OU MÈNE LA VUE DE LA VRAIE FIGURE DE JÉSUS
Je prie le lecteur qui vient de méditer, avec joie et surprise, ces très-belles pages, de vouloir bien considérer que ceci est ce qu'on appelle le dernier état de la science en Allemagne, et cela chez les rationalistes.
M. Ewald est aujourd'hui le premier peutêtre des hébraïsants et orientalistes de l'Europe, et l'un des hommes qui ont le plus approfondi toute l'histoire d'Israël ! , sans laquelle, comme il le dit fort bien, a propos
1 Son Histoire du Christ constitue le cinquième volume de son Histoire du peuple d'Israël.
VRAI TABLEAU DE LA VIE DE JÉSUS. 139 de M. Renan, Ton ne saurait comprendre Jésus-Christ. Or, ce savant consommé n'avait ici nullement en vue d'écrire des pages de piété poétique, mais il déclare avec rai* son qu'il appuie toutes ses assertions sur l'exacte réalité historique, et « c'est là » même précisément, dit-il, le propre ré- » sultat scientifique de toutes les minu- » lieuses recherches de la science aile- » mande. » Ces pages sont un consommé scientifique de philologie, de philosophie vraie, de psychologie profonde, le fruit d'une longue et assidue comparaison de tous les faits et de tous les textes de l'histoire profane et sacrée. Il y a, je le sais, des lacunes dans cette science comparée, et Ton ira plus loin, car il y a matière k des siècles de méditation et de progrès dans l'immense science de Jésus -Christ et de son œuvre. Mais je dis nettement que les résultats de la science rationaliste actuelle, telle que la représente M. Ewald, quoique encore imparfaits, sont admirables. La force de la vérité, la beauté de l'esprit humain y éclatent. Les vrais savants, les hommes
de science réelle et d'absolue sincérité reviennent au point de vue primitif des grands esprits qui, les premiers, ont contemplé le plus grand des faits de l'histoire, le fait évangélique. On revient vers les Pères, on revient vers saint Paul. « C'est » ainsi, dit M. Ewald, que Jésus-Christ est » le fils de Dieu comme nul autre ne Ta » été, et qu'il est, dans un corps mortel et » dans un temps qui passe, la pure splen- » deur et la glorieuse image de l'Éternel » lui-même. » C'est le langage des Pères, lesquels appliquent k Jésus-Christ ce texte ancien : « La pure splendeur de la clarté du Tout-Puissant \ » C'est parler comme saint Paul, qui nomme le Fils, « l'image du Dieu invisible >• (Imago Dei invisibilis, Coloss., i, 15), et qui ailleurs le nomme « splendeur de la gloire, et figure de la sub- » stance du Père » (Hebr., i, 3. Cum sit splendor gloriœ et figura substanliœ ejus). Après toute cette critique de part en part, après
1 Sap. vu, 25. Sapientia emanatio qusedam est claritatis omnipotentis Dei sincera. — 20. C and or est enim lucis œternae...
tous ces eflorts pour mieux voir les faits, on revient donc à ce qu'ont tu nos premiers pères, les fondateurs du monde nouveau.
En toutes choses, les premiers voient mieux que les autres, et la science des derniers consiste a revenir, après analyse, à l'intuition des premiers. C'est ainsi qu'Aristote et Platon ont beaucoup mieux vu la logique, dans son ensemble et ses proportions, que Bacon et Descartes. Ces derniers virent chacun un chapitre. Aristote et Platon virent le tout. De même ceux qui ont vu le Christianisme et Jésus-Christ, dans toute sa vérité et toutes ses proportions, sont saint Pierre, saint Paul et saint Jean. C'est a eux qu'il en faut revenir, et que revient la science-, la science qui, chez les orthodoxes, n'avait jamais quitté le vrai point de vue, et, chez les autres, l'avait quitté, méprisé, repoussé, pour y revenir aujourd'hui, avec grandeur de peine et longueur de temps. Le laborieux baptême de la science expie ainsi le péché d'incrédulité.
Le terme dernier de la critique philosophique sera toujours d'en revenir aux
grandes lumières du premier jour de la philosophie, comme le terme dernier de la vraie critique religieuse sera d'en revenir aux Pères et aux Apôtres. Le tout par un profond et long travail, qui n'aura pas perdu sa récompense, car, nous faisant entrer dans les travaux des autres, il nous donnera de moissonner ce que les autres ont semé.
Or, nous touchons k ce moment, ou du moins nous y toucherons, lorsque renaîtront parmi nous la raison, l'attention, le respect, qui ensemble font la vraie critique, si celle-ci doit être à la fois la vue du faux, et la vue et l'amour du vrai. Nous toucherons alors, je le répète, par le mouvement même de l'histoire , au vrai fruit de la science en religion et en philosophie.
Mais que manque -t -il, selon nous, a M. Ewald? que manque-t-il même à certaines pages de M. Renan? Il y manque la claire confession de la divinité de Jésus- Christ en sa propre formule théologique. Je viens d'apprendre aujourd'hui même un fait
vraiment touchant, c'est le retour d'un homme instruit et intelligent k la croyance en la divinité de Jésus-Christ, à partir des bonnes pages de M. Renan. Je savais que ce livre de la Vie de Jésus avait ramené des âmes par répulsion, par dégoût des outrages prodigués au Christ, dans les pages ténébreuses du livre. Mais voici un retour directement produit par le clair-obscur des bonnes pages, où Jésus-Christ est salué. Cela suffit, s'écria -t -on, je crois k sa divinité! De bonne foi, s'il est réellement vrai, comme on le dit, avec l'Évangile, « que nul homme » n'a parlé comme cet homme, » que « les » vraies paroles de Jésus se décèlent pour » ainsi dire d'elles-mêmes, et qu'on les sent » vibrer dès qu'on les touche , et qu'une » espèce d'éclat à la fois doux et terrible, » une force divine les souligne , les détache » du contexte (p. xxxvm); » s'il est vrai que « Jésus a créé l'objet et le point de dé- » part de la foi future de l'humanité (p. 2) -, » s'il est vrai que « lorsque Jésus allait pa- » raître , la Judée et le monde entier atten- » daient ; » s'il est vrai « qu'il a mérité le
» rang divin qu'on lui a décerné (p. 90); »
s'il est vrai « qu'il est sans égal (p. 93), » » parce qu'il est pour F éternité , le vrai » créateur de la paix de l'âme et le grand con- » solateur de la vie (p. 176)-, s'il a fondé le » culte pur que pratiqueront, jusqu'à la fin » des temps, toutes les âmes élevées-, s'il » est le créateur de la religion éternelle-, » s'il a réellement apporté au monde la reli- » gion absolue... qui ne peut être différente » dans les autres mondes, partout où vivent » des êtres doués de raison et de moralité » (p. 234)-, s'il a fondé le vrai royaume » de Dieu-,... s'il a posé la morale éternelle » qui a sauvé l'humanité et créé un état » nouveau du genre humain \ si chacun de » nous lui doit ce qu'il a de meilleur -, s'il » est le modèle accompli que toutes les » âmes souffrantes méditeront pour se for- » tifier et se consoler (p. 379) ; si, pleine- » ment vainqueur de la mort, il est en pos- » session de son royaume 3 où l'ont suivi, » par la voie royale qu'il a tracée , des siè- » clés d'adorateurs -, s'il est réellement au- » jourd'hui mille fois plus vivant, mille fois
» plus aimé que durant les jours de son » passage ici-bas (p. 426) \ » si tout cela est vrai, je vous le demande, qui donc peut croire que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est qu'un homme comme les autres? Si tous ces faits réels subsistent immuables à travers les derniers dissolvants de toute critique possible , je le demande encore , qui donc ne devra s'écrier comme l'apôtre d'abord incrédule : « Mon Seigneur et mon Dieu! »
Mais que sera-ce si, au lieu d'un livre qui mutile en tous sens la divine histoire, on s'appuie sur le livre de M. Ewald, livre vraiment savant , qui a suivi et serré de si près les moindres détails de la réalité?
Qu'on relise les beaux teites qui viennent d'être cités, que l'on parcoure, si Ton peut, ce volume écrit tout entier dans le même esprit ♦, que Ton médite particulièrement les chapitres qui traitent de sa clairvoyance prophétique, de a son regard sur tous les » temps, )> le chapitre qui traite de « son » pouvoir messianique de science et de pa- » rôle, » celui qui parle de « sa force absolue,
» créatrice, prodigieuse d'efficacité, » force capable de produire tous les miracles rapportés par les Évangiles. Si toutes ces choses sont vraies, Ton ne verra plus comment le Christ pourrait n'être qu'un homme comme un autre.
Mais si l'on veut surtout peser certaines paroles de ce beau livre, on y verra, ce semble, l'équivalent du dogme de la divinité de Jésus-Christ. Que peut être celui « qui » réalise sous nos yeux dans l'histoire ce » que Ton peut idéalement concevoir de » plus haut? » Qu'est-ce que la réalisation de l'idéal, sinon l'incarnation de Dieu?
« Qu'est-ce que celui dont l'œuvre est l'œuvre » divine et humaine la plus haute? celui en » qui apparaît sur la lerre la vie divine et » humaine la plus haute , la plus pure qui » jamais y puisse apparaître? » Qu'est-ce qu'une « vie constamment victorieuse de » toute erreur et de tout péché ? » Est-ce qu'un homme comme les autres peut être toujours victorieux de l'erreur et du mal, et ne commettre en aucun temps « la moindre » faute? Est-ce que le parfait est possible
» dans notre humaine imperfection ? Est-ce » que l'immortel, l'éternel, peut descendre » dans cette mortelle caducité? » Or, « cela » est visible en Jésus-Christ pour tous ceux » qui ne repoussent pas sa lumière. » Que dire donc de cet homme unique « qui est » la pure splendeur et la glorieuse repré- » sentation de l'Éternel lui-même? »
Si c'est là ce que nous laisse la science , après avoir tout vu, et la critique, après avoir tout contesté, qui ne voit que l'esprit humain va Temonter vers Dieu , et vers le Christ , vrai maître de tous les siècles et de tous les hommes? Qui peut nous empêcher tous de proclamer, dans sa propre formule , le dogme précis de la divinité de Jésus- Christ? Où est la science qui s'y oppose? où est la raison qui l'empêche?
Je vais dire ce qui s'y oppose, pour un très-grand nombre d'esprits. C'est qu'on suppose la formule du dogme absolument autre qu'elle n'est. On l'imagine absurde.
Dès lors on la repousse avec raison. Mais on aurait dû l'étudier.
On suppose qu'il s'agit d'admettre en
Jésus-Christ l'identité de la nature divine et de la nature humaine.
Est-ce là notre dogme? Non , ce serait la plus monstrueuse hérésie.
Notre dogme au contraire soutient la distinction , l'absolue distinction des deux natures en Jésus-Christ. La formule de foi est celle-ci : Duos tunt in Christo natures intégras, diêtinctœ, inconjusœ, atque impermixtœ. « Il y v a. dans le Christ, deux natures, entières, » distinctes, qu'on ne peut mêler ni con- » fondre. »
Mais que s'agit-il donc de croire? 11 s'agit de croire qu'en Jésus-Christ les deux natures, étant toujours radicalement distinctes, il y a entre ces deux natures, nature divine et nature humaine , une union comparable k l'union de Fâme et du corps. C'est la comparaison même qu'emploie le symbole catholique 1 .
Or, je vous prie , dites-moi s'il y a , dans le monde scientifique et intellectuel tout
1 Le symbole de saint Athanase dit : « Sicut anima rationalis et caro unus est homo , ita Dcus et homo unus est Christus. »
entier, une seule donnée ou une seule vérité qui s'oppose à ce que la raison admette l'union intime de la nature divine à la nature humaine, comparable a l'union de l'âme et du corps.
Le monde est plein des docteurs de Y identité, qui soutiennent l'identité réelle de Dieu et du monde , l'identité métaphysique du fini et de l'infini, et les mêmes hommes , quand il s'agit d'admettre non pas l'identité, qui est absurde et qu'ils admettent, mais l'union des natures réelles radicalement distinctes, ces mêmes esprits , qui ont perdu le sens de la distinction des êtres et des idées , viennent déclarer que la raison ne permet pas d'admettre une pareille confusion!
Que dire k de pareils penseurs? Mais je parle ici k tout homme qui a conservé sa raison , et je demande si la raison ne dit pas ce qui suit. Tout n'est pas Dieu, mais toute chose tient à Dieu. Dieu est partout présent, en essence et en substance, dans tous les êtres, tatH corporels que spirituels 1 . Rien
1 Ceci est un article de foi catholique, en même temps que c'est un axiome nécessaire de la raison :
n'existe que par une certaine union nécessaire à Dieu même. Voilà la vérité dont abusait le panthéisme. Mais si la molécule physique n'est évidemment pas unie à Dieu de la même manière que l'esprit intelligent et libre -, si Pâme basse, ténébreuse et perverse, est autrement unie à Dieu que la grande et sainte àme qui voit, qui aime et qui adore :
s'il en est manifestement ainsi, je ne croirai jamais que l'homme unique qui est et qui sera Jusqu'à la fin, le guide et la lumière du monde, qui a visiblement vécu sur notre terre d'une vie k la fois divine et humaine, immaculée de toute erreur et de tout péché , je ne croirai jamais que ce type idéal réalisé dans un corps mortel et dans une âme humaine, ne soit uni à Dieu dune tout autre manière que moi, moi dont la vie n'a presque été qu'erreur, faiblesse, péché, moi dont la vie n'a jamais eu d'appui réel que ses exemples, sa lumière, et sa force réellement
Deus est omnibus lotis, rebusque omnibus spiritua~ libus, et corporalibus, sua substantia intime prœsens. Voyez à la fin de la Connaissance de Dieu l'énoncé des articles de la foi catholique.
présente. Et quand le symbole catholique vient me dire : '< Demême que l'union de l'âme » et du corps constitue l'homme, de même » l'union de Dieu et de l'homme constitue » Jésus-Christ, » je conçois que cela peut être, et je désire que cela soit, et je n'aperçois rien dans la raison, ni dans la science, qui puisse s'y opposer. Et quand je vois la hiérarchie des êtres sur notre terre, par successions et unions de natures de plus en plus parfaites, s'élever de la pierre jusqu'à l'homme, et puis, par le désir religieux de l'homme , vouloir toujours, partout , s'élever jusqu'à Dieu, je dis qu'alors, si l'on m'annonce le dogme de l'Homme-Dieu, je n'y vois que sublime beauté , que lumineuse et admirable vraisemblance. Et dans cet état vrai de mon intelligence, si la droiture de la volonté s'y ajoute, tout mon être est ouvert aux forces de la foi divine, à cette réelle opération de Dieu qui veut régénérer mon âme et me donner, en Jésus-Christ, la participation à la vie divine et humaine qu'apporte au monde l'incarnation de Dieu.
Ici se développe pour l'homme tout un
45Î VRAI TABLEAU DE LA VIE DE JÉSUS, ordre de faits d'expérience positive : faits de la vie religieuse, que l'observation intérieure distingue nettement, que le sens intime ne permet pas de confondre avec la vie propre de l'homme, et qu'il faut appeler la vie de Dieu dans l'homme.
Ce sera le sujet de notre conclusion.