‹ Jésuites!Chapitre 39 sur 40 · DERNIER MOT · texte numérisé non relu

DERNIER MOT

Au début de son grand ouvrage excellent et plein de faits, Crétincau-Joly déclare, comme un témoin à l'audience, qu'il n'est ni l'ami, ni l'admirateur, ni l'adversaire des Jésuites. Les Jésuites sont pour lui, dit-il, ce que Vilellius, OLhon et Galba étaient pour Tacite.

A la fin de mon petit livre, hâtif et incomplet, moi, je déclare au contraire que j'admire les Jésuites et que je les aime. Il n'est pas besoin d'être indifférent pour être impartial, et au-dessus de cette vertu neutre, l'impartialité, il y a la Vérité qui domine tout.

J'ai dit la vérité : la vérité qui oblige par la loi souveraine de justice à flétrir le mal persécuteur, à venger le bien persécuté. Un chrétien n'a pas besoin de constater qu'il n'a aucun intérêt humain à mentir ; son intérêt c'est la loi de Dieu qui a dit : « Tu ne mentiras point » et tous les intérêts humains réunis n'excuseraient point la transgression de cette loi.

Montrer son drapeau est bon et sage. La première de toutes les habiletés est la franchise. J'ajoute que montrer son drapeau, arborer loyalement sa cocarde est la condition même de l'impartialité. En disant : J'aime les Jésuites et je condamne leurs ennemis, je me découvre dans la sincérité de mon cœur, et je déchire tout voile qui pourrait obscurcir le sens de mes jugements.

Gela me plaît, parce que cela me force à motiver d'autant plus solidement mon verdict.

J'ai voulu principalement dans ce livre, après avoir dessiné un trait rapide de l'œuvre si lumineuse des Jésuites, esquisser aussi le travail obscur et tortueux de leurs ennemis; j'ai voulu montrer à quel point extraordinaire les

gens qui ont fait du mot Jésuite une injure étaient eux-mêmes le portrait exact et frappant de la créature monstrueusement déloyale qu'ils appellent un Jésuite. C'est le côté original des choses.

Les écrivains protestants se sont chargés pour moi de montrer Tartufe philosophe ou jansénisle employant, prodiguant toutes les roueries, toutes les ruses, toutes les infamies, on peut le dire, que ce roi des hypocrites reproche à la postérité de Loyola.

Pombal est le Tartufe-Tigre que Molière n'a pas fait, mais M. de Ghoiseul, englobant les Jésuites dans le cas de conscience de la Pompadour, a des mains de noble escamoteur assez blanchettes pour tâter, sans la marquer de rouge , l'étoffe de la robe d'Elmire ; il est de comédie, ce ministre qui ne touche au mélodrame que les jours où il coupe le cou de Lally-Tolendal.

Le restant de la semaine, >*. ne coupe que la queue du chien d'Alcibiade, amusant ainsi lea A-lhéniens, pendant qu'il ruine et déshonore Athènes, au supplice de ceux qui l'avaient glorifiée et enrichie.

Voilà bien le Tartufe des dictionnaires et l'ennemi normal des Jésuites. C'est celui-là qui s'est regardé dans sa conscience comme en un miroir, et ne voyant au monde rien de plus accompli que lui-même, en fait d'hypocrisie, a commandé son propre masque chez le cartonnier et a écrit dessus Jésuite pour que le mépris du monde entier accable ce mannequin expiatoire l

Et ce n'est ni pour socinianisme que les Jésuites sont chassés, ni pour arianisme, ni pour sabellianisme, ni à cause de Tichonius dont le nom merveilleusement trouvé procura à l'arrêt du Parlement un si large succès de rire, ni même à cause de saint Jean-Baptiste ou d'Abraham; les Jésuites sont chassés parce que Ghoiseul et Pompadour, — M. et M"'^ Tartufe — ont eu besoin de jouer leur petite farce politique, d'assouvir leurs rancunes musquées et de prestidigiter quelques millions.

Ces choses sont-elles moins vraies pour être dites par un homme qui ne cache pas son mépris pour les bas comédiens, calomniateurs de leurs victimes, et son admiration pour les saints qui

demandent à Dieu le salut de leurs bourreaux?

Il y eut un centre-coup profond; quand les Jésuites manquèrent, un vide se fit dans tout, mais principalement dans la prédication et dans l'éducation.

Les échos de ce désastre retentirent jusques aux confins de l'univers et se prolongèrent à travers les années. On entend ce cri d'étonnement et de douleur, non-seulement dans la littérature chrétienne, mais dans les œuvres philosophiques et universitaires. Chateaubriand n'a pas d'autre sentiment là-dessus que Fontanes, Joubert parle comme de Maistre, Lamennais comme Voltaire et Frédéric de Prusse comme Lally-Tollendal :

« L'Europe savante fait une irréparable perte! » Voilà l'aveu, voilà la plainte de l'intelligence. Ah ! qu'elles sont loin, les accusations d'ignorantisme et d'obscurantisme 1

« Il y a eu parmi eux, disait Voltaire, des écrivains d'un rare mérite, des savants, des hommes éloquents, des génies M » — « Les Jésuites, ajou-

tait d'Alembert, se sont exercés avec succès dans tous les genres : éloquence, histoire, antiquités, géométrie, littérature profonde et agréable, il n'est presque aucune classe d'écrivains où ils ne comptent des hommes de premier mérite^ ».

Frédéric II, écrivant à Voltaire que « cet ordre avait porté et fourni à la France des hommes du plus gand génie », lui déclarait qu'il voulait « en conserver la précieuse graine, pour en fournir à ceux qui voudraient cultiver chez eux une plante si rare » -.

1. Destruction des Jésuites, p. 36, 37. Il est vrai que d'Alembert ajoute (même ouvrage, p. 206) ces paroles remarquables comme aveu : « Les Jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées sous l'étendard de la « superstition ». C'était la phalange macédonnienne qu'il importait à la raison de voir rompue et détruite. Les jansénistes ne sont que des Pandours dont la raison aura, bon

MARCHÉ QUAND ILS COMBATTRONT SEULS... LeS JésuileS, BXpul-

sés par eux et les entraînant dans leur chute, peuvent adresser à leur fondateur saint Ignace cette prière pour leurs ennemis : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » La philosophie jetait ainsi par avance cette fleur de moquerie sur la tombe de ses bons amis jansénistes qui avaient tiré pour elle les marrons du feu. 2 OEuvres de Voltaire, t. LXXXVl, p. 286.

Lalande ne tarissait pas sur l'éloge des Jésuites ; il reprochait à leurs ennemis « d'avoir détruit une société qui présentait la plus étonnante réunion qu'on ait jamais vue, de science et de vertu. »

« Carvalho (Pombal) et Ghoiseul, ajoutait-il, ont détruit le plus bel ouvrage des hommes, dont aucun établissement sublunaire n'approchera jamais, l'objet éternel de mon admiration, de ma reconnaissance et de mes regrets ». Il avouait € qu'il avait eu jadis l'envie d'entrer dans cet Ordre et regrettait de n'avoir pas suivi une vocation qu'il devait à l'innocence et au goût de l'étude » ^

Et Lally-Tollendal : « ... La destruction des Jésuites... était l'acte le plus arbitraire et le plus tyrannique qu'on puisse exercer : il en résulta le désordre qu'entraîne une grande injustice, et une plaie incurable fut faite à l'instruction publique 2.

Il se pourrait faire ici un recueil de ces jugements sévères portés sur les meurtriers de l'Or-

1. Journal des Débats, 3 février 1799 : cité par de Maistre, Considéraiions sur la France, appendice, p. 164.

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