UN VRAI PEINTRE D'HISTOIRE RELIGIEUSE
Regardons maintenant l'autre côté de la question.
Après toute la critique de tous les siècles, et des deux derniers siècles, surtout du nôtre, que reste-t-il, — je ne dis pas dans la foi des masses , mais dans la science la plus avancée; — que reste-t-il du Christ, du Fils unique de Dieu, du Dieu fait homme?
Si quelque chose est manifeste, c'est qu'en ce moment même Jésus-Christ, con-
sidéré comme homme, par sa seule beauté d'homme, maintient, ou plutôt rétablit, à travers les extrêmes négations et les derniers excès de la critique, une sorte d'enthousiasme pour sa personne et pour son œuvre.
On découvre vraiment , dans Notre-Seigneur Jésus-Christ, des beautés ravissantes et nouvelles, en le considérant comme l'un de nous , en contemplant son humanité seule, distincte de la divinité, ce qui d'ailleurs est orthodoxe. Et cette méditation et cette contemplation de l'humanité, sainte de Jésus- Christ , prise en elle-même , était peut-être trop négligée par un grand nombre de chrétiens, habitués à ne voir dans le Christ que Dieu seul.
Qu'on se souvienne avec quelle énergie sainte Thérèse, appuyée de tous les docteurs , particulièrement de Bossuet l , déplore
1 Lisez surtout Y Instruction sur les états d* oraison, 1. II, où Bossuet dit entre autres choses en parlant des nouveaux mystiques : « Je suis obligé » d'avertir que ces docteurs sont bien plus outrés » que ceux dont parle sainte Thérèse, et dont elle
l'erreur et l'illusion des faux mystiques, qui croient s'élever dans la contemplation , lorsqu'ils perdent de vue l'humanité de Jésus- Christ. Jamais , dit-elle , jamais la contemplation la plus haute ne doit s'abstraire de l'adorable humanité du Crucifié. C'est la plus dangereuse illusion.
Et peut-être sommes-nous destinés, en ce siècle, à une étude plus approfondie, à une intuition plus intime et plus vraie du cœur humain, de l'âme humaine, de l'esprit humain du Sauveur. L'Église, on peut le reconnaître k plusieurs signes , y conduit peu à peu les siens. Et ceux qui sont hors de l'Église, beaucoup du moins, surtout en
» ne peut approuver le sentiment, lorsqu'ils disent » trop généralement que l'humanité de Jésus-Christ » est un obstacle à la contemplation... a Comme la » boue tombe, disent-ils, quand les yeux de l'aveugle y>sont ouverts, ainsi l'humanité s'évanouit pour » atteindre la divinité. » Donc, « selon ces docteurs, » continue Bossuet, l'humanité de Jésus-Christ sera » la boue dont il faudra nous laver, pour avoir les » yeux ouverts à la contemplation î Peut-on cher- »cher des explications à ces paroles insensées, et » qui jamais ouït parler d'un tel prodige? »
Allemagne, depuis un quart de siècle, semblent parfois n'oublier et nier la divinité du Seigneur, que pour louer avec plus d'enthousiasme son admirable humanité. Je les plains de scinder le Christ; mais je dis que s'ils persévèrent à contempler sa face humaine avec intelligence et avec amour, il leur sera donné peut-être , à travers l'homme unique et incomparable, de voir et de retrouver Dieu. Ils sortiront, comme saint Thomas, de l'incrédulité, en regardant ses mains, sa figure , sa poitrine, et la place où étaient les clous : et locum clavorum. Et, comme le dit saint Augustin de l'apôtre d'abord incrédule : « Il vit l'homme , et con- » fessa le Dieu. » Hominem vidit, Deum confessus est. De même ce siècle , s'il arrive a bien voir et à bien comprendre cet Homme, toujours vivant et toujours régnant , quoique toujours couvert de plaies et couronné d'épines, ce siècle pourra finir par s'écrier aussi : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
Dominus meus, et Deus meus l !
J'aperçois depuis quelques jours un tou-
1 Joan.,xx, 28.
chant phénomène. La Vie de Jé$u$, ce tissu de contradictions et d'erreurs, ce livre plein d'outrages pour Jésus-Christ, renferme dix ou douze pages d'admiration, d'hommages et de respect pour sa beauté. Dans ces lignes on voit briller, quoique bien réduits et flétris, quelques-uns des traits de Jésus. Eh bien, voici que je rencontre plusieurs âmes qui , dans tout le livre, n'ont compris et vu que cela. L'éclat divin des traits de Jésus-Christ a, pour elles, effacé tout le reste. Le reste à leurs yeux n'y est pas. Et de fait, si ces quelques traits sont les vrais traits du Christ, le reste ne subsiste pas.
L'esprit n'accepte pas , et ne porte pas en même temps les contraires. La disjonction des caractères s'opère dans l'esprit des lecteurs plus nettement qu'elle n'est opérée dans le livre. Les uns voient et approuvent les outrages, les autres l'admiration et la vénération. Nui ne conçoit les deux ensemble.
Ce qui m'émeut vraiment ici , c'est cette espèce de toute-puissance de la beauté unique, dont quelques traits défigurés suffisent
k faire paraître beau un livre absolument
insupportable.
Que serait-ce donc si l'auteur avait su comprendre la portée de sa propre thèse, faire resplendir de tout son éclat l'humanité de Jésus-Christ, afin d'ensevelir sa divinité!
Il eût alors écrit un livre véritablement dangereux. C'est le livre que je craignais.
Mais quoi ! je suis déjà tenté d'effacer ces dernières paroles. Le livre eût-il été plus dangereux? Tel qu'il est, il glorifie le Christ par contre-coup , comme le firent les soufflets, les outrages et la croix. Il le glorifie même par quelques mots qui rentrent dans ce mot d'Évangile : a Salut, ô Roi des Juifs! » Et tel qu'il eût été, l'adorable beauté humaine eût effacé absolument la négation de la divinité. Jésus-Christ est si fort , si grand et si divin , qu'on le sert quoi qu'on fasse , — sorte tameninœquali, — soit qu'on l'adore, soit qu'on le crucifie.
Quand je vois l'étonnant effet produit sur plusieurs âmes par quelques fragments empruntés à la vraie science contemporaine du
Christ humain, quand je constate l'éclat puissant de ces débris dispersés et défigurés, je me demande quel serait, sur les lecteurs français, l'effet de la figure de Jésus-Christ, telle, par exemple, que la présente M. Ewald, auquel toutes ces beautés sont empruntées.
M. Ewald n'est certes pas des nôtres, mais si ce qu'il écrit de Jésus-Christ est vrai , si Jésus-Christ est homme tel que le dit l'intelligent et religieux contemplateur, tout se déduit de là , et l'on ne peut plus rien nier de lui, de tout ce qu'enseigne l'Église.
Je veux donc essayer de reproduire ici ce beau portrait du Christ. Nous en verrons l'effet.
Et nous verrons s'il n'est pas vrai de dire que la sainte face de Jésus-Christ et sa beauté humaine suffisent pour rétablir le dogme de l'incarnation, et pour obliger la raison à confesser le Dieu dans l'homme.
M. Ewald est k mes yeux un grand et vrai peintre d'histoire, et d'histoire religieuse. Le tableau qu'il trace de la vie et de la figure de Notre-Seigneur Jésus-Christ, est une des plus belles choses qui aient été écrites dans notre siècle , et ces pages ont ce grand intérêt qu'elles expriment trèsprécisément le point de vue présent de la science allemande , traitée par les rationalistes.
M. Ewald, je le répète, n'est pas des nôtres. Il frappe parfois sur l'Église catholique des coups qui me démontrent qu'il ne nous connaît pas. Mais il aime Jésus-Christ de tout son cœur et de toute sa science , et ce qu'il dit de notre Maître bien-aimé, est aussi différent du portrait double , contradictoire et scandaleux offert par la Vie de Jésus, que l'acte de la femme qui essuya la face sanglante du Christ, est différent de celui des soldats qui lui disaient : « Salut! ôRoi des Juifs! » et qui lui donnaient des soufflets.
Pour juger de la différence , je veux , avant d'exposer l'oeuvre de M. Ewald, faire connaître le jugement que celui-ci porte sur l'œuvre de M. Renan.
J'ai le texte de M. Ewald sous les yeux 1 . »
« Nous ne pouvons malheureusement pas » dire que M. Renan se soit placé k la hau- » teur de son sujet, et qu'il ait su, de ce y> vrai point de vue, contempler et décrire » avec calme, je ne dis pas l'incomparable » sublimité de cette histoire , mais seule- » ment sa manifeste et simple vérité.
» Le Christ a, dans l'histoire universelle, )> un caractère unique, qui dépasse de beau- » coup tout ce qui, de près ou de loin, pour- » rait lui ressembler. Nul avant lui n'offre » rien de pareil , nul après lui n'a pu ni ne » pourra lui être comparé...
» Il est le Christ , le Messie unique , le » Sauveur attendu, la fleur, le fruit de » toute l'histoire humaine... »
Cest ce qu'ignore M. Renan. C'est dire qu'il ne peut pas comprendre Jésus-Christ.
1 Journal desSavants de Gœttingue du 5 août 4 863.
« C'est dire qu'il ne peut rien comprendre » k sa venue , à ses discours , à ses actions , » à ses souffrances , à sa victoire. Il lui » manque ridée mère qui seule aurait pu » lui apprendre à connaître le Christ et à » décrire le Christ, tel qu'il est dans sa su- » blime grandeur et sa pleine vérité histo- » rique.
» Et c'est précisément la pureté de ce » Christ historique , ce qu'il y a en lui de » plus puissant, ce qu'il y a en lui d'unique, » de supérieur à toutes les autres sublimités » humaines, ce qu'il y a en lui de merveilleux » et de mille fois plus merveilleux que tout » miracle, c'est Fa ce qui demeure pour cet » esprit la plus obscure énigme, et c'est » avec la plus étrange légèreté qu'il mêle, )> dans cette histoire d'une pureté et d'une » sublimité incomparables, les pensées et )> les imaginations les plus fausses, les plus » basses, et, disons-le, les plus indignes 1 .
» La grandeur de l'histoire du Christ lui » échappe $ il n'en voit pas le lien ni le vrai
» développement. Jamais, nulle part, la vie » publique d'un homme n'a su se dévelop- » per aussi pleinement, malgré les plus vio- » lentes vicissitudes, k partir d'une pensée » unique et d'un unique élan vers un seul » but -, jamais une autre vie n'offrit k l'œil » la merveille de cette simplicité et de cette » pureté immuables!... Mais la lumière de » cette histoire échappe à cet auteur } il y » trouve de tristes défaillances, et des con- » tradictions qui ne sont que dans son ima- » gination troublée, laquelle se montre vrai- » ment ici plus abaissée et plus mauvaise » qu'elle ne saurait l'être en effet (1206)... »
Quelles peuvent être les causes, se demande le critique, qui tiennent l'auteur tellement au-dessous de son sujet, « de ce » sujet qu'il a lui-même librement choisi? »
La première , c'est qu'il n'a pas su rapporter Jésus-Christ a l'ensemble de l'histoire d'Israël. « Or, sans cela, il est entièrement » impossible de connaître le Christ histo- » rique, et de l'estimer ce qu'il est, car il » n'est que la plus haute fleur, et, autant » que le fruit entier peut se trouver dans un
» seul homme, il est le fruit de toute cette » grande histoire. Il est le terme de tout ce » développement. Il est, dans toute cette » suite, celui qui devait venir, qui est prévu »et attendu, et qui pourtant, lorsqu'il ar- » rive , se trouve absolument inattendu , » comme quand la fleur, que Ton attend, » vient en effet , elle vient tout autre que » ne pourrait le soupçonner, h voiries bran- » ches et feuilles de l'arbuste, quiconque » ne l'eût pas encore vu fleurir.
» Faibles comparaisons! s'il est vrai que » nous avons ici devant les yeux la sublimité » historique la plus haute que l'esprit puisse » concevoir, et qui , dans le cours entier de » l'histoire, ne pouvait s'accomplir que dans » cet homme unique , savoir : le plus par- » fait concours, le plus intime accord de la » logique providentielle et nécessaire de )> Dieu , et de la liberté humaine la plus » puissante et la plus pure , accomplissant » ensemble l'œuvre divine et humaine la » plus haute. (1209.)
» Il ne suffirait pas de connaître, même » très-exactement, cette histoire de vingt
• siècles pour comprendre, par cela seul, » l'œuvre historique du Christ. L'œuvre et » l'action du Christ , telle qu'elle s'est déve- » loppëe au grand jour de l'histoire, est » quelque chose de pleinement original, que > ne peuvent aider k comprendre ni les faits » antérieurs au Christ , ni toutes les espé- » rances ou pressentiments de l'antiquité :
» c'est l'œuvre propre et personnelle, pure- » ment et pleinement libre , de Jésus- » Christ... » L'auteur n'a pas vu cela, « et » c'est l'une des causes principales qui le » maintiennent si loin de la grandeur et de » la vérité de son sujet. (P. 1210). »
Le critique voit une autre cause de l'insuffisance de ee livre dans les étranges principes qui s'y révèlent de tous côtés, et dont on trouve un exemple dans cette page scandaleuse l « qui signifie évidemment, dit » M. Ewald, que jamais rien de grand ne s'est » fait dans le monde, » page que voici :
« L'histoire est impossible, dit M. Renan, » si l'on n'admet pas hautement qu'il y a
1 Vie de Jésus, p. 253.
» pour la sincérité plusieurs mesures... Il » nous est facile /a nous autres, impuissants » que nous sommes, d'appeler cela men- » songe, et, fiers de notre timide honnêteté, » de traiter avec dédain les héros qui ont » accepté dans d'autres conditions la lutte » de la vie. Quand nous aurons fait avec nos » scrupules ce qu'ils firent avec leurs men- » songes, nous aurons le droit d'être pour » eux sévères... Le seul coupable, en pareil » cas, c'est l'humanité, qui veut être trom- » pée... »
« Cela suffit, ajoute M. Ewald, pour nous » faire comprendre, en Allemagne, com- » ment M. Renan considère toute l'histoire » humaine, et s'il est en état de juger Jésus- » Christ. » (P. 1212.)
M. Renan suppose, dit toujours son critique, que partout et toujours l'individu dépend de l'esprit de son temps et de sa race. Puis il affirme que la vérité a peu de prix pour l'Oriental, lequel voit tout à travers ses passions, son intérêt, ses préjugés. « Or, ceci est absolument faux pour qui con- » naît l'histoire de l'Orient. Comment donc
»ose-t-il appliquer de pareils principes a » décrire et a juger le Christ?
» S'il y a dans l'histoire entière un seul » homme appuyé sur le roc de la plus rigou- » reuse, de la plus absolue vérité en tous » sens, c'est Jésus-Christ. Se tenir dans la » vérité n'était pour lui que le commence- » ment nécessaire de son œuvre. Il avait » pour la vérité bien autre chose à entre- » prendre que de ne pas la fouler aux pieds; » et s'il y eut jamais un homme absolument )> et pleinement libre et immaculé de toute » espèce de faiblesse ou de tache, petite ou » grande, venant de l'esprit national, cet » homme est Jésus-Christ. » (P. 1213.)
« Veut -on juger jusqu'à quel point » M. Renan méconnaît en tout Jésus-Christ?
» qu'on lise le chapitre sur les miracles. »
{lbid.)
Arrêtons-nous. « Il nous répugne de pour- » suivre dans le détail les erreurs innom- » brables, basses et indignes, dans lesquelles » il tombe a chaque pas sur l'esprit et Tœu- » vre du Christ. » (P. 1214.)
« Mais il faut lui reprocher encore son
» éloge du livre de Strauss, ce livre tombé » depuis longtemps en Allemagne dans lou- » bli qu'il mérite : ce livre entièrement » rejeté aujourd'hui par la science allemande » la plus profonde, comme pleinement indi- » gne de son sujet, et qui n'a jamais produit » son effet passager, en Allemagne et ail- » leurs, que sur les hommes dénués de » science, et chez les ennemis du christia- )> nisme... (P. 1214.) Dans un temps où les » lourdes erreurs de cette école sont en )> Allemagne , du moins pour tous les bom- » mes intelligents, pleinement mises à nu, » voici que M. Renan y revient... Et c'est » parce qu'il tient encore k l'école de Tu- » bingue, qu'il hésite sur l'authenticité de » l'Évangile de saint Jean, obstinément niée » par cette école aveugle. Assurément ceux » qui dès l'origine du débat connaissaient » la question, n'ont pu avoir et n'ont pas eu » un seul instant d'incertitude. Mais comme » l'attaque redoublait de rage, on a, depuis » dix ou douze ans, établi d'autant plus for- » tement la vérité, et poursuivi l'erreur jus- » que dans son dernier refuge ; et les choses
» en sont aujourd'hui à ce point qu'aucun » homme, à moins qu'il ne veuille sciem- » ment choisir Terreur et rejeter la vérité, » n'osera dire que le quatrième évangile » n'est pas de l'apôtre saint Jean.» (P. 121 6.) « Que si maintenant nous revenons a ce » que l'œuvre de l'écrivain peut renfermer » de beau et de bon, nous remarquerons que » le tout est emprunté aux sources alle- )> mandes, et n'est pas autre chose que le » fruit des plus récents travaux de l'Alle- » magne... Ce n'est pas pour revendiquer » un honneur qui, vu l'ensemble de ce » livre , serait fort pauvre , mais nous nous » étonnons que notre auteur, contrairement » à sa coutume, ne cite plus l'Allemagne et, )> dans tout son livre, ne mentionne pas » ceux de nos travaux qui se rapportent au » sujet qu'il traite '. » (P. 1218.)
1 Avant que ce travail de M. Ewald eût paru, nous avions déjà comparé la Vie de Jésus, de M. Renan , avec le texte allemand de YHistoire du Christ, de M. Ewald, et nous avions surabondamment vérifié ce dont se plaint ici M. Ewald. Tous les plus beaux fragments de M. Renan sur la gran-