‹ Jésuites!Chapitre 28 sur 40 · Année · texte numérisé non relu

Année

ï. Journal de Murr. t. X, p. 149.

avaient été entassés dans des navires marchands, sans provisions, pour être jetés à la côte, en Italie, après l'arrêt de proscription. On évalue à plus de deux mille le nombre des Pères ainsi expulsés, tant du Portugal que du Brésil et des autres colonies portugaises, et ce n'était que le trop-plein des prisons qui restèrent combles.

Parmi ceux qui demeurèrent captifs était le P. Moreira; la reine, femme de Joseph, s'abaissa, dit-on, jusqu'aux supplications, jusqu'aux larmes en faveur du malheureux ami qui avait si longtemps dirigé sa conscience ; mais Pombal était le maître absolu.

Le pape Clément XIII protesta; Pombal agita devant ses yeux le spectre d'un schisme tout prêt à s'établir en Portugal et le Pape se tut. Pour le remercier de son silence, Pombal renvoya insolemment son ambassadeur et confisqua les biens des Jésuites (1761).

Il y a des « écrivains d'imagination » qui, en racontant cette lugubre histoire, ont fait de Pombal la victime et des Jésuites les bourreaux. Quand il s'agit d'eux, aucune audace n'effraie le

250 JÉSUITESI

mensonge. En réalité, loin de frapper, ils ne parèrent même pas les coups. On peut dire qu'en Portugal les Jésuites furent défendus seulement par le Saint-Siège qui combattit pour eux paternellement, mais faiblement.

Eux, ils n'eurent de force que pour mourir.

Parmi les victimes du Tueur de Pères, la plus illustre est Gabriel Malagrida, que Pombal, par un excès d'ironie et malgré les idées généreuses dont il était le déterminé partisan, voulut, pour employer son style, « livrer aux bûchers de l'Inquisition » et qui mourut en effet dans les flammes, le 2i septembre 1761, sur la place des auto-da-fé de Lisbonne. C'est de lui que Voltaire a dit dans son Siècle de Louis XV i, avec une indignation qui semble un peu de commando : « Le

t. Tome XXII des OEuvres, p. 35.

coupable ne fut brûlé que pour avoir été fou », ce qui était une calomnie, glissée sous le voile de la pitié. Malagrida n'était pas plus fou que François Xavier. Il est vrai que Voltaire avait dit quelques lignes plus haut, pour caractériser la conduite de Pombal en cette infâme aventure : « L'excès du ridicule et de l'absurdité fut joint à l'excès d'horreur ^ », mais on pouvait flétrir le bourreau sans insulter le martyr.

Ce fou était un des plus glorieux missionnaires que le Portugal ait produits. Il avait soixante-treize ans; il en avait passé quarante à conquérir des âmes au bonheur de Dieu dans les contrées sauvages et il répondait, dès le règne de Jean V, aux courtisans de ce prince qui lui demandaient de quel droit il troublait la paix des pauvres Indiens avec des idées de l'autre monde : • « Du droit que Jésus m'a donné en mourant pour eux. »

Si vous trouvez ces courtisans de Jean V, bien vieux déjà pour leur âge, car le siècle n'avait

152 JÉSUITESI

pas quarante ans, et ils parlaient comme de bons écoliers de Raynal, je vous répondrai que les courtisans ont toujours été philosophes, de même que les philosophes ont toujours été courtisans. Acharnés à l'étroite petite tâche de leur égoïsmej iîES courtisans à toutes les époques ont regardé comme des fous ceux qui s'occupaient d'autrui, non point dans leur intérêt à eux-mêmes, mais pour l'avantage d'autrui.

Et, en effet, il faut l'excuse de l'intérêt pour toucher à autrui ; le code est aussi de cet avis, formellement. Pour cette sagesse païenne, en dehors de l'intérêt, tout devient excessif, immoral et attentatoire à la notion philosophique de liberté qui donne à chaque homme droit absolu sur soi et rien de plus, et qui, accroupie dans sa platitude utilitaire, accuse d'extravagance la notion supérieure de charité.

Pour ceux-là, comme pour les « esprits pratiques » de notre ingénieuse époque, Malagrida était un fou : et que Dieu nous donne cette folie! Que Dieu nous ôte la superbe raison des mathématiciens qui savent calculer algébriquement, l

l'épaisseur d'un cheveu près, la distance séparant leurs besicles du soleil, mais qui, par contre, ne savent pas résoudre l'équation enfantine des quelques tristes heures de notre vie humaine, mises en balance avec l'incommensurable Eternité !

Dès ses plus jeunes années, Malagrida avait été ce fou-là. Aventurier de la foi, il s'était élancé vers les pays où les autres font fortune pour y conquérir la pauvreté, et dans cette atmosphère délirante des contrées d'or, il n'avait gagné que la fièvre charitable.

Quarante ans ! Y a-t-il beaucoup de chercheura de richesses qui s'obstinent à fouiller la terre )endant quarante ans? 11 avait thésaurisé des ûilliers d'âmes et la soif de sa cupidité sublime l'était point assouvie. Il avait souffert tout ce qu'une créature humaine peut souffrir, les prédicants l'avait chassé à courre dans les bois, les sauvages l'avaient lié au poteau de torture, et cent fois il avait entonné avec une allégresse toujours trompée le cantique de sa mort.

11 avait fait des miracles comme François-Xa-

vier, il avait converti des pays entiers et l'odeur de sa sainteté avait traversé la mer. Son corps était couvert de tant de blessures, que les hommes chargés de le dépouillera l'heure de son dernier supplice, renoncèrent à compter ces innombrables cicatrices du soldat de Jésus- Christ... Allons ! nous avons eu tort de prendre à partie Voltaire. Voltaire avait raison : ce saint était un fou. Il n'y aura pas pour le nier un seul esprit pratique.

Il fut rappelé en 1749 des missions d'Amérique par ses supérieurs, parce que le roi Jean V le demandait pour mourir. Pombal , qui était alors un ambitieux sans réussite et tout maigrissant de convoitise, dut bien hausser les épaules à cette fantaisie du vieux roi, appelant le fou de si loin, On dit qu'il fut jaloux du fou et que là commença» son implacable haine. Aurait-il pu, cependant, remplacer le fou au lit du mourant?

Le pape Benoît XIV dit, en parlant de Jean V décédé et de son fou : « Bienheureux roi qui a eu la main d'un apôtre pour le soutenir dans son dernier pas I »

JÉSUITESI 255

Malagrida retournait au désert à l'heure même où l'avènement de Joseph-Emmanuel appelait Pombal au pouvoir.

Pombal était déjà ministre depuis quelque temps, quand la reine, veuve de Jean V, manifesta aussi la volonté de mourir entre les bras du fou. Ce fut Joseph qui donna l'ordre de rappeler Malagrida, et Pombal eut peur, car sa guerre contre les Jésuites était entamée dans les colonies et l'apôtre allait apporter, en revenant des missions, de redoutables témoignages sur son compte. Pombal essaya de s'opposer à ce retour, il échoua, et la perte du saint vieillard fut jurée.

Il est un détail consigné par plusieurs historiens : à différentes reprises, quand son zèle intrépide l'avait mis en face de la mort, Gabriel Malagrida, qui parlait de ces choses avec l'assurance d'un prophète, avait dit : «Dieu m'a promia que je ne tomberais pas sous les coups des infidèles. J'aurai le suprême bonheur de la suprême ignominie. Je finirai en pays chrétien, entouré de -hrétiens qui applaudiront à mon supplice. »

Pombal avait connaissance de cette prophétie. Un jour qu'il s'entretenait avec Paul Mendoza Carvalho, son frère, ministre de ses spoliations au Maragnon, il dit en riant : « Le révérend Père aura ce qu'il souhaite. » Et il entama ce ténébreux travail qui semble être le chef-d'œuvro d'un démon, cet effort long, patient, véritablement infernal, grâce auquel un saint, réputé pour tel dans toute la chrétienté, défenseur par excellence et propagateur héroïque de la foi, un prophète, honoré, dès son vivant, par la vénération du chef de l'Eglise et doué entre tous des plus précieuses faveurs du ciel, devait être transformé en une méprisable créature honteusement déchue, indigne de lier et de délier les âmes, en un hérétique, en un régicide, en un imposteur, en un corrupteur, en un jouet vil et impur des illusions brutales et des cauchemars imbéciles que suggère l'Esprit des ténèbres !

Je l'ai dit, ce fut le chef-d'œuvre d'un démon. Ce fut le chef-d'œuvre de Pombal.

Contre toute apparence de bon sens, Malagrida fut d'abord impliqué dans le procès des Tavora.

Ce n'était qu'un prétexte pour refermer sur lui la porte d'un cachot.

Une fois qu'il est enfoui, peu importe le détail des abominables cruautés qui s'accomplissent sur sa personne à vingt pieds sous terre. Pendant deux ans, l'infortuné vieillard est la propriété, la chose de Pombal, bien autrement savant que les Indiens en matière de tortures.

Perd-il la raison, en effet, sous le poids atroce de ses tourments? Joue-t-on, dans cette nuit qui l'entoure, pareille à celle de l'enfer, le jeu des apparitions, des fantômes, des voix diaboliques qui parlent au fond des ténèbres? Fait-on entendre ces odieux appels, réveils inhumains du captif un instant soulagé par la nature, et dont le geôlier du fils de Louis XVI, au Temple, retrouva, diton, l'affreux secret? Affole-t-on, en un mot, ce haut et grand esprit qui avait connu la langue même de Dieu? Et Dieu permet-il, pour sa plus grande gloire, la repoussante exagération de cette torture, de façon à ce que son serviteur, sous le coup d'une démence inoculée, écrive, lui qui se mourait dans de complètes ténèbres, écrive, à

l'aide de ses doigts paralysés, écrive, sans plume, Bans papier, sans encre, deux gros volumes qui démentent sa foi, sa vie, sa mort, tout luimême !

L'esprit se refuse à croire cela.

Et où sont ces livres : le Règne de l'Antéchrist et la Vie de la bienheureuse sainte Anne, dictée par Jésus et sa sainte Mère? Personne ne les a vus jamais.

On en connaît les titres et quelques extraits absolument extravagants.

Cela ne vous a-t-il pas odeur de Pombal? Lequel est le plus aisé, en honnête conscience, de croire à deux gros volumes de blasphèmes, œuvres d'un saint, et qui n'existent pas, ou de croire à des extraits fabriqués par le fabricant de tant de pièces fabriquées et qui poussa l'audace, une fois, jusqu'à fabriquer un faux bref de Clément XIII?

Les extraits, du reste, étaient manufacturés de main de maître. Il faut bien avoir quelque talent d'e plume pour mériter d'être comparé au cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie française. C'était superbe d'idiotisme et d'immora-

lité. Les uns crurent à la folie (le spiritisme n'était pas inventé), les autres à la dégradation. Dans tout le Portugal, une risée de dégoût s'éleva contre l'homme que tout le Portugal avait presque adoré. Personne n'y partagea l'insultante pitié de M. de Ghoiseul et de l'Encyclopédie, et quand Pombal déféra ce tàs de stupides blasphèmes au tribunal de l'Inquisition, Lisbonne battit des mains.

Seulement,' le tribunal de l'Inquisition refusa de juger parce qu'il voyait clair à travers la fraude. Un des frères du roi était grand inquisiteur.

Pensez-vous que Pombal s'arrête? Non, il est plus puissant que le frère du roi puisque sa griffe étrangle le roi! II destitue le frère du roi et nomme à sa place... qui? Paul Mendoze Garvalho, son digne frère. — Mais il fallait h ce nouveau chef du saint office l'institution pontificale. Ce n'est pas un embarras : Pombal se fait pape pour conférer l'institution et tout marche comme sur des roulettes. Avais-je raison de vous dire que ce fut un chef-d'œuvre ?

« Etranglé d'abord, puis brûlé par la main du

bourreau, sans que la tombe même gardât ses cendres I » Ainsi parlait l'arrêt des inquisiteurs de fabrique. Reconnaissez-vous l'emphase de Pombal ? « la tombe », « les cendres »1 Pour du ta* lent, il en avait !

Dans la soirée du 21 septembre, en présence de Lisbonne entière solennellement convoquée, le vieux, l'illustre, le saint apôtre de la foi, les mains liées étroitement, un bâillon h la bouche et environné de ces burlesques et hideuses figures de démons que Pombal « trop incliné vers les généreuses idées de son siècle » avait retrouvées dans les greniers de l'Inquisition pour mieux provoquer les huées et les outrages, en un mot, dans tout l'attirail des sanglaptes comédies du moyen âge, exhumé par un philosophe, Gabriel Malagrida parut sur l'échafaud.

Comment? les cheveux épars, sans doute, les yeux égarés, avec la mine de l'homme frappé d'aliénation mentale et odieusement dégradé qui avait écrit le Règne de l'Antéchrist?

Eh bien, non! les relations abondent et toutes constatent la vénérable sérénité du condamné. Il

avait l'air modeste et joyeux de consommer ce sacrifice qui était la complète réalisation de sa prophétie ou plutôt de son passionné désir. Au moment de mourir, il fit effort pour bénir la foule et son front s'entoura d'une lumière si visible que le mot « miracle » courut de proche en proche, étouffé par une religieuse terreur.

Sa dernière parole, en quittant la prison, avait été (Jésuite!) pour pardonner à son assassin.

Clément XIII dit , au récit de cette mort : « C'est un martyr aux pieds de Jésus-Christ. »

Voltaire qui ne finit point étranglé, ni fou, ne passe pas pour avoir ressenti ce calme surnaturel aux environs de sa dernière heure.

Et Pombal? Pombal fit mettre en prison les gens qui avaient murmuré le mot miracle et resta maître absolu de Lisbonne que la reine de France appelait « la ville des cachots ».

Quelques années après, le 24 février 1777, le pauvre roi Joseph mourut, et aussitôt une immense clameur de réprobation s'éleva contre son ministre.

Je ne tire aucune conclusion de ce fait ,

%t JÉSUITES!

les clameurs, à mon sens , ne prouvant rien.

Pombal fut chassé et les prisons s'ouvrirent, rendant le malheureux fonds des basses-fosses où tant d'innocents avaient langui leur agonie. La reine dona Maria ne se vengea point de Pombal qui l'avait opprimée. Elle voulut seulement, pour l'équité, que ses procédures politiques fussent révisées. La plupart furent cassées, entre autres l'arrêt Aveïro-Tavora-Malagrida.

A la suite de cette inutile et tardive justice, Pombal, condamné à de nombreuses restitutions et proclamé « criminel » par la bouche même de de la reine qui, certes, se montra clémente en cette occasion, alla mourir en exil au château de son nom. Malgré les instances de son fils, il repoussa les derniers sacrements.

Cet homme, assurément doué de facultés remarquables, qui avait vécu si puissant et qu). mourait dans un si obscur malheur, avait suscité ■le nombreuses haines, en dehors de la politique] at surtout dans son coin natal. D'un côté, les habitants de la petite ville de Pombal s'opposèrent à ce que son corps fût inhumé dans l'église; de l'au-

tre, le marquis de Villanueva, ministre d'Etat, ne permit point que les restes mortels de son prédécesseur fussent transportés à Lisbonne où les attendait un fastueux tombeau, élevé par Tombai lui-même au temps de ses grandeurs. Le corps fut simplement enfermé dans un cercueil, recouvert du drap mortuaire et déposé au couvent des Franciscains de Pombal.

Les événements ont de la patience en Portugal, témoin cette sculpture de la place de Lisbonne qui montre encore le ministre de Joseph Emmanuel aux pieds de son maître ^ après tant et de si éclatantes condamnations. Le cercux.îlde Pombal resta cinquante ans hors de terre et littérale* ment sans sépulture. '

Ici se place un fait curieux et à propos duquel nous ne nous répandrons point en éloges, parce qu'il est trop facile de pardonner aux morts. Ce qui fut beau, ce fut la prière de Malagrida mourant pour Pombal vainqueur.

Voici tel qu'il est le fait que j'ai qualiQé de eu-

1. Ce qui est une assez méchanle ironie ; on devrait, pou" la vérité, retourner le groupe sens dessus dessous.

rioux : En 1829, lors de la rentrée officielle des Jésuites en Portugal, le Père Delvaux fut cKargé de la réinstallation qui eut lieu avec le concours empressé du gouvernement et de la population. Il partit de Lisbonne amplement escorté et commença son voyage par le diocèse de Coïmbre. Mais laissons-lui la parole :

« ... Pombal, dit-il dans sa lettre-rapport, est la première population du diocèse de Coïmbre en venant de Lisbonne. Or, l'évêque avait envoyé l'ordre à toutes les paroisses que nous devions traverser de nous recevoir en triomphe, c'est donc à la lettre "^u'il fallut me dérober à l'ovation pour courir au couvent des Franciscains. » (N'oublions pas que le corps non inhumé de Pombal y était déposé.) « J'y courus, cependant; c'était un besoin de cœur. J'y célébrai la messe. Je ne saurais dire ce que j'éprouvai en offrant la victime de propitiation, l'Agneau qui prie sur la croix pour ses bourreaux, en l'offrant, dis-je, pour le repos de l'âme de don Sébastien Garvalho, marquis de Pombal, corpore présente ^ l

Page 1