SIMPLE COUP D ŒIL
J'ai donné une importance relativement considérable au drame de Lisbonne parce que le « grand marquis » fut, sinon le plus redoutable, du moins le plus populaire parmi les ennemis politiques de la Compagnie de Jésus : de même que Pascal personnifie pour le commun des lecteurs Je type de l'ennemi des Jésuites dans la polémique.
Je suis bien éloigné assurément de comparer [ous les adversaires d'Etat de la Compagnie à don Sébastien de Garvalho, le tueur de Pères, et moins disposé encore à honorer la plupart des
libellistes qui ont calomnié les Jésuites en guindant leur médiocrité à la hauteur du génie de Pascal, mais, il est certain que ces deux hommes si différents résument en eux la haine persécutrice, implorée aux pieds de Dieu et obtenue par saint Ignace lors de la fondation de l'Ordre. Nul ne saurait dire lequel des deux fit à l'institut le plus de mal ou le plus de bien, puisqu'on ne peut appeler mal d'une façon absolue ce qui est l'essence même d'une œuvre et la grâce spéciale attachée à sa création.
Cependant, à considérer l'ensemble des faits, il paraît probable que la furieuse attaque de Pombal qui ouvrit la brèche à toutes les autres attaques et décida du sort visible de la bataille, n'était qu'un coup de main isolé, et que ce ministre d'un petit pays ignorait à la fois la tactique de la grande ligue protestante , attirant tous les rois dans son piège, et aussi le plan étourdi des princes de- la maison de Bourbon, réunis dans un pacte de famille pour secouer imprudemment ce qu'ils appelaient le joug de l'Eglise.
La faute n'en était pas à eux tout à fait ; un mouvement presque irrésistible les entraînait; il faut s'en prendre surtout à leur entourage assez myope pour ne pas voir à trois pas devant soi, à leurs cours, bourdonnants essaims de nobles mouches, à leurs parlements, vêtus de fausse gravité, teinte dans la cuve janséniste, à leurs ministres, tous quarts ou moitiés de philosophes, visant des avantages chimériques , et butant contre la réalité de la ruine.
C'est une chose assurément remarquable que l'unanimité de ces malheureux rois à choisir pour « hommes de confiance ^) des ambitieux sans principes et sans foi : Choiseul, d'Albe, Aranda, 'Tanucci, du Tillot : quatre exemplaires de la même infidélité! Et à l'unanimité aussi, ces prétendus « esprits forts » travaillèrent à leur propre chute avec une activité, un entrain, une passion vraiment dignes de pitié !
Mais ne peut-on en dire autant des protestants eux-mêmes, et sauf quelques-uns qui avaient la clairvoyance et la malice du démon, ne peut-on placer également dans ce tas des aveugles les
philosophes entiers, voire les philosophes-etdemi, les vrais démolisseurs par élat, par commerce qui étaient, au fond, d'enragés dévots du privilège, dès qu'ils y avaient grande ou petite part? Se représente-t-on, par exemple, la frayeur de femmelette et l'horrible dégoût qu'aurait éprouvé Voltaire s'il avait vu, ne fût-ce qu'en songe, les bras sanglants et velus de la Révolution sa fille?
Non, aucun de ces gens n'avait deviné le peuple. Tous jouaient leur pauvre jeu d'indolence repue ou de convoitise inquiète, poussant du coude à qui mieux mieux ce qui les gênait, ce qui les dominait, ce qui les maintenait dans le chemin droit et détesté, indifférents à Dieu ou se moquant de Dieu ou haïssant Dieu, tous ignorants, même les savants, tous rongés par la lèpre égoïste de ce siècle qui acceptait en riant la fin du monde pourvu que la fin du monde attendît juste le lendemain de sa mort (et elle arriva, — juste) : tous chantant, persiflant, raillant, blasphèmetant, doutant ou faisant mine de douter pour avoir tournure, ne respectant plus rien, p;i-~
même leurs mères et ayant presque raison, tant la femme était désespérément vautrée et tant le mariage qui est la sainteté. humaine de la femme pendait bas !
Jamais on ne vit de temps si vide ni si étranger à Dieu, jamais d'heure si évidemment marquée au sceau de l'agonie et de l'impénitence finale.
J'ai regretté un instant en moi-même de n'avoir point la compétence qu'il faudrait pour traiter utilement la question de savoir si les Jésuites et au-dessus d'eux l'Eglise auraient pu agir autrement qu'ils ne le firent et mieux combattre ; mais à quoi bon? La main de la Providence est ici partout visible. Cette fin de siècle apparaît comme une vieillesse sans dignité, cassée dans son vice, infirme jusqu'à provoquer la répugnance, et qui est prise tout à coup par une convulsion. Elle s'agite en criant, puis se tait et ne bouge plus. Elle a vécu.
Or, écoutez ce que disent les professeurs assez autorisés pour compiler les dictionnaires de la jeunesse. Ils disent que cette bête morte s'appelait « le vieux monde ». Et ils montrent je ne
sais quoi naissant au même moment pour s'appeler « le monde nouveau ».
C'est bien trouvé comme image, mais ne vous y trompez pas et craignez l'obésité soufflée de ces gros mots dont le sens tiendrait dans la tête creusée d'une épingle. Laissez dire les bavards qui battent le flanc sonore de leur parole. Ils font moins de mal qu'on ne le croit, car il y aurait sans eux exactement le même nombre d'intelligences obtuses et d'esprits palmés dans la mare aux banalités. Rien n'est mort, rien n'est né. Le vieux monde est le monde, le jeune aussi. Tous deux ont le même âge, jour par jour, et ces enterrements et ces baptêmes de mondes sont des poires pour la soif des remueurs de phrases.
11 y eut une naissance du temps d'Adam, un baptême du temps du Christ, et entre deux un déluge qui jamais ne reviendra. Tout au plus le grand âge du monde subit-il des crises qui vont se rapprochant, et auxquelles un remèdC' unique est applicable : la foi.
Voilà le vrai : nous sommes très-vieux. La question, la voici :
La Révolution a-t-elle ravivé la foi? Peut-être. Alors, que la Révolution soit bénie, même dans ses hontes les plus profondes!
La Révolution a-t-elle amoindri la foi? Alors qu'elle soit maudite, même dans ses incontestables grandeurs 1
Mais je ne crois pas à l'amoindrissement de la foi et le progrès de la foi s'impose à moi par l'évidence. Dieu est bien plus chez nous si malheureux et si humiliés qu'il n'était chez nos fortunés pères; Dieu est chez nous bien plus attaqué, bien mieux défendu, — puisqu'il faut employer ceis expressions si impropres pour désigner l'immortelle bataille du doute contre la foi et ce grand choc des deux étendards que l'extase d'Ignace avait vu dans la plaine mystique.
Dieu nous tient. Notre léthargie a tressailli, éveillée par sa colère aussi féconde que sa miséricorde même. Dieu fait en nous de grandes choses cachées, lui qui remplit un jour de joyeux enfants la maison désolée de la stérile.
C'est la saison des semences et le père de famille est à l'œuvre. Comme toujours, partie du
grain semé par lui tombe sur la marge de la route et c'est pour les oiseaux, partie dans les pierres et c'est la proie du hâle desséchant, partie dans les épines qui étoufferont la jeune tige, partie enfin dans la bonne terre qui compensera toutes les pertes et fera rendre au semis cent grains pour un grain.
Mais dans la* bonne terre même, voici que l'ennemi se glisse à la maie heure et sème traîtreusement l'ivraie par-dessus le froment... 0 Dieu I que de peines pour former un épi !
Si le germe de votre parole échappe à ces oiseaux voraces, nos vices pullulants comme les passereaux des sentiers, s'il évite la chaleur du midi, nos passions qui brûlent, s'il passe même à travers les épines^ ces broussailles de l'intérêt humain : la convoitise, l'ambition et l'orgueil, il n'est pas encore sauvé, le bon germe, car l'ennemi qui ne dort jamais est venu de nuit et a sursemé l'ivraie, — plante inutile, c'est-à-dire nuisible, dont la tige est droite comme celle du blé, dont la fleur est éclatante et belle, mais qui ne sait nourrir ni l'homme ni le bétail : symbole
de l'erreur toute parée de menteuse franchise et de l'hérésie cachant ses vieilles lèpres sous les séduisantes couleurs de la nouveauté... 0 Dieul comment mûrira jamais l'épi de votre parole?
Il mûrira pourtant, il a mûri en dépit des passereaux pillards, de la sécheresse, des broussailles, qui sont la guerre de la nature, en dépit même de l'ivraie qui est la guerre de l'homme méchant. Il a mûri et il mûrira, parce que votre miséricorde. Sauveur Jésus, oppose éternellement la vertu à la nature et la caution du dévouement surnaturel aux ruses de l'ennemi qui révolte les choses naturelles contre le maître de la nature.
La tige frêle et l'épi qui la courbe ont un tuteur providentiel : jusqu'à la fin des temps, l'éducation protégera l'épi, la prédication sarclera le champ et la moisson viendra, sans cesse appauvrie, toujours suffisante.
Depuis le jour où ce chef-ouvrier, gagé par le sursemeur nocturne, M. le duc de Ghoiseul, mit en notre terre de France une telle abondance d'ivraie que la moisson fut étouffée pour une fois
et que le monde affamé tomba d'épilepsis, croyezvous que l'ivraie ait gardé dans le champ la place énorme qu'on lui avait donnée par traîtrise? Non, l'ivraie a disparu, j'entends spécialement l'ivraie semée par M. de Ghoiseul et consorts, l'ivraie janséniste ; elle est morte, on n'en veut plus même au marché de l'ivraie ; elle a disparu si bien, cette mauvaise herbe envahissante, régnante, illustre qui infestait alors la noblesse, le clergé, les parlements, la bourgeoisie, le gouvernement; elle a été fauchée si ras que la jeunesse des dictionnaires en fouille vainement la définition dans les dictionnaires de la jeunesse ! Les candidats-bacheliers se révoltent quand on leur joue le méchant tour de les interroger sur ces antiquailles. Qui a jamais vu un janséniste vivant? Il en reste peut-être dans les musées, mais ce doit être d'un prix fou, et les collectionneurs seuls, assez heureux pour avoir exhumé de la couche tertiaire un sternum d'épiornis ou les dents de lait d'un mégathérion pourraient se procurer par l'échange une si rare curiosité. Ce fut cette chose-là puurluut dont un siècle a
suffi pour anéantir la dernière trace, ce fut cette ivraie d'espèce perdue qui eut un jour assez de funeste puissance pour rompre l'équilibre des moissons de l'intelligence , pour produire une longue, une mortelle famine dans les cœurs. Instruments haineux et aveugles du protestantisme qui lui-même suivait, les yeux fermés, une route inconnue, les jansénistes, ennemis des protestants, ennemis des philosophes, ressuscitèrent la coalition des pharisiens et des sadducéens dont parle l'Evangile, pour atteindre la Compagnie de Jésus, objet de leur implacable jalousie.
Ils entouraient le trône, ils encombraient les parlements, ils tenaient les ministères et leur austérité ne les empêchait point de connaître parfaitement la géographie de cette île d'Armide où Pompadour, enchanteresse quadragénaire, égarait la précoce décrépitude du roi. La ligue se forma entre cette malheureuse femme dont nous avons trop de fois prononcé le nom, le ministre dirigeant, les parlements, l'Université et les jan- Bénistes, parmi lesquels un homme de vertu sévère, François de FiLz-James, évêque de Sois-
so
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sons, fut le premior à demander la suppression de la Compagnie, tout en faisant cette réserve au moins étrange : « On leur rend volontiers la justice de reconnaître qu'il n'y a point d'ordre dans l'Eglise dont les religieux soient plus réguliers et plus austères dans leurs mœurs. »
Pascal au moins les injuriait!
Mais laissons parler un peu les protestants : Schlosser d'abord, professeur d'histoire à l'Université do Heidelberg : « Les diverses cours de la maison de Bourbon, dit-il, ne voyant pas qu'elles allaient mettre l'instruction entre des mains bien différentes (de celles qui avaient jusqu'alors formé les générations), se réunirent contre les Jésuites -. »
Cet aveuglement de la royauté sautait aussi aux yeux des philosophes qui s'en amusaient de tout leur cœur. D'Alembert en poussait de véritables cris do joie. Schlosser ajoute, en parlant des jansénistes : « Ils avaient fait perdre aux Jésuites, par des moyens souvent équivoques, l'estime acquise depuis des siècles 2.