étouffé en Italie, et refoulé en Allemagne dans les contrées du Nord. » A l'appui de cette assertion, Huber emprunte le grand témoignage de Macaulay : « Le protestantisme, dit le noble écrivain cité, fut arrêté dans sa marche victorieuse et repoussé avec une rapidité vertigineuse du pied des Alpes sur les bords de la Baltique. L'Ordre n'avait pas un siècle d'existence qu'il avait déjà rempli le monde entier des monuments de son martyre et de ses grandes luttes pour la foi. »
En effet, à Rome, h Venise, à Padoue et dans toute la péninsule italienne, de même que dans cet immense empire qui réunissait alors sous le même sceptre l'Autriche, l'Espagne et la Flandre, on vit durant plus de deux siècles les Jésuites traquer l'erreur, défendre la vraie foi, rétablir la discipline ecclésiastique, propager la piété par l'exemple, prêcher les œuvres charitables pour
le soulagement des malades et des pauvres, ouvrir des asiles à la souffrance, à l'indigence, au repentir, à la vieillesse et former la jeunesse à la vertu aimable qu'on admire en Louis de Gonzagues et en Stanislas Kostka.
Aussi, des autels s'élevaient de tous côtés pour honorer les saints que la Compagnie de Jésus avait remplis de son esprit : Rome vénère saint Ignace et saint François de Borgia; Naples, saint François de Hieronimo; l'Espagne, le bienheureux Alphonse Rodriguez; la Belgique, le bienheureux Jean Berchmans ; la Hollande, la Suisse catholique, le Tyrol, le bienheureux Pierre Ganisius ; la France, saint Jean-François-Régis i, etc.
Et comment tous ces hommes parvinrent-ils au comble de la perfection chrétienne ? Par l'exacte, par l'héroïque observation des règles de leur institut, par la pratique de l'obéissance telle que la définit saint Ignace, par le dévouement aux œuvres et par la fidélité à l'esprit de
1. Né le 31 janvier 1597, mort le 31 décembre 1716, ca». Bonisé le 5 avril 1737 par le Papo Clément XII.
cette Compagnie de Jésus qu'on a pu persécuter et même détruire pour un temps, mais que nul n'a songé sérieusement à reformer jamais parce que jamais nul ne l'a pu dire corrompue, excepté les « solitaires » de Port-Royal à qui Voltaire lui-même a répondu, et les pauvres braves gens tenant débits de Jésuite écorché, en notre époque, à qui personne, assurément, ne prendra souci de répondre.
Il est cependant une banalité dont il faut, en passant, faire justice. La mode, parmi les copieurs de dictionnaires qui vont radotant fidèlement les mêmes brid'oisonneries depuis le déluge encyclopédique, est de crier sur les toits la déchéance des nations restées fidèles à l'Eglise et d'attribuer aux Jésuites la responsabilité de cette prétendue langueur. Entre autres malades, ils citent l'Autriche, l'Espagne, le Portugal. Ils citaient hier le Mexique, mais ils n'osent plus depuis Juarès.
Pourquoi pas l'Italie ? Et surtout pourquoi pas la Belgique?
Sont-ils bien sûrs que le bandeau soit soli-
m JÉSUITES I
dément attaché désormais au front de l'Angleterre qui voit l'hérésie à l'œuvre hors de chez elle, ei qui ne sait déjà plus trop si le protestantisme est, au fond, un bon commerce?
Il y aurait bien des choses à dire sur l'infériorité des pays catholiques. Pour ma part, je ne l'accepte à aucun degré, parce que je ne place pas la grandeur humaine exclusivement dans la conquête de la pièce de cent sous et que le dieu américain, qu'on l'appelle Dollar ou Revolver, no m'inspire aucune espèce de dévotion; mais en admettant même la déchéance de certains pays catholiques, est-elle comparable à l'horrible maladie intestine de certains pays protestants? Il ne faut pas nommer ces certains pays, je le sais bien ; mais qui ne les connaît?
Et puis, ces peuples catholiques n'étaient-ils pas catholiques aux temps de leur splendeur? N'étaient-ils pas beaucoup plus catholiques alors qu'aujourd'hui? Ne sont-ils pas tombés peu à peu à mesure qu'ils perdaient la fidélité h leurs croyances , à mesure qu'ils buvaient l'empoisonnement de l'indifférence, du scepticisme et de
l'incrédulité ? El quant à ce qui est de l'influence exercée par les Jésuites sur ces chutes, de qui se moque-t-on? Faut-il leur imputer les progrès de la mararia qu'ils ont si énergiquement combattue?
Les Jésuites d'ailleurs ont été chassés de la plupart de ces Etats catholiques par les intrigues de ceux qui ont amené l'affaiblissement de ces Etats ; ils ont été chassés au plein milieu des prospérités qu'ils avaient tant contribué à faire naître dans ces Etats ; on a remplacé leur aide féconde, dans ces Etats, par... A quoi bon dire par quoi?
L'Espagne, le Portugal, le royaume de Naples. le duché de Parme, l'empire d'Autriche, tous les Etats qui ont chassé les Jésuites, s'en sontils si bien trouvés?
Et la France?...
S'ils s'en sont bien trouvés, de quoi se plainton?
Et s'ils onL au contraire regretté le départ des Jésuites, comme l'histoire le proclame, qui es« père-l-on berner en attribuant aux agents de la
prospérité les malheurs qui se sont produits après leur injuste et maladroite expulsion?
Que chacun soit au moins responsable de ses actes 1
Si ce qui était or pur entre les mains des Jésuites s'est changé en plomb pour leurs spoliateurs, à qui la faute ?
Dans ce qui vient d'être dit, le lecteur a-t-il découvert oui ou non les motifs de ces haines vraiment extraordinaires qui entourent la Compagnie de Jésus?
Je réponds de moi-même OUI et NON.
Oui, pour les ennemis de l'Eglise; non, pour ses amis.
Les ennemis de l'Eglise ont toute raifon de haïr les Jésuites ; les amis de l'Eglise ont toute raison de les estimer et de les aimer. Et il ne serait pas loyal de voir dans nos paroles rien qui
JÉSUITES î
Zende à confondre les serviteurs avec le maître, les Jésuites avec l'Eglise. La Compagnie de Jésus n'est rien en comparaison de l'Eglise qui seule a promesse d'immortalité.
La Compagnie de Jésus pourrait disparaître, sans que la pierre sur laquelle repose l'édiliçe divin en fût seulement ébranlée.
Mais « tous les ennemis de l'Eglise sont toujours et avant tout les ennemis des Jésuites ». C'est là ce qui les désigne énergiquement à la confiance des catholiques. «... C'est une gloire sans pareille pour la Compagnie de Jésus que cette unanimité des ennemis de l'Eglise pour la frapper, la dénoncer, la calomnier : Privilège unique, glorieuse prérogative qui fait leur nom le plus glorieux qu'il soit donné à des chrétiens de porter dans les temps où nous sommes I ^ »
1. Comle de Montalembert, discours à la Qiambre des Pairs, 8 mai et 11 juin 1844.
Nous venons de les voir à l'œuvre hors de France. Rentrons enfin chez nous et voyons co qu'ils y ont fait pour mdriter que leur nom, dans la bouche des ennemis de Dieu et de la patrie, soit devenu la suprême injure, appliquée non pas seulement à tout prêtre, à tout catholique, mais encore à tout homme honnête servant honnêtement son pays.
Lisez les vrais journaux, entrez dans les bons clubs et vous verrez qu'on y appelle Jésuites indistinctement les patrons, les propriétaires, les hommes d'Etat de toute nuance, tous ceux qui savent lire et ne savent pas hurler. Jésuites les gendarmes, les préfets, les maréchaux, les frères de la Doctrine chrétienne ! Jésuites les pasteurs protestants eux-mêmes! Jésuites les magistrats! Jésuites les soldats ! Jésuites ! Jésuites ! Jésuites ! Jamais pareille clameur n'a célébré des hommes.
Si ce n'est pas ici la gloire, où est-elle ?