‹ Jésus-ChristChapitre 10 sur 16 · LES PARCELLES DU DIAMANT BRISÉ · texte numérisé non relu

LES PARCELLES DU DIAMANT BRISÉ

Il est temps maintenant de retirer de cette masse mauvaise les parcelles du diamant brisé, de dégager de ce bruit discordant les fragments dispersés de l'exquise mélodie , et de les rassembler.

Voici ce qui est beau dans le livre de M. Renan. C'est d'abord le nom de Jésus, qui a fait le succès du livre, et puis ce sont plusieurs des traits réels de la face de Jésus , que l'auteur a eu le mérite de ne pas vouloir effacer, mais qu'il a seulement dispersés.

Et d'abord M. Renan a eu le bon esprit de précéder de quelques années le mouvement qui ramène, de plus en plus, sous la

masse des preuves, à l'authencité des Évangiles, les critiques les plus insensés. Il ne craint pas de l'avouer, et de revenir sur ses négations antérieures.

« En somme (p. xxxvii), j'admets comme » authentiques les quatre Évangiles cano- » niques. Tous, selon moi, remontent au » premier siècle. »

Et quant aux apocryphes , « ces composi- » tions (p. xliii) ne doivent être en aucune » façon mises sur le même pied que les » Évangiles canoniques. Ce sont de plates » et puériles amplifications, ayant les cano- » niques pour base, et n'y ajoutant rien qui » ait du prix. »

Voilà donc, après tant d'égarements, la critique revenue , quant aux grandes masses des faits, au point de départ, aux données de la tradition posée par la critique de l'Église primitive.

En outre, M. Renan reconnaît que tout le Nouveau Testament était achevé dans sa forme actuelle avant la fin du premier siècle.

Telles sont, selon Fauteur et selon la vérité, les sources authentiques où nous

DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 94 trouvons les actes et les paroles du Christ.

D'ailleurs , pour ce qui est des paroles de Jésus, — « une espèce d'éclat à la fois » doux et terrible , une force divine , si » j'ose le dire , souligne ces paroles , les » détache du contexte et les rend facile- » ment reconnaissables... Les vraies paroles » de Jésus se décèlent pour ainsi dire d'elles- «mêmes-, dès qu'on les touche... on les » sent vibrer-, elles se traduisent comme » spontanément et viennent d'elles-mêmes d se placer dans le récit, où elles gardent un * relief sans pareil » (p. xxxviu). Cela est vrai , je vérifie cela et plus encore , depuis de longues années , dans toutes les paroles de Jésus que nous transmettent les Évangiles... Elles vivent toujours, s'appliquent toujours, sont éternelles, toujours nouvelles, a la fois plus nouvelles et aussi plus anciennes que chaque état de l'àme, que chaque époque du monde. Ce sont les vraies paroles de la vie éternelle.

Quant k son œuvre, Jésus « créa l'objet » et le point de départ de la foi future de » l'humanité (p. 2). L'événement capital

» de l'histoire du monde (p. 1) est la révo- » lulion par laquelle les plus nobles portions » de l'humanité ont passé des anciennes » religions, comprises sous le nom vague » de paganisme, à une religion fondée sur » l'unité divine, la trinité, l'incarnation du » Fils de Dieu. »

Lorsque Jésus allait paraître, dit M. Renan, d'après l'histoire, le monde attendait quelque chose. « Des rêves de palingénésie universelle » (p* 17) se répandaient dans tout le monde romain et « faisaient naître » de toute part des espérances illimitées »

« En Judée, l'attente était k son comble. )> Et c'est alors que paraît « l'homme » incomparable auquel la conscience uni- » verselle a décerné le titre de Fils de Dieu, » et cela avec justice, puisqu'il a fait faire » k la religion un pas auquel nul autre ne » peut et probablement ne pourra jamais » être comparé. »

Au sein du peuple qui le premier « ait » eu souci d'une théorie générale de la » marche de notre espèce,... et qui, grâce

DE LÀ FAUSSE IMAGE DE JÉSUS, 93 » à une espèce de sens prophétique, » se trouvait « merveilleusement apte k voir les «grandes lignes de l'avenir » (p. 47), il naquit un homme, le plus puissant des hommes, dont voici l'étonnant caractère :

« Il eut une résolution personnelle fixe , » qui , ayant dépassé en intensité toute » autre volonté créée , dirige encore , à » l'heure qu'il est, les destinées de l'hu- » manité » (p. 46).

Cet homme fait ce qui suit :

11 trace « le plus beau code de la vie » parfaite qu'aucun moraliste ait tracé »

« Une idée absolument neuve , l'idée » d'un culte fondé sur la pureté du cœur » et sur la fraternité humaine, faisait par » lui son entrée dans le monde » (p. 90).

« Par la il a posé une pierre éternelle, » fondement de la vraie religion, et, si la » religion est la chose essentielle de l'hu- » manité , par la il a mérité le rang divin » qu'on lui a décerné » (p. 90).

a II a senti le bien, et au prix de son » sang il l'a fait triompher. Jésus, à ce

» double point de vue, est sans égal • sa » gloire reste entière et sera toujours » renouvelée (p. 93). Il est, pour Féter- » ni té, le vrai créateur de la paix de l'âme, » le grand consolateur de la vie » (p. 176).

Pourquoi ? Parce qu'il a dit ceci :

« L'heure est venue où Ton n'adorera » plus, ni sur cette montagne ni k Jéru- » salera , mais où les vrais adorateurs ado » reront le Père en esprit et en vérité »

« Le jour où il prononça celte parole...

» il dit pour la première fois le mot sur » lequel repose l'édifice de la religion éter- » nelle. Il fonda le culte pur, sans idole, » sans patrie, celui que pratiqueront toutes » les âmes élevées jusqu'à la fin des temps.

» Non-seulement sa religion, ce jour- la, » fut la bonne religion de l'humanité, ce fut » la religion absolue -, et si d'autres pla- » nètes ont des habitants doués de raison » et de moralité , leur religion ne peut être » différente de celle que Jésus a proclamée » près du puits de Jacob » (p. 234).

« Le mot de Jésus a été un éclair dans

DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 95 » une nuit obscure. Il a fallu dix-huit cents y aus pour que les yeux de l'humanité, que » dis-je ! d'une portion infiniment petite de » l'humanité , s'y soient habitués. Mais » Téclair deviendra le plein jour, et, après » avoir parcouru tous les cercles d'erreur, » l'humanité reviendra à ce mot-là, comme » à l'expression immortelle de sa foi et de » ses espérances » (p. 235).

Déclarons-le « pour l'honneur de notre » grand maître..., le vrai royaume de Dieu, » ce royaume de l'esprit... qui, comme le » grain de sénevé, est devenu un arbre qui » ombrage le monde, et sous les rameaux » duquel les oiseaux ont leur nid (p. 282), » ce vrai royaume de Dieu , Jésus l'a com- » pris, Ta voulu, l'a fondé!.. Il a posé la » morale éternelle , celle qui a sauvé l'hu- » manité !.. Il s'est proposé de créer un état » nouveau de l'humanité... Il a conçu la » réelle cité de Dieu , la palingénésie véri- » table, le sermon sur la montagne, l'apo- » théose du faible, l'amour du peuple, le » goût du pauvre, la réhabilitation de tout » ce qui est humble, vrai et naïf. Cette ré-

» habilitation... sa parole l'a rendue... par » des traits qui dureront éternellement...

» chacun de nous lui doit ce qu'il a de meil- » leur... (p. 283.) Jésus est plus que le » réformateur d'une religion vieillie-, c'est » le créateur de la religion éternelle de » l'humanité » (p. 232).

Que fut ce trouble, cette agonie du jardin des Olives? « Regretta-t-il sa trop haute » nature, et, victime de sa grandeur, pleu- )> ra-t-il de n'être pas resté un simple artisan » de Nazareth ?. . Il est sûr, au moins , que » sa nature divine reprit bientôt le dessus.

» Il pouvait encore éviter la mort, il ne le » voulut pas. L'amour de son œuvre l'era- » porta. Il accepta de boire le calice jusqu'à » la lie (p. 379). Et il ne reste que le héros » incomparable de la Passion, le fondateur » des droits de la conscience libre , le mo- » dèle accompli que toutes les âmes souf- » frantes méditeront pour se fortifier et se » consoler. »

Quand il fut sur la croix... (p. 427), «il » vit dans sa mort le salut du monde; il » perdit de vue le spectacle hideux qui se

DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 97 » déroulait à ses pieds, et, profondément » uni h son Père, il commença sur le gibet » la vie divine qu'il allait mener dans le » cœur de l'humanité pour des siècles in- » finis. »

« Repose maintenant dans ta gloire, noble «initiateur!... (p. 426.) Ton œuvre est » achevée, ta divinité est fondée... Désor- » mais tu assisteras, du haut de la paix di- »vine, aux conséquences infinies de tes » actes. Au prix de quelques heures de » souffrance , qui n'ont pas même atteint ta » grande âme, tu as acheté la plus complète » immortalité. Pour des milliers d'années, le » monde va relever de toi ! Drapeau de nos » contradictions, tu seras le signe autour » duquel se livrera la plus ardente bataille. » Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé » depuis ta mort que durant les jours de ton * passage ici-bas, tu deviendras à tel point » la pierre angulaire de l'humanité, qu'ar- » racher ton nom de ce monde, serait » l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre » toi et Dieu on ne distinguera plus. Pleine- » ment vainqueur de la mort, prends pos-

» session de ton royaume, où te suivront, » par la voie royale que tu as tracée, des siè- » clés d'adorateurs ! »

Tels sont les fragments de la céleste mélodie.

Je dois dire que je suis ému jusqu'aux larmes en les recueillant, et en les transcrivant de ma main.

Je me demande comment cette beauté, absolument vraie et sublime , peut ne pas convertir instantanément tout cœur d'homme.

J'adore mon Maître et je baise ses mains et ses pieds. Je le supplie de nous sauver et de nous laver de son sang, moi, son trop misérable disciple, eux, ses ennemis si aveugles et si à plaindre 1

Je me demande pourquoi l'homme qui a pu écrire ce qui précède, et qui tenait en main pareil diamant, a pu ne pas comprendre, et briser en morceaux ce trésor, et puis l'amalgamer dans la plus vile poussière.

Je me demande comment celui qui a entrevu cette figure a pu la diviser, la déchirer, en disperser les traits, et puis, en ou-

tre, couvrir de taches les parties qui restaient visibles !

Je n'ai pas cité un fragment dont je n'aie enlevé quelque tache. J'ai dû prendre une à une chaque assertion, la dégager des assertions mauvaises au milieu desquelles elle était, et j'ai dû purger chacune d'elles de son contraire qui s'y trouvait mêlé.

J'ai dû essuyer votre face, ô Jésus! et laver sur chacun de vos traits la boue qu'on venait d'y jeter, et non-seulement la boue, mais tout ce que dit l'Évangile. Il y avait outre cela, du sang qu'hier y firent couler la piqûre de nouvelles épines, la violence de nouveaux soufflets.

Mais pourquoi donc a-t-on fait cela? Et comment a-t-on pu le faire? « Nul ne peut, » disait le Seigneur dans l'Évangile , chas- » ser les démons en mon nom, puis aussitôt » après parler mal de moi. »

Je me demande comment celui qui a pu dire ce qui précède, a pu dire en même temps ce qui suit. Écoutez :

A travers le torrent d'insultes découlant de cette bouche, qui souffle le froid et le

chaud, on discerne ces mots, que j'appelle « soufflets et crachats » pour parler avec l'Évangile : «^ Jeune villageois... (p. 40), » des naïvetés... (p. 338), un peu sophiste... » argumentations insipides... son argumen- » tation très- faible... (p. 345), économie » politique singulière... (p. 173), prédica- * tion bizarre... (p. 301), anarchiste a quel- » ques égards... (p. 127), la part de rêves » que renferme son programme... (p. 123), » bien des ténèbres se mêlaient a ses vues... » (p. 120), germe d'un vrai fanatisme...

» (p. 326) , des actes qui seraient mainte- » nant considérés comme des traits d'illu- » sion ou de folie... (p. 266), laisse percer » contre ses ennemis un ressentiment som- » bre... (p. 371), jours écoulés dans la dis- » pute et dans l'aigreur... (p. 345), tempé- » rament excessivement passionné... qui le » portait à chaque instant hors des bornes » de la nature humaine... (p. 318), pres- » sant, impératif, il ne souffrait aucune op- » position... (p. 319), affirmations perpé- » tuelles de lui-même qui prennent quelque » chose de fastidieux... (p. 344), il est pro-

DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 4<M » bable que beaucoup de ses fautes ont été » dissimulées... (p. 458). »

Ah! oui, il est certain que cet homme nous a tous personnellement outragés en outrageant la personne divine de Notre-Seigneur Jésus-Christ. ,

Il était réservé k Notre-Seigneur Jésus- Chris, en ces derniers temps, de tomber aux mains des sophistes. 11 lui restait à se voir salué, insulté, souffleté en même temps. Les mêmes hommes lui disent sous nos Jeux : Roi des hommes , salut ! et en disant cela ils le soufflettent. Ils le saluent avec réserve , et le soufflettent avec modération. Ce sont des hommes d'identité :

pour eux, salut et soufflets sont même chose. Ce prodige est nouveau, parce que, depuis deux mille ans, c'est pour la première fois que reparaît, dans l'histoire de l'esprit humain, la monstruosité d'une école sophistique.

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