Le premier assassin du roi
JÉSUITES! ICO
tre en ombrage les Français, mes naturels sujets? Je saurai d'eux ce que je jugerai, et je leur communiquerai ce que je voudrai : laissez-moi le maniement et la conduite de cette Compagnie : j'en ai manié et gouverné de bien plus difficiles et mal aisées à conduire : obéissez seulement à ma volonté. »
. Nous avons reproduit tout au long ces paroles d'un roi si souvent assassiné par les Jésuites, non pas tant pour défendre les Jésuites depuis longtemps absous que pour rendre notre hommage de lettré à l'auguste écrivain qui parlait déjà un français si net, si pur et si robuste plus d'un demi-siècle avant Bossuet, Pascal et Labruyère.
Jamais personne n'arracha d'un geste plus franc le masque lâche de la calomnie. C'est une parole de grand style et de grand cœur.
11 fallut bien obéir, et l'édit de Rouen, malgré une mauvaise volonté manifeste, fut enregistré au Parlement le 4 janvier 1604.
Henri IV n'en resta pas là. Il témoigna de mille lagons son estime, sa reconnaissance et son affcc-
tion aux membres de la Compagnie de Jésus, et j'ai vraiment peine à croire que la frayeur qu'il avait d'eux eût pu le pousser jusqu'à les établir « dans sa propre maison de la Flèche », jusqu'à donner toute sa confiance au fameux et savant Pore Coton, et enfin, ce qui dépasserait un peu les bornes du vraisemblable en fait de couardise, jusqu'à leur léguer son cœur comme un dernier gage de cette tendresse qui lui avait fait dire : « Je vous ai aimés dès que je vous ai connus. »
Louis XIII, suivant la même voie que son père, prit toute leur Compagnie « en sa protection et sauvegarde, comme il avait plu au feu roi de faire » i; il confirma le droit d'enseigner octroyé aux Jésuites par Henri IV , et les recommanda
1. Etats-Généraux de IGli, Vœu prcscnlé au roi par les deux premiers ordres du royaume.
aux princes protestants d'Allemagne « comme étant des hommes d'une haute piété et d'une grande prudence w. Il vint en 1627, avec PJcholieu, poser la première pierre de leur église du faubourg Saint -Antoine i; enfin la protection royale et la faveur publique les défendirent si bien contre les mesquines jalousies et les haines de leurs concurrents, qu'en cette même année le nombre de leurs élèves s'élevait déjà au chiffre de treize mille cent quatre-vingt-quinze dans la seule province de Paris. — Que pensez-vous de ces temps de ténèbres oîi le besoin de savoir était si répandu?
Et que pensez- vous de ces. ignorants, de ces obscurants, tenant la tâte de (^ous î(ea>teiiseignements et battant les dçryphéeé-'/âe la';çîlék)rme dans toutes les passes d'a't'iùs^yeligietisesJfcnorales ou philosophiques? Où soïii^M^^^^i Mmbeaux assez radieux pour faire honte à la lumière des Bellarmin et des Tolet? Y a-t-il à cette époque
1. Fondue, selon la promesse de saint Ignace, au lieu môme où avait eu lieu le premier altentat sacrilège des protestants conlre les images de la Vierge.
un orateur plus entraînant que Canisius? Un théologien plus sûr que Molina, tant et si bassement défiguré? Molina établissait l'homme libre sous la haute puissance de Dieu. Il devait soulever à la fois contre sa généreuse doctrine ceux qui en remontraient à Dieu et ces faux rigoristes qui alourdissent à plaisir la chaîne de Dieu pour la rendre insupportable. Judas a diverses façons de trahir son maître.
Et peut-on citer une plus grande doctrine que celle de Suarez, dont Bossuet a dit « qu'on entendait en lui toute l'Ecole? » Je n'ai pas l'intention de faire ici le compte des services rendus à l'intelligence par l'institut des Jésuites ; cela prendrait trop de place, mais on ne peut passer sous silence le gigantesque travail de ce Bénédictin triple, Jean Bolland, les Acta sanctorum si populaires dans la science sous ce nom / les Bollandistes,et que Leibnitz appelait une encyclopédie chrétienne. Labbe et Sirmond florissaient alors, et Pctau était l'oracle de l'Europe savante. Aquaviva gouvernait l'Ordre. D'Alembert fit plus tard un tel panégyrique de ce général qu'on put penser qu'il
voulait le placer au-dessus d'Ignace lui-même. La Compagnie avait cinq cent cinquante maisons et se divisait en trente-trois provinces possédant plus de douze mille religieux.
Ils faisaient faire par les recherches du P. d'Eckel un pas énorme à la numismatique; ils composaient les grammaires et les lexiques de près de cent langues ou idiomes, parmi lesquels il faut compter le basque et le bas-breton, le hongrois et le turc, le persan, le japonais, le chinois, la plupart des idiomes sauvages. Le P. Lanzi découvrait la langue étrusque ; deux autres Jésuites, Jean Pons et Ernest Hanxleden, révélaient au monde savant les mystères du sanscrit et du télenga. Le P. Bouvet apportait en France les 49 volumes chinois qui furent l'origine de la collection actuelle de la Bibliothèque nationale. Kircher enfin, l'universel, précédait de bien loin notre Champollion dans l'étude des hiéroglyphes d'E-
gypte.
Quant aux Jésuites astronomes, mathématiciens, géomètres, minéralogistes, naturalistes, géographes, inventeurs, ils sont tout bonnement
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innombrables. On peut consulter h ce sujet l'histoire des Mathématiques de Montuela, la Bibliographie astronomique de Lalande, VHistoirc de la Compagnie de Jésus par Grétineau-Joly. Je citerai seulement à titre de curiosité, parmi les inventeurs , victimes du Sic vos non vobis, le P. François Lana-Tcrzi, no en 1631, qui découvrit l'aérostation, et un autre Jésuite, Portugais, missionnaire au Brésil, Barthélémy de Gusmao, qui un siècle plus tard fît le premier l'expérience publique de ce qui devait s'appeler une montgolfière bien avant Montgolfier. Le même Lana inventa le semoir dont Tall, en 1733, se donna pour le créateur.
Il n'y a pas jusqu'au camellia, celte fleur mondaine, et au quinquina, cette drogue illustre, qui ne nous soient venues des Jésuites ainsi que la gloire de nos jardins, l'opulent marronnier d'Inde.
Mais CCS petites choses ne nuisaient pas aux grandes. Quand l'absolutisme royal, en France et surtout en Angleterre, tenta de se poser en dogme, les Jésuites, avec Bollarmin et Suarez à
leur tête, défendirent le droit des peuples, montrant une fois de plus que la grande loi d'obéissance, établie par Ignace, n'excluait nullement la notion de liberté. Soyez certain que Pascal à qui nous arrivons ne s'attaquera jamais à ces genslà; il ne touchera pas même du bout du doigt ni Suarez, ni Ganisius, ni Possevin, ni Petau, ni Tolet, ni Bellarmin, ni personne, on peut le dire, car le niais éternel , le mannequin de Jésuite imbécile et malsain qu'il se fabrique à luimême pour le berner tout à son aise, n'est personne.
Quand on fait le procès des Jésuites du XVII® siècle, si les dates vous font gagner ce gros lot d'esquiver le nom de Bourdaloue, immortel honneur de la chaire française, il ne faudrait pas au moins biffer le nom de saint François RégiSj l'apôtre tout éblouissant de charité.
Ils sont par centaines, les grands Jésuites : l'histoire regorge d'eux. Pascal ne les connaiseait-il donc pas? ou les dédaignait-il?
Pascal qui se donnait des triomphes comiques si faciles en accommodant d'insultants raçoûLs,
poivrés jusqu'à l'indécence, faits avec les pauvres modestes noms de religieux obscurs, n'avait-iljamais ouï prononcer ces noms qui retentissaient dans toute l'Europe?
Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, et tout aveugle a une lueur excepté l'entêté qui emploie ses propres mains à se boucher les yeux.
Ce François Régis était la légende du temps. Un certain dimanche il entra dans une auberge où de joyeux vivants avaient choisi l'heure de la grand'messe pour faire débauche. Il voulut les prêcher : de quoi se mêlait-il? On se moqua de lui ; Pascal, l'austère, n'aurait pas approuvé cela, encore bien moins l'acte brutal d'un de ces jeunes gens qui donna un soufflet à Régis. — Mais, en vérité, que de soufflets dans les Provinciales, et qui n'ont pas l'excuse du vin d'auberge !
Régis (iit à celui qui l'avait frappé : <<. Mon frère, je vous remercie : j'ai mérité un pire traitement, mais songez à votre âme. »
Ecoutez ! Thémistocle en fit à peu près autant, et c'est sa gloire, mais quelle différence : Thémis-
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tocle est un héros pratique, tandis qu'un saint !.,c c'est abuser!
Qu'arriva-t-il? les pauvres bons jeunes gens bien qu'ils fassent ivres, se prosternèrent et de mandèrent pardon. La belle avance! Jésuites! Trouble-fêtes ! A la place de François Régis, un franc luron eût rendu le soufflet, partant quittes et sans rancune. Voilà la nature d'Yvetot. Le Dieu des bonnes gens n'en demande pas davantage. Voyons ! Un peu d'indulgence !
Moi, j'inclinerais volontiers du côté de l'indulgence! et, chose singulière, les Jésuites aussi, mais c'est Pascal qui ne veut pas! Ah! Pascal n'était pas du tout un franc luron, ni les Arnauld, ses patrons, de joyeux drilles. L'indulgence! les jansénistes ! voilà des mots qui hurlent de se trouver ensemble! Les jansénistes auraient mis plutôt une rallonge à l'enfer ! Certes, on ne peut les accuser d'avoir jamais « tendu l'autre joue » ; pour une chiquenaude, ils rendaient un coup de massue, et leur colère contre les Jésuites venait surtout de l'indulgence des Jésuites. François Régis, l'ange de la pureté, avait pour eux une
« morale relâchée » et une « dévotion facile », lui qui tomba mort sous sa croix !
Que Dieu me garde de railler ou même de juger la conscience de Pascal dont certaines pages apprises par cœur aux jours de ma jeunesse m'embaument encore la mémoire ! Il avait le grand style des grandes âmes et par places, je ne sais rien de si beau que lui.
Dans les Provinciales même, si inférieures à son génie, il y a d'admirables choses, mais quel poison que le succès! et jusqu'où la gloriole du succès peut-elle abaisser une fierté ! La première ivresse de Pascal fut dans l'étonnement des Arnauld qui ne s'étonnaient de rien et dans leur admiration à eux qui n'admiraient personne.
Les Arnauld avaient essayé d'un pamphlet; ils étaient illustres pour l'implacable ennui qui tombait de leurs plumes. Ils s'étaient mis à plusieurs Arnauld, et ils avaient enfanté quelque chose do si terrible comme ennui qu'ils en furent épouvantés eux-mêmes, et Pascal aussi.
Pascal emporta le cahier dans sa chambre ; il corrigea ou plutôt il écrivit à nouveau quelque
chose. Les Arnauld voulurent voir, Pascal lut, et les Arnauld, tout ce qu'il y avait d'Arnauld fatigants , solennels et navrants tombèrent à genoux, émerveilles qu ils étaient de se trouver en face de leur pensée devenue étincelante.
Et il y eut une vivacité extrême dans l'expression de l'étonnement des Arnauld trouvant le simple Pascal plus fort que beaucoup d'Arnauld !
Et rien n'est flatteur comme cette qualité d'étonnement arraché au naïf orgueil des maîtres. Pascal acceptait les Arnauld comme ses maîtres, et je crois devoir dire ici que tous ces Arnauld ne s'appelaient pas Arnauld. Ils s'appelaient légion; c'était tout un couvent de Pères calvinistes à la queue coupée, c'était un clan, un camp : c'était Port-Ptoyal.
Pascal fut coiffé du premier coup par cet étonnement, véritable ovation de famille. Les Provinciales étaient nées. Le Protestantisme bâtard imaginé par Jansénius pour empoisonner la foi en outrant le dogme, la morale en niant la liberté, la pratique e,i remplaçant la charité parla
rigueur pharisaïque, avait son apôtre, inespérément grand 1
Il faut bien avouer qu'en toutes choses, Tétonnement est la moitié du succès. Le succès des Provinciales fut énorme, parce qu'elles étonnèrent le public encore plus que la maison Arnauld. Etait-ce bien là Pascal? Celui qui avait laissé jaillir de son cœur ces élans d'amour ardent, irouvait-il dans le même cœur un pareil trésor de haine méchante et froide? C'était souverainement curieux! Et Pascal le grand, Pascal le triste qui devenait comique et petit tout à coup ! Pascal le grave qui faisait la cabriole en costume de pamphlétaire! Ah! c'était friand, et ses ennemis, comme de juste, l'applaudirent bien plus haut encore que ses amis. Y avait-il, cependant, besoin de tout cela? Et n'aurait-il pas suffi du moindre ou du plus gros des Arnauld pour mettre Aristide sur le plat et lo servir aux appétits d'Athènes?
J'ai dit que le jansénisme n'était qu'un calvinisme déguisé. J'ajoute : mal déguisé : la môme erreur avec un mensonge de plus. L'abbé de
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Saint-Cyran disait à saint Vincent de Paul indigné, en parlant de Calvin : Bene sensit, maie locutus est: Il pensait bien, il disait mal! La famille Arnauld qui avait pris ce rôle de traduire Calvin en un iangage pseudo-orlhodoxe, avait été longtemps calviniste et restait, au fond, calviniste : Port- Royal, en déguisant son drapeau, accusait les Jésuites d'hypocrisie. C'est la tactique éternelle du mensonge.
Ainsi s'explique la lutte engagée entre la Compagnie de Jésus et la secte nouvelle. Les Jésuites combattirent avec énergie ; car c'était là vraiment pour l'Eglise et la France une question vitale. Frappée d'anathème par le Saint-Siège, suspecte au pouvoir, mais ouvertement embrassée ou favorisée secrètement par un grand nombre de membres du Parlement et de l'Université, l'hérésie janséniste, impuissante à défendre ses erreurs trop avérées, trouva moyen, grâce à la plume de Pascal, d'en attribuer d'imaginaires aux Jésuites. Les Provinciales ne furent qu'une diversion, rendue puissante par la personnalité de leur auteur. N'y cherchez pas autre chose.
m JÉSUITES!
Pourquoi les Jésuites ne répondirent-ils pas sur le même ton? D'abord ils n'avaient pas de Pascal, Mais, eussent-ils eu un Pascal, ils auraient émoussé le tranchant trop effilé de sa plume.
Je souris en moi-même à la pensée de tous les sourires qui vont accueillir mon affirmation. Non-seulement les Jésuites n'auraient pas fourni à leur Pascal cette abondance de textes faux ou tronqués qui émaillent les Provinciales, mais ils lui auraient dit : « Pardonnez comme saint François-Régis, souvenez-vous de la parole de Loyola, ne frappez point. A l'avocat de la Compagnie de Jésus il est défendu de frapper, car elle porte le nom de Celui qui disait à ses apôtres : Odio eritis omnibus propter nomen meum ^. Nous sonj* mes les enfants de Jésus, et autant que les hommes peuvent accomplir la splendeur d'un pareil devoir, nous voulons payer en amour tous les outrages de la haine. »