LES FAUX FRÈRES DE JÉSUS
Un critique , qui croit en Dieu et qui n'est point sophiste, ce me semble, mais que je vois avec douleur fréquenter le groupe des sophistes, reproche aux nôtres de mal combattre M. Renan, et prétend que la vraie manière de le combattre serait de lui demander : « Quelles sont vos sources? Quel usage » en faites-vous? » C'est pourtant là ce qu'ont fait tous les nôtres, et c'est ce que j'ai fait moi-même , comme on vient de le voir.
Je continue , et ce qui suit est le dixième exemple que j'ai promis comme première énumération des erreurs.
Il s'agit des frères de Jésus.
Nous allons discuter ce point avec soin et
avec étendue. Que le lecteur ne regrette pas sa peine : ce sera une étude féconde. Outre l'importante question historique et religieuse dont il s'agit, ceci va devenir pour mes lecteurs, s'ils le veulent bien, un exemple et un exercice de critique. C'est l'analyse d'un état mental qu'il est nécessaire de connaître. On va voir comment la critique qui a pour essence la négation du surnaturel se comporte en présence de. celle qui a pour essence l'attention.
La question est celle-ci : Jésus-Christ a-t-il eu des frères et des sœurs?
M. Renan cite sur ce point les textes connus, tous ceux qu'il faut citer, sauf un seul, qu'il croit avoir quelque raison d'omettre. Et il admet, comme nous, ce qu'on est bien forcé d'admettre, que, dans le texte si connu : « Celui-ci n'est-il pas le fils de » l'ouvrier? Et sa mère n'est-elle pas Marie? » Et ses frères ne sont-ils pas Jacques et » Joseph , Simon et Jude? » M. Renan admet que ces quatre noms sont les noms des cousins germains de Jésus. Pourquoi est-on forcé d'admettre cela? Parce que plusieurs
textes, que cite d'ailleurs M. Renan, parlent de Marie, sœur de la sainte Vierge, femme de Cléophas, comme étant mère de Jacques, de Joseph et de Jude. Voici ces textes :
La sœur de sa mère, Marie , femme de Cléophas (Jean, xix, 25), Marie, mère de Jacques et de Joseph (Matth., xxvii, 56.) A quoi Ton peut joindre celui-ci, tiré des Èpîtres :
Jude, serviteur de Jésus^Christ, frère de Jac>ques (Ép. de saint Jude). Les textes du Nouveau Testament nous donnent donc explicitement Jacques, Joseph et Jude (Simon, le quatrième , s'ensuit nécessairement ) comme étant les (ils de Marie, sœur de la sainte Vierge, et femme de Cléophas. Ce sont donc les cousins germains de Jésus.
D'un autre côté , Ton accorde que les cousins germains du Seigneur sont toujours appelés ses frères, selon l'usage hébreu.
Le mot frère en hébreu , en grec et en latin, signifie d'alx>rd frère proprement dit, puis cousin germain, puis parent. C'est ce que l'on peut voir même dans les dictionnaires élémentaires, hébreux, grecs et latins. Ceci n'est nié de personne.
Voilà, ce semble, la question des frères du Seigneur pleinement résolue, puisqu'il est démontré, visible dans les textes, admis des deux côtés, que les quatre personnes appelées, selon l'usage hébreu, frères du Seigneur, sont ses cousins germains , les fils de Cléophas et de Marie, sœur de la sainte Vierge.
Mais voici que, malgré cela, M. Renan affirme que Jésus avait, outre ces quatre cousins germains, des frères et sœurs nés soit de Joseph et de Marie, soit de Joseph et d'une autre femme.
Sur quoi repose cette assertion? Où sont les textes? Où sont les preuves?
L'auteur n'apporte U ce sujet ni preuve, ni texte, ni raison. C'est une pure décision de sa volonté libre.
Où trouvez-vous, en effet , dans tout le Nouveau Testament et dans toute l'histoire ecclésiastique, une trace quelconque des frères naturels de Jésus? Vous n'en pouvez citer la moindre. Vous dites : « Les vrais » frèresde Jésusn'eurent d'importance, ainsi » que leur mère , qu'après sa mort. » Com-
ment, s'ils prirent alors de l'importance, n'y a-t-il aucune trace de leurs noms ni de leurs gestes dans les Actes des Apôtres? Vous allez jusqu'à dire — je ne puis comprendre pourquoi — que l'expression de « frères du » Seigneur constitue évidemment, dans 1 É- » glise primitive, une espèce d'ordre paral- » lèle a celui des Apôtres. » Gomment alors pourrait-il n'exister, ni dans les Actes <les Apôtres ni ailleurs, aucune trace de la distinction des vrais frères et des autres, aucune trace des noms ou des gestes de ces frères naturels qui, selon vous, ont pris de l'importance, et ont évidemment constitué, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle k celui des Apôtres? De bonne foi, cela est-il possible?
Mais voici , en tout cas , ce qui est certainement impossible. C'est que la tradition entière de l'Église chrétienne et tous les monuments anciens affirment que Marie, toujours Vierge, n'eut qu'un fils unique, Jésus- Christ. Cela, dis-je, eût été manifestement impossible , si Jésus avait eu des frères , fils de Marie, qui, à sa mort, eussent pris de
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 33 l'importance et formé dans l'Église une espèce d'ordre parallèle h celui des Apôtres. Il est absolument certain que ces frères-là seraient connus. Il est absolument certain que toute la tradition chrétienne n'eût pas pu affirmer que Jésus était fils* unique de Marie.
Sachez-le bien , la. tradition que vous traitez ici comme si elle n'était pas , la tradition est de toutes les preuves la plus forte. Elle est plus forte que vos raisons et que les nôtres, et que tous les textes écrits.
Votre ignorance des lois de la réalité peut seule vous donner la puérile audace d'affirmer seul contre la tradition, seul sans les textes et malgré les textes.
La tradition, beaucoup mieux que les textes écrits, est lo résultante naturelle de l'ensemble des données réelles de l'histoire. Sauf accident, elle suit, comme l'eau, la ligne de plus grande pente des faits. De là la force considérable du quod ubique; quod xemper. La tradition, ce n'est pas tel ou tel témoin, c'est l'immensité historique. Et que sera-ce s'il s'agit de la tradition chrétienne,
la plus forte, la plus solennelle, la plus riche, la plus pure et la plus débattue qui fut jamais? Lutter contre cette immensité et contre le sens général de son mouvement, c'est lutter contre l'Océan.
Suivons donc ici , je vous prie , la lutte de ce particulier contre la tradition. 11 veut, malgré la tradition, que Jésus-Christ ait eu des frères. Lui qui se borne d'ordinaire à l'assertion sans phrase, essaye ici, en quelque sorte, un espèce de raisonnement.
Je n'ai pas remarqué dans la Vie de Jésus d'autre essai de raisonnement ni de discussion scientifique. L'auteur annonce dans sa préface qu'il discutera peu. Certes, s'il n'a essayé que cette fois, c'est peu, on va le voir.
Voici comment il se débat.
La tradition affirme que Jésus n'a pas eu de frères. M. Renan oppose a cela le passage de saint Jean : « Ses frères ne croyaient pas en lui (Jean , vu , 5). » La tradition répond : Ces frères sont, ou bien ceux des cousins qui ne furent pas apôtres , ou le gros de la parenté de Jésus qui, en ce temps,
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 35 comme on le sait d'ailleurs, ne croyait pas en lui.
Quant à des frères nés du même sang, s'ils avaient existé et avaient eu de l'importance, comment se pourrait-il qu'il n'y eût aucune trace, ni de leurs noms ni de leurs gestes , ni dans les textes , ni dans les souvenirs traditionnels ?
Réponse : C'est que « leurs noms étaient » inconnus à tel point » que saint Matthieu et saint Marc ne les connaissaient pas, et qu'eux-mêmes sont « restés toujours obs- » curs. »
— Mais on demande précisément comment il est possible d'affirmer, dans la même page , que des hommes sont « restés » toujours obscurs et leurs noms inconnus »
et que pourtant ils eurent de l'importance après la mort de Jésus-Christ, et même constituèrent « évidemment une espèce d'ordre )> parallèle à celui des Apôtres. » Cela peut-il se concevoir?
— Point de réponse ici de la part de M. Renan.
Voila le premier effort de la lutte.
Essayez, dit la tradition, de citer un seul texte de l'Évangile où il soit parlé de ses frères selon le sang.
— Réponse : Je soutiens que les textes, & peu près identiques, de Marc et de Matthieu , veulent parler de ses frères selon la nature : « Ses frères ne sont-ils pas Jacques » et Joseph, Simon et Jude P »
— Mais quoi ! reprend la tradition , l'Évangile ne vous dit-il pas que ces frèresla sont les fils de la sœur de Marie , femme de Cléophas? Ne dites-vous pas vous-même, parce qu'il le faut absolument, que ce sont les noms de ses cousins germains ?
— Oui, ces quatre noms sont ceux de ses cousins germains.
— Comment alors, dans cet endroit, s'agit-il de ses frères proprement dits?
— Le voici : c'est que l'évangéliste s'est trompé , il a voulu parler des frères selon la nature , et il a nommé ses cousins.
Oui, ajoute le lutteur, voulant nommer
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 37 les frères , l'évangéliste a écrit le nom des cousins, parce que l'on ne connaissait pas le nom des frères (p. 25). « Leur nom était » inconnu a tel point que, quand l'évangé- » liste met dans la bouche des gens de » Nazareth rémunération des frères selon » la nature, ce sont les noms des fils de » Çléophas qui se présentent a lui tout » d'abord. »
Le lecteur appréciera ce raisonnement.
Mais reprenons. Vous soutenez donc que saint Matthieu, l'un des douze apôtres, a commis cette étrange erreur? — Oui, saint Matthieu lui-même.
Mais saint Marc écrivant sous la dictée de Pierre, saint Marc, ce témoin oculaire, selon vous, qui, selon vous encore, peut être Pierre lui-même, a un texte identique où il donne les mêmes noms. (Marc, vu, 3.)
— Il s'est aussi trompé. Ils se sont trompés tous les deux. « L'évangéliste (il fallait » dire les évangéflstes, puisqu'il y en a » deux), l'évangéliste, entendant appeler » les quatre fils de Çléophas, frères du Sei- » gneur, aura mis, par erreur, leurs noms à .
» la place do nom des vrais frères, restés » toujours obscurs. »
— Mais, dit la tradition, je ne puis voir ici qu'une assertion purement arbitraire de votre part, puisque vous n'apportez, dans le débat, ni un texte ni une raison. Essayez donc au moins de donner une raison quelconque, puisque les textes sont contre vous.
Eh bien, voici l'essai de raisonnement que va produire M. Renan :
a L'hypothèse que nous proposons (que » deux évangélistes se sont trompés sur les » quatre noms) lève seule l'énorme difficulté » de supposer deux sœurs du même nom , » ayant chacune deux ou trois fils du même » nom. »
Qu'j&sfc-ce a dire ? L'hypothèse de M. Renan est celle-ci : c'est que les deux évangélistes, Marc et Matthieu, en nommant les quatre cousins germains, ont eu l'intention de nommer des frères sekm la nature. Donc si, selon cette hypothèse, ils ont eu l'intention de nommer des frères selon la nature, il est clair, d'après M. Renan, que, n'ayant pu se
tromper sur un fait aussi palpable, de pareils frères ont existé.
C'est ce qu'il fallait démontrer.
Tel est sur ce point Tunique raisonnement de M. Renan.
Je prie le lecteur de vouloir bien méditer avec soin ce que j'appelle l'abîme de ce raisonnement, raisonnement que certes M. Renan n'eût jamais osé présenter sous sa forme directe et claire.
Voici cette forme directe et claire : l'Évangile dit : « Ses frères ne sont-ils pas Jacques » et Joseph, Simon et Jude ? »
Donc, dit M. Renan, Jésus-Christ avait quatre frères, fils de Joseph, que l'Évangile appelle Jacques et Joseph, Simon et Jude.
Mais, d'un autre côté, l'Évangile dit que Jacques, Joseph et Jude, par conséquent Simon , sont les cousins germains de Jésus- Christ, fils de Marie, sœur de la sainte Vierge et femme de Cléophas.
Donc, suivez bien le raisonnement, donc, selon TÉvangile, dit M- Renan, il se trouverait que deux sœurs , du nom de Marie l'une et l'autre, auraient eu quatre fils l'une
et Vautre, et, Tune et l'autre, auraient donné à leurs quatre fils les mêmes noms !
Voilà Ténorme difficulté.
Comment lever cette difficulté?
C'est en supposant que deux évangélistes, Marc et Matthieu, se sont trompés, et que, voulant nommer les frères, ils ont mis les noms des cousins. •
Tel est le raisonnement. Le comprend-on bien maintenant?
Comprend-on ce qui doit se passer dans cet esprit au moment où il raisonne ainsi?
Que le lecteur veuille bien ici me pardonner quelques longueurs indispensables pour sortir de ce labyrinthe.
Voici, je crois, les vagues mouvements qui ont dû s'opérer dans l'esprit qui a produit ce raisonnement sans commencement ni fin.
Je pose en fait indiscutable, dit cet esprit, ce que je prétends démontrer, savoir : que Jésus-Christ a eu des frères, fils de Joseph et de Marie, ou du moins fils de Joseph et d'une autre femme.
Pour cela je m'appuie sur ce texte : « Ses
» frères ne sont-ils pas Jacques et Joseph, » Simon et Jude ? » Voilh les quatre frères de Jésus-Christ. Sans doute, je suis forcé de reconnaître que les deux évangélistes Marc et Matthieu nomment ici les quatre cousins germains de Jésus, fils de Marie et de Cleo* phas. Le fait est clair : les deux évangélistes, chacun de leur côté, ont nommé ses cousins germains; mais ils ont eu l'intention de nommer ses frères.
Les deux témoins nomment les quatre cousins : voilà le fait, soit; mais je dis qu'ils ont eu Yintention de nommer ses frères et non pas ses cousins.
Cette intention est contraire au fait, je le veux bien, mais j'affirme cette intention, laquelle est le point de départ que je n'entends pas discuter.
Les deux témoins sur lesquels je m'appuie disent l'un et l'autre le contraire de ce que j'avance, soit-, mais je répète qu'tïs ont eu l'intention de dire ce que je veux qu'ils disent.
Cela posé, s'il est certain qu'ils ont voulu nommer les frères, il faut qu'ils se soient
trompés sur les noms; sans cela « une énorme difficulté » surgirait. Il s'ensuivrait que les quatre frères auraient les mêmes noms que les quatre cousins..
Je lève l'énorme difficulté créée par l'intention contraire au fait que je suppose aux deux témoins, je la lève en disant qu'ils se sont trompés tous les deux, et qu'ils ont pris quatre noms pour quatre autres noms.
Dès lors j'ai démontré, d'une part, que deux évangélistes se sont trompés, et d'autre part que Jésus avait quatre frères outre ses quatre cousins germains.
Tel est le raisonnement qui établit que Jésus-Christ a eu des frères , probablement fils de Marie. Tout repose sur ce point unique, qui est la majeure et la base du raisonnement, savoir : que là où les évangélistes ont nommé les cousins ils ont voulu nommer les frères.
Les lecteurs voudront-ils me croire? Je l'espère. En tout cas, ils en croiront leurs yeux, s'ils lisent le texte de M. Renan, soit dans sa première édition, soit dans mon
volume des Sophistes, où je cite ces deux pages de M. Renan, avec les notes et les renvois. Ce livre des Sophistes est un manuel de critique, qui met dans les mains du lecteur les faits entiers. On les peut étudier k loisir et juger par soi-même, et vérifier de ses propres yeux comment travaillent aujourd'hui les sophistes et les athées.
Je soumets au jugement de l'opinion pu-»
biique de pareils procédés de critique religieuse. Je les soumets aux amis de M. Renan. Je les soumets a M. Havet, et je demande à M. Havet s'il connaît du côté des chrétiens des discussions de textes conduites de cette manière. Je lui demande a qui doivent s'appliquer les paroles qu'il prononce contre nous, lorsqu'il déclare qu'on ne peut discuter avec nous, parce que « nous éludons les démonstrations. » Je lui demande k qui s'applique cette assertion :
« On se tire d'un mauvais pas, soit par une » entorse donnée au texte, soit par la sup- » position extrême que le texte est altéré , » soit par tout autre artifice. » Ces paroles
s'appliquent-elles à nous? s'appliquent-elles i M. Renan 1 ?
J'en appelle, dis-je, à la conscience de M. Havet, que je connais sincère.
Quoi, monsieur! c'est lk le livre que vous louez comme une œuvre historique!
Voilà le livre que tout à coup, avec cette roide impétuosité et cet éclat strident et ce triomphal enthousiasme qui a fait l'étonnement des lecteurs, vous venez présenter au monde , comme étant « la vie de Jésus » écrite pour la première fois par un esprit » capable de la comprendre et de la sen- » tirl » Voilà ce livre enfin dont vous portez ce jugement risible : « La légende de Jésus » entre aujourd'hui solennellement dans » l'histoire. »
Permettez-moi de vous le dire, quand
1 « Le but que la foi poursuit, dit aussi quelque » part M. Renan, étant pour elle absolument saint, » elle ne se fait aucun scrupule d'invoquer de mau- »vais arguments pour sa thèse, quand les bons » n'existent pas. »
Qui fait cela, monsieur, je vous le demande?
est-ce nous ou bien est-ce vous?
j'ai la ces paroles qui, si elles ont un sens, ce que je ne puis affirmer, signifient bien que jusqu'à ce jpur Jésus -Christ n'était pas dans l'histoire, mais seulement dans la légende , et qu'aujourd'hui le livre de M. Renan fait entrer Jésus dans l'histoire solennellement-, quand j'ai lu ces paroles qui, au milieu des merveilles de l'école critique, sont encore vraiment remarquables, quand j'ai vu que l'histoire, par les travaux de M. Renan, a découvert le Christ, comme la philosophie nouvelle, l'école critique, selon M. Yacherot, a enfin découvert la raison, alors, permettez-moi de vous le dire , après avoir relu plusieurs fois ces paroles, je me suis arrêté, et je n'ai pu trouver d'autre explication que celle-ci : « C'est » un malade qui parle. » Et , quelques jours plus tard, j'ai rencontré la même explication sous la plume si modérée de M. de Pressensé , à l'endroit où il qualifie votre éloge de M. Renan par ces paroles : « Ces » pages hautaines où respire une passion » maladive. »