‹ Jésuites!Chapitre 40 sur 40 · Mercure du 3 janvier · texte numérisé non relu

Mercure du 3 janvier

dre, jugements empruntés aux opinions les plus diverses et signée des noms les plus disparates dans leur célébrité, et un recueil aussi des louangcs les plus explicites prodiguées aux œuvres de l'institut.

Là se trouveraient réunis Jean-Jacques Rousseau, Lamartine, Diderot, Talleyrand, Silvio Pellico, Jean de Millier, — Mac-Aulay qui a écrit sur ce sujet de si éloquentes pages, — Chaptal, Fontanes, Dumouriez, que sais-je?... Mais ce métier de collecteur de phrases ne m'est pas familier et me fatigue ; le maladroit usage que je ferais de tant de citations lasserait la patience du lecteur. Je ne transcrirai plus que ces lignes de Kern, le professeur de GoetLingen, terminant ainsi une sorte do concordance des jugements protestants sur la Compagnie : « Les plus grands esprits et les plus nobles cœurs se sont, en tout temps, montrés favorables aux Jésuites. Ainsi, Frédéric le Grand à qui on demandait leur expulsion, répondait : « Je ne connais pas de meilleurs maî- « très pour mes sujets catholiques »... Catherine, François Bacon, Hugo Grotins, Pierre Bayle,

Leibnitz, Lessing, Herder, Ranck, Beckedorf, se sont tous prononcés en faveur des Jésuites, tandis que les esprits et les âmes viles se sont toujours attaqués à eux avec acharnement i.

Kern est en Allemagne une des lumières de l'enseignement.

Mais le deuil de l'intelligence n'est rien auprès du trouble profond qui fut porté dans les consciences et qui contribua si fort à précipiter la fin des rois. Ignace de Loyola avait créé l'Ordre au xvi® siècle dans le but spécial, et très-hautement avoué, de l'opposer à une révolution imminente, et devant l'Ordre naissant, la Révolution avait, en effet, reculé.

Ce n'est pas moi qui dis cela, c'est la Révolution, ou plutôt ce sont les Révolutions : aussi

I. Widerlegung der langischen Behauptung einer gezelil. Sùnde. — Anbefehiung ualer den Jesuitea. 1824.

bien colle qui avorta du temps de Luther, que celle qui aboutit du temps de Marat. Nul partisan des Jésuites ne leur accorda.jamais une importance égale à celle dont la haine de leurs adversaires essaie de les accabler , non seulement dans le passé, mais aussi, mais surtout dans le présent.

Comment! dans le présent? ne sont-ils donc point morts puisqu'on les tua si abondamment parla hache, parla roue, par l'exil, par la famine, par la réunion de toutes les tortures connues avant eux, ou inventées pour eux? sont-ils donc décidément comme ces arbres des tropiques qui deviennent forêts quand on les coupe? ont-ils le don d'immortalité?

Leur trépas fit tressaillir le monde et creusa un abîme. Autour de leurs funérailles il s'éleva un concert de plaintes et d'acclamations qui ébranla les deux hémisphères, et voilà qu'en ouvrant n'importe quel papier quotidien, héritier des gazettes philosophiques, je vois que rien n'a changé, qu'ils sont là, qu'ils tiennent encore les familles esclaves de leur détestable pouvoir, qu'ils oppriment le clergé, qu'ils englobent Rome,

qu'ils taquinent la Prusse, qu'ils magnétisent la Turquie et trouvent le temps de cimenter, à l'aide de ruses vraiment infernales, des mariages hyperdramatiques entre toutes les mystérieuses demoiselles, dotées de mystérieux millions, et tous les anciens zouaves du Pape !

Ils ont des collèges un peu plus qu'autrefois et dans leurs collèges un peu plus d'élèves. Et, comme le disait Henri IV, ces élèves-là sont à eux: vous pouvez les exiler en Amérique, ces élèveslà les y suivront !

C'est de la fascination, du maléfice, on dirait vraiment que plus ces braves journaux se démènent proscrivant, déi'aisonnant, hurlant, mieux ^es pères de famille s'obstinent dans leur choix.

Je ne me charge pas d'expliquer, je constate, et j'affirme que si ces chers messieurs du journal à un sou et de la « réunion privée » fondaient quelque jour des collèges (pourquoi pas?), moi, pour éviter leur enseignement, j'enverrais bien volontiers mes enfants jusqu'aux Jésuites de Tambouctou !

Nous sommes comme cela, en France, un assez

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bon nombre de mauvais pères. Des goûts il no ne faut point disputer.

Mais alors, à quoi servirent, en définitive, toutes ces choses énormes et de mauvaise odeur, la collaboration Choiseul-Pompadour, la ligue des pieux jansénistes et des philosophes athées, les pertes d'argent de ce pauvre président Rolland et consorts, l'arrêt cruel et prodigieusement drôle du parlement, le cure-dent de M. de la Ghalotais, — et les fauves atrocités de Pombal, et le gros moi, le roi d'Aranda, et le petit moi, le roi de Tanucci, et le microscopique ^wzo?*, le duc de Felino, et tant d'impures intrigues, et tant de lâches barbaries ?

A rien.

Ne serait-ce pas vraiment un peu pour cela que les Jésuites ne prennent jamais la peine de se défendre? Ils meurent, et que leur importe ? La plus grande gloire de Dieu vit.

Ce n'est pas à eux de se défeûdre, c'est à ceux qui tiennent à ne pas revoir les désastres que leur chute annonce et précède toujours. Eux sont faits pour tomber sous le poids de la croix.

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C'est leur bonheur et leur honneur. Ils prient ici aussi bien que là ; quand on leur arrache leurs richesses amassées pour l'œuvre patriotique de l'enseignement et pour l'aumône, leurs biens, leurs fameux biens qui ne sont pas à eux, mais à l'œuvre, à la civilisation, à l'évangélisation, à l'éducation, leurs biens dont ils n'ont jamais besoin pour eux-mêmes, riches qu'ils sont incommutablement de leur vœu de pauvreté, ils travaillent dans la misère et n'en sont que mieux bénis.

Seulement leur travail, nous profite moins — ■ et à qui la faute ?

Pour eux le profit est toujours le même, Dieu ne change jamais le prix de leur journée.

Il arrivera quelque jour h ceux qu'on appelle des « conservateurs », à quelque nuance politique qu'ils appartiennent, à ceux qui recherchent avec un si unanime empressement, pour leurs fils, l'éducation des Jésuites, il leur arrivera quelque jour de comprendre que le bien des Jésuites est leur bien à eux, le bien de leurs enfants, que l'existence et la liberté des Jésuites sont l'éducation et l'avenir de leurs enfants :

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c'est'à-dirc, pour une part considérable, l'avenir et la moralité de la France. Quand ils comprendront bien cela, les conservateurs , peut-être qu'ils défendront ceux qui ne d'oivent point se défendre eux-mêmes.

Le 7 août 181/i, Pie Vil rétablissait la Compagnie de Jésus dans tout l'univers. La Compagnie de Jésus obéit à ce commandement qui lui disait, comme Jésus avait dit à Lazare : Lèvetoi et marche I

Sortait-elle cependant d'un tombeau? Pas tout à fait. L'Ordre était mort dans l'absolu de sor obéissance, mais les membres de l'Ordre vivaier et nous en trouvons des témoignages éclatant' dans l'histoire. Dès 1775, un an après la mort du malheureux roi qui eut M. de Choiseul pour ministre, en plein Paris de l'Université, du parlement et de la philosophie, le Pèr3 de Beauregard, K un Jésuite », monta dans la chaire de Notre-

Dame et vous allez voir qu'il avait la voix d'un vivant! Il parla, ou plutôt il prophétisa ainsi : « Œest au roi, c'est à la religion que les philosophes en veulent. La hache et le marteau sont dans leurs mains... Vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées succèdent les chants lubriques et infâmes... Et toi, divinité obscène du paganisme, tu viens ici même prendre la place du Dieu éternel, t'asseoir sur le trône du Saint des Saints et recevoir l'encens parjure de tes aveugles adorateurs! »

Dix-huit ans à l'avance était-il possible d'annoncer plus clairement l'avènement de la déesse liaison, adorée sous les traits d'une Pompadour de bas étage, à l'heure où le sang des membres des parlements, coulant à flots, expiait (je le souhaite) l'appui qu'ils avaient prêté aux ennemis de l'autel et du trône.

Non prsevalebunt. L'impiété a beau faire : les Jésuites ne sont pas immortels, mais ils ne meurent pas. Ils ont une promesse de martyre sans

fin qui vaut presque la pérennité, car il faut vivre pour ouffrir. Ouvrez la porte basse du ministère à Choiseul et même à Pombal, et même aux sauvages produits de ces fils du néant qui, par un mystérieux envers de la doctrine de Darwin, arrivent à procréer des singes : on mènera les Jésuites au supplice, quelque infortuné Huron de Paris, marchant derrière Pierre Olivaint qui s'élance, joyeux, vers le ciel, lui enfoncera sa baïonnette dans le talon, et vingt fusils qui n'osent pas tirer sur l'ennemi trouveront, dans une rue déserte et maudite, le courage de l'assassinat.

C'est bien; cela doit être ainsi : Olivaint tombe dans l'éternité de la vie.

Où voyez -vous là rien qui ressemble à la

mort?

Les meurtriers eux-mêmes vivent peut-être à

l'heure qu'il est du souffle ardent de sa prière, car il prie pour eux, et le pauvre malheureux égaré qui déchirait la chair de son talon sur la route du calvaire fut désigné par son geste irrésistible à la pitié du Sauveur!

Il y a dans de semblables morts des trésors

inouïs de vie, non pas pour les Jésuites à qui la vie n'est rien, mais pour la France et pour le monde.

Si bien qu'après le sacrifice accompli, la patrie poignardée se redresse — et marche dans la voie bordée d'abîmes, comme si un miraculeux équilibre s'établissait entre les mortelles influences du crime et le vivifiant mérite des martyrs.

Ils prêchent, ils instruisent, ils se dévouent, donc ils vivent. « Te voilà bachelier, » disait un très-spirituel sceptique dont j'ai l'honneur d'être l'ami, à son fils, confié aux Jésuites de mauvaise grâce, et seulement pour exaucer les supplications de la mère chrétienne, « mais que t'ont-ils appris?»

L'enfant se souvenait d'avoir attristé autrefois ce père excellent par un précoce esprit de révolte. Il répondit : « Ils m'ont appris à te respecter

et à t'aimer. » Mon cher confrère dans les lettres n'est peut-être pas devenu partisan des Jésuites, mais une fois qu'il me racontait cela, je lui ai vu des larmes dans les yeux. Et son second fils a été confié, de bonne grâce, à ces maîtres qui, sans négliger le baccalauréat, enseignent aussi le respect et l'amour. Ah! ils vivent 1

Je n'ajouterai pas qu'ils enseignent aussi la vertu, c'est un mot passé à l'état comique et qui excite une gaieté folle ; il est bien certain d'ailleurs que tous les élèves des Jésuites ne sont pas des saints. Voltaire était leur élève et vivait en un temps bien sali, mais où il était encore permis de prononcer le mot « vertu » sans porter les gens à se tenir les côtes. Nous avons fait de grands progrès depuis lors, et si j'ose parler vertu, en demandant pardon do la liberté grande, c'est que je prends le mot dans Voltaire qui le laisse, tomber à tout bout de champ quand il s'agit de ses maîtres.

Il les égratigne, c'est vrai, mais chapeau bas.

Le moindre défaut de la postérité de Voltaire, c'est de n'avoir jamais lu Voltaire, ni Rousseau,

ni personne de lisible ailleurs que dans les almanachs. Voltaire et Rousseau ont fait la Révolution, je ne dis pas non, mais par contre la Révolution les a faits, et c'est entre eux un échange de quiproquos, car la Révolution ne sait pas plus ce qu'elle fait en adorant Rousseau et Voltaire que Voltaire et Rousseau ne savaient ce qu'ils faisaient en préparant la Révolution.

Voltaire était le plus déterminé des aristocrates, sans parler même de sa courtisanerie, et Rousseau se prock<mait lui-même le plus éloquent adversaire de la démocratie dans les grands pays. Tout au plus aurait-il toléré la république démocratique à Monaco.

Et pour revenir aux Jésuites, tandis que la postérité de Rousseau et de Voltaire vomit contre eux tout son français de cabaret en invectives, en outrages, en menaces, Voltaire employait son admirable français à déplorer leur suppression (à laquelle son français admirable avait donné, il est vrai, un joli coup d'épaule), et Rousseau, en un langage plus magnifique encore, refusait névemploirement de tremper dans le complot

odieux qui réunissait les cagots du jansénisme et. les fanatiques de l'athéïsme contre les soldats du -vrai Dieu qu'il respectait sans les aimer.

Mais ces choses ont été écrites cent fois, et c'est peine perdue de les écrire. Le cabaret ne lit que les almanachs quotidiens qui lui servent son Jésuite (celui que M. de Pombal avait à cheval sur son nez) bien haché et poivré dans une prose à l'ail qui eût fait fuir Voltaire comme Rousseau jusqu'aux antipodes. Gela suffit au cabaret, le cabaret ne veut que cela.

C'est assurément une misère profonde que l'abâtardissement de tout un peuple par deux ou trois milliers de Mercadets politiques qui ne 'méritent même pas le nom de tribuns. On diraii qu'il ne leur reste qu'un sens : l'instinct de la prêtrophobie. Le prêtre ou, comme ils disent, le Jésuite est pour eux la dernière digue qui s'oppose au déluge définitif des almanachs. Ils croient que si le Jésuite était mort, le déluge passerait tout naturellement par-dessus l'armée, la magistrature, la propriété, le capital, les arts, les lettres, et que l'almanach deviendrait gouvernement.

Ils ont raison peut-être, d'autant qu'un instant, cela s'est vu. Les épreuves de ce siècle qui a commencé dans le sang ne sont pas terminées; il y aura d'autres martyrs. Je dis ce siècle, parce que ce ne sont pas les centuries qui délimitent les âges du monde, mais bien le groupement des faits. Le cycle où nous sommes, cette ère faite de tant de grandeurs et de tant d'ignominies, a juste quatre-vingt-quatre ans. Nous sommes nés en 93, comme siècle, et nous mourons de la politique des almanachs comme nos pères sont morts de la philosophie des dictionnaires.

La philosophie, fluxion de l'intelligence, s'adressait aux masses par le mensonge intelligent. La politique des almanachs, paralysie du cœur et monstrueux gonflement de l'égoïsme pressé de jouir, verse à son immense clientèle un breuvage innommé, amalgame de convoitise et de haine, de colère et de promesses qui n'est pas même une invention, car on en retrouve la charlatanesque formule chez les énergumènes du xvi" siècle, au début de la grande maladie inoculée au monde par Luther, Les tonneaux de cette cervoise protes-

tante étaient déjà en perce dans toute l'Allemagne, en Suisse, en Angleterre et ailleurs, au moment où Loyola et ses compagnons jurèrent le vœu de Montmartre. C'était contre la Révolution, devinée dans son germe, au fond de cette lie, que le pacte était signé ; la Révolution, arrivée à son épanouissement, a donc tout motif d'abhorrer les éternels adversaires qui arrêtèrent son premier pas, qui la tinrent en échec pendant des centaines d'années, qu'elle écrasa un jour par surprise avec l'aide inattendue des rois, des nobles, des magistrats, — qu'elle vit mourir, et qu'elle retrouve debout — vivants en face de sa victoire !

Aussi l'almanach quotidien, moins lettré que la philosophie et dédaignant la métaphore, ne dit-il plus : « Détruisons l'infâme, » mais tout uniment : « A bas les Jésuites 1 »

Seulement, c'est la même chose si parfaitement et si évidemment que la classe des indifférents commence à réfléchir.

De même que Vinfâme comprenait, par le fait, le trône et tout ce qui entourait le trône, de môme le Jésuite des almanachs comprend l'Eglise d'à-

bord, ensuite tout ce qui reste sur pied autour de l'Eglise, sans tenir en quoi que ce soit à l'Eglise, sans aimer ni honorer l'Eglise, en étant même hostile jusqu'à un certain point à l'Eglise : c'està-dire l'administration, toute administration, le gouvernement, tous gouvernements, les académies, la propriété et même la philosophie, tout, tout, tout ce qui n'est pas almanach, cabaret ou taverne, tout ce qui n'est pas le néant avide et aveugle de la démolition.

Tout le monde voit cela, même les plus myopes.

Aussi nous assistons à un effort très-incomplet encore, mais très-grave. Un mouvement se fait qui a tardé jusqu'à la dernière minute, et il a fallu pour le provoquer la vue même du précipice béant. Les hommes qui s'intitulent eux-mêmes des conservateurs, non point parce qu'ils défendent en commun des principes bien définis, mais parce qu'ils ont, en effet, quelque chose de matériel à conserver, — - comme le passant qui ne veut point qu'on lui vole sa bourse dans sa poche, — ces hommes se sont regardés entre eux et ils ont re-

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gardé autour d'eux l'émeute de ces autres hommes qui n'ont rien à conserver, mais qui veulent tout prendre ; et de même que ces autres-là se réunissaient pour ravager, les premiers semblent enfin vaguement enclins à se réunir pour protéger.

On s'étonne qu'ils aient ouvert les yeux si tard.

Car il est tard.

Et le temps presse.

Et peut-être que la peur qui rassemble les confédérés nouveaux n'est pas un lien de très-bonne qualité. Leurs intérêts qui ne sont pas les mêmes se croisent et pourront s'entre-froisser le long du chemin. Ils ne viennent pas du même lieu, ils ne vont pas vers le même but, — tandis que leurs ennemis sont unis dans une homogénéité terrible, presque aussi robuste que l'unité même du Bien dont elle est l'envers et la négation, puisqu'ils sont engerbés par le Mal.

C'est un principe, cela ! négatif, il est vrai, mais absolu.

Dieu veuille que la ligue tardive et un peu l'ria-

ble de la conservation trouve son principe et son absolu I L'effort est bon en soi; il a déjà produit ce résultat de trancher la ligne de démarcation entre ceux qui ont intérêt à détruire et ceux qui ont besoin de conserver, de sorte que, pour un moment, il n'y a plus que deux partis en France : ceux qui veulent tuer, ceux qui ne veulent pas être tués i.

Cela suffit-il? A mon sens, non, les coalitions d'intérêts sont fugaces et ressemblent à des maisons dont les pierres ne seraient point reliées par un ciment. Les intérêts se déplacent, se coudoient mutuellement et s'olTensent... Ah! il y a longtemps qu'on le crie I C'est rebattu jusqu'à la banalité : On cherche un terrain commun où réunir les intérêts « respectables » ; les craintes s'entendent assez bien, mais les espoirs se montrent les dents.

Cette alliance de mots intérêts respectables date

1. Il y a bien une troisième catégorie -. les doclrinaires alTolés : ceux qui se jettent dans les rangs ennemis par frayeur de la bataille ; on prétend qu'ils sont nombreux. Mais que dir.' de Jocrisse se noyant pour fuir la pluie ?

déjà de loin, je ne la critique pas, mais je mo demande quelle épithète caractérisera désormais les désintéressements. Seraient-ils devenus méprisables?

Et ma question n'est pas tout à fait oiseuse. Je ne suis point un homme pratique , mais j'ai regardé fort attentivement l'histoire de mon temps et étudié de même l'histoire des temps passés. J'ai toujour* vu que les désintéressements seuls étaient utiles à la patrie et à euxmêmes, tandis que les intérêts, fussent-ils respectables, se perdaient eux-mêmes en perdant la patrie.

Carthage était encombrée d'intérêts respectables et les désintéressements sans épithètes habitaient Rome.

Mais ceci n'est rien. Il s'agit de trouver un terram commun, ne sortons pas de là. En opposant le désintéressement à l'intérêt, je n'ai pas eu d'autre but que de faciliter la solution du problème qui semble poser pour notre époque la question de vie et de mort

Il n'y a pas de terrain commun possible pour les intérêts. Si larges que soient les déserts de l'Afrique, je vous défie d'y placer deux intérêts respectables sans qu'ils s'y combattent.

Au contraire, tous les terrains sont communs aux désintéressements.

Je ne vais certes pas jusqu'à engager les intérêts à se tourner du jour au lendemain en abnégations, je leur dis seulement avec toute la vénération qui leur est due : « Si vous voulez un centre de ralliement, — et il faut bien que vous le veuillez, car votre désunion, c'est votre agonie, — ne cherchez point ce centre oîi il n'est pas. Soyez le moins intérêts que vous pourrez et le plus désintéressements qu'il vous sera possible. Pour l'emporter les uns sur les autres, dans vos compétitions, vous avez l'habitude de concéder beaucoup à vos ennemis communs ; ne leur concédez plus rien, et entre vous élargissez la mesure des concessions en dehors même des limites de ce qui vous semble être le sage et le possible. Ces sacrifices, en temps de guerre, s'appellent la discipline ; nulle armée n'existe sans discipline et

VOUS êtes une armée : pourquoi scriez-vous dispensés du sacrifice?

« Qui sait s'il vous reste plus d'une bataille h livrer? Pour la gagner, ayez la discipline. Votre égoïsme est votre faiblesse. Soyez désintéressés dans votre intérêt.

« Et cherchez, trouvez le lien qui vous engerbera, vous aussi ; cherchez votre cohésion, trouvez votre force. Il a un nom, le plus grand de tous les noms, ce point de ralliement oti les désintéresSements se ressemblent, ce vaste centre d'où les victoires inespérées jaillissent, mais parmi nous il est une telle multitude de bons cœurs qui l'ont oublié ! L'armée de la conservation est presque aussi indifférente à ce nom que l'armée du ravage.

« Tl est utile, cependant, et plus qu'utile, il est nécessaire, il est suprême que ce nom soit crié au-dessus de votre combat, car depuis Constantin et Clovis, ce nom n'a rien perdu de sa magie toute puissante. Votre point de ralliement, c'est la Foi; votre drapeau, le seul drapeau sous lequel des millions de volontés opposées, de passions

diverses et d'espérances contraires peuvent marcher sans heurt, sans gêne, dans la réconciliation et dans la paix, c'est la Croix. Vous vaincrez en ce signe. Sans lui vous serez vaincus.

« Vos ennemis ont tout contre vous, excepté Dieu. Par quelle aberration n'opposez-vous pas Dieu à vos ennemis ?

« Et n'abandonnez personne des vôtres, pas même les Jésuites, à l'heure qui précède la mêlée. Jamais, quelques douceurs qu'il vous présente dans sa main, « pleine de richesses i », jamais ne sacrifiez les hommes de l'éducation catholique à la caresse de Tartufe païen. Souvenez-vous des cris de joie poussés par l'Encyclopédie, c'est-à-dire par la Révolution, au moment où le pervers conseiller de Louis XV, pour faucher les Jésuites, coupait en herbe les jeunes moissons de l'avenir et détruisait l'équilibre de l'éducation en France I

1 In quorum manibus iniquitates sunt. Dextera

eorum repleta est muneribus...

« Jg ne méconnais pas la gloire do l'Université, mais je dis : A côté de ce palais qui doute, il faut la maison qui croit.

« C'est la nécessité des consciences.

« On n'abandonne l'éducation que sous peine de mort. La Compagnie de Jésus, c'est chez nous la grande moitié de l'éducation chrétienne. S'il ne s'agissait que de la Compagnie de Jésus ellemême, je vous répéterais une fois de plus qu'elle n'a besoin ni de vous ni de moi, mais c'est moi, mais c'est vous qui avons besoin d'elle — pour nos enfants, — pour la France de l'avenir.

« Pères de familles, rendez à César tout ce qui

appartient à César, fidèlement, largement, mais

rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu. Dans nos malheureux temps, il arrive parfois que Tartufe

païen nous gouverne, vous le savez, vous l'avez

vu; rendez-lui tout, c'est la loi, — mais gardez

votre conscience, votre foi et l'éducation de vos

enfants :

« Cela est à vous, parce que cela est h Dieu.

« Que Tartufe athée sourie, caresse ou me-

nace, soyez de fer dans votre droit : vous avez charge de famille et charge de patrie. Français, défendez la France ; pères, protégez vos enfants 1 »

J'ai fini, et ce petit livre, cahier de préparation, est à bien peu de chose près ce que je voulais qu'il fût. Il contient, en germe, toutes les idées que je ferai valoir plus tard. Il esquisse la naissance splendide d'une grande chose, opposée à l'origine sinistre d'un plus grand désastre. Il indique la voie droite suivie par une obéissance qui jamais ne s'est égarée, — il montre l'héroïque prière de Loyola, exaucée par le miracle de la persécution sans tr(^ve ni fin, — il laisse voir que pendant plus de deux siècles la sentinelle posée en faction par le vœu de Montmartre a tenu fidèlement sa garde sur le chemin de la Révolution, et qu'un jour la sentinelle ayant été poi-

gnardée dans sa guérite par ceux-là même qu'elle gardait, la Révolution put s'emparer de renseignement, et passa.

Il dit aux gens de bien, paresseux ou craintifs : « Soyez vigilants, soyez braves dès qu'il s'agit d'enseignement, parce que l'enseignement est la brèche par oh passe toujours votre ruine. » Il leur dit encore : « Les peuples, les castes, les partis qui, pour ne point mourir, aliènent ce souverain droit de choisir les maîtres de leurs enfants meurent tout de même, meurent plus vite et meurent déshonorés. »

Il n'est pas, ce petit livre, même en abrégé, l'histoire de la Compagnie; il serait plutôt une page arrachée au recueil des méfaits qui composent l'histoire des ennemis de la Compagnie. On y a crayonné en effet quelques profils des rhéteurs persécuteurs, protégés par les dictionnaires au même titre que Julien l'Apostat, ce favori des dictionnaires ; on y a collé quelques silhouettes découpées sur nature des tyranneaux, ardents à leur commerce, ne reculant devant aucun mensonge, si grossier qu'on le puisse rêver, devonl

aucun faux^ devant aucune fraude et jetant leur manteau d'infamie sur les épaules du Crucifié en criant : Ecce homo! Voici l'infâme!

C'est ce qu'un écrivain moderne a appelé la manœuvre du contre-pied et qu'il caractérise ainsi : « Tartufe-Judas rencontre Jésus au coin d'un bois, il le tue, le dépouille et lui cloue sur la poitrine son propre nom à lui. Judas. » Le tour est fait et voilà les dictionnaires édifiés pour des siècles!

Nous avons tous été assez jeunes pour nous laisser prendre aux escamotages de Judas ou de Tartufe; nous avons tous plus ou moins foulé aux pieds ce cadavre deux fois assassiné du Juste, transformé en malfaiteur par l'industrie de Caïphe, d'Hérode, de Pombal ou de Choiseul, devenus rédacteurs d'almanachs (dure chute!). Et comme la jeunesse des foules est incurable, malgré toutes les évidences, le nom de celui qui a commis le crime reste en honneur auprès des foules, tandis que l'assommoir quotidien continue de battre la religion, le droit, la loi, l'autorité, la liberté, la vé'ité, la charité, l'honneur, le

talent, la gloire même sur le dos de l'infâme victime.

Ce petit livre ne changera point cela.

Heureux s'il peut, non pas apprendre, mais rappeler à toutes ces grandes choses battues par l'assommoir quotidien et à ceux qui servent encore ces grandes choses qu'il n'est plus temps de dormir ni de faiblir, que la dernière concession possible est faite à Judas et que parmi les barrières qui défendent la jeune génération contre la barbarie, la plus haute, la plus ferme, celle qu'il faut soutenir, même quand on ne l'aime pas, c'est le mur de la maison de jesus.

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