III
Voici un cas où « l'impertinence de l'erreur, » comme s'exprime Pascal, est vraiment grande.
« Jésus, dit M. Renan, n'a pas la moin- » dre notion d'une âme séparée du corps » (p. 128). » Vous représentez -vous cet écrivain venant nous dire, avec cette netteté résolue si rare chez lui , et avec cette supériorité sereine, les choses dont Jésus-Christ, l'éternel maître du genre humain , n'a pas la moindre idée 1
(( Jésus donc n'a pas la moindre notion » d'une âme séparée du corps. » M ais pourquoi dire cela, quand chacun peut répondre k l'instant même ceci : Jésus a dit : « Ne crai- » gnez pas ceux qui tuent le corps, mais qui
» ne peuvent pas tuer l'âme. Craignez plu- » tôt celui qui peut envoyer au supplice » l'âme et le corps. » D'où cela est-il pris? De l'Évangile de saint Matthieu (x, 28), que M. Renan donne comme le propre et authentique recueil des discours de Jésus.
Gomment travaillent donc ces hommes?
Qu'ont-ils sous les yeux de l'esprit lorsqu'ils affirment? Le hasard est-il donc le seul maître de leur parole? ou bien sont-ils victimes d'une sorte d'instinct physique qui les pousse a parler? Au fond, leur but, ou plutôt leur instinct, est d'enseigner qu'il n'y a rien , ni Dieu , ni âme , ni bien , ni mal , ni vrai , ni faux. Pour tendre à établir qu'il n'y a pas d'âme, l'écrivain, au milieu de son écriture , trouve saillant d'affirmer que Jésus- Christ n'a pas connu cette distinction , et il écrit : Jésus n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps. Mais il n'a pas achevé d'écrire que l'assertion se brise comme verre contre le texte I Que lui importe? il dira autre chose ailleurs. 11 dira par exemple ceci ; « Le corps fait la distinction des per- » sonnes »•, proposition qui, à elle seule,
DE LA FAUSSEImaGE DE JÉSUS. 47 annoncerait l'invasion de la barbarie dans le monde intellectuel.
Poursuivons 1'énumération de quelquesunes des plus grosses fautes du livre.
Pesez , je vous prie, cet exemple de contradiction singulière sur un point d'importance capitale , puisqu'il s'agit du caractère de l'un des Évangiles : « Marc est par excel- » lence l'évangéliste des miracles et des » exorcismes. » Ainsi parle la page 26o.
Or, dans l'introduction , page xxxvm, il est dit : « L'Évangile de Marc est bien plus » ferme , plus précis , moins chargé de fables » tardivement insérées. »
Veuillez lire les deux textes dans leur entier : « Marc est par excellence l'évan- » gélisle des miracles et des exorcismes...
» Il insiste tellement sur ce point que, si » l'on traçait le caractère an Christ unique- » ment d'après cet évangile, on se le repré- » senterait comme un exorciste en posses- » sion de charmes d'une efficacité rare, » comme un sorcier très-puissant qui fait
» peur et dont on aime k se débarrasser 1 . »
Lisez l'autre jugement : « L'Évangile de » Marc est bien plus ferme, plus précis, » moins chargé de fables tardivement insé- » rées. C'est celui des trois synoptiques qui » est resté le plus ancien , le plus original , » celui où sont venus s'ajouter le moins » d'éléments postérieurs. Les détails maté- » riels ont, dans Marc, une netteté qu'on » chercherait vainement dans les autres » évangélistes. Il est plein d'observations » minutieuses venant, sans nul doute, d'un » témoin oculaire. »
Comparez et jugez.
Quand M. Renan a écrit dans l'introduction ce second jugement, il avait oublié le premier, écrit depuis six mois.
Mais qu'est-ce que l'auteur voyait en son esprit quand il portait le premier jugement?
Et qu'est-ce qu'il voyait quand il portait le second?
Probablement il ne voyait rien dans aucun des deux cas.
Il a parlé sans avoir vu.
Ce serait donc, dans Tordre intellectuel,
un faux témoin? C'est pour cela, sans doute,
qu'il ne cesse de se contredire. Les faux
témoins se coupent toujours.
Autre exemple. A la page 327, je lis ces mots : a Or les Pharisiens étaient les vrais » Juifs. » Mais, à la page 347, je lis ces autres mots : « Les Sadducéens. . . étaient » les vrais Juifs. »
Or M. Renan sait, comme nous, que les Pharisiens et les Sadducéens formaient les deux sectes contraires, Pharisiens fanatiques et Sadducéens incrédules.
Qu'avait-il sous l'œil de l'esprit lorsqu'il disait : Les Pharisiens sont les vrais Juifs?
Qu'avait-il sous l'œil de l'esprit quand il disait : Les vrais Juifs sont les Sadducéens?
Il parle donc sans voir?
Il écrit donc sans avoir dans l'esprit ce qu'il dit?
Les faux témoins témoignent sans avoir vu. Les faux témoins se coupent toujours.
Par exemple, où ce témoin voit-il ceci :
« Dans le mariage même , la continence » était recommandée -, c'est la doctrine con- » stante de saint Paul. » (P. 307.)
Pourquoi parler ainsi, lorsqu'on peut lire dans saint Paul (I Cor. vu , 3 et 4) : Uxori vir debitum reddat, simililer autem et uxor viro. Mulier sut corporis potestatem non habet, sed vir.
Ce n'est donc pas la doctrine constante de saint Paul.
Qu'a-t-il devant les yeux , lorsqu'il soutient, page 225, contre les textes, que le baptême n'a pour Jésus qu'une importance secondaire ? Jésus a dit , en saint Matthieu , recueil authentique et spécial des discours , selon M. Renan : « Allez et enseignez toutes » les nations, les baptisant au nom du Père » et du Fils et du Saint-Esprit (xxvm , 19). » En saint Jean , il est dit : « Quiconque ne » renaît pas de l'eau et de l'esprit, ne peut » entrer dans le royaume de Dieu (Jean ,
» in, R). » En saint Marc, le baptême est donné comme la condition du salut : « Celui » qui croira el sera baptisé, sera sauvé » (xvi, 16). »
Où l'auteur a-t-il vu dans les Évangiles celle doctrine :
Jésus supprime les intermédiaires entre rhomme et son Père (p. 86)?
Or Jésus dit : « Qui vous écoule m'écoute, » et qui vous méprise me méprise -, et qui- » conque me méprise méprise aussi celui » qui m'envoie. » (Luc, x, 16-, Matthieu, xxviii, 19-, Jean, xxi, 16, 17.) C'est ainsi que parle Jésus dans les Évangiles.
Mais M. Renan dit : « Jésus supprime les » intermédiaires entre rhomme et son Père. »
Cet écrivain écrit donc l'histoire malgré les sources. Je parle des sources qu'il reconnaît d'ailleurs lui-même comme authentiques, et qu'il cite sans cesse.
Comparez ces deux jugements contraires sur la grande et célèbre parole de Jésus-
Christ : « Rendez à César ce qui est à César,
» et à Dieu ce qui est à Dieu. » '
Premier jugement :
« Établir en principe que le signe pour » reconnaître le pouvoir légitime est de re- » garder la monnaie, proclamer que l'homme » parfait paye l'impôt par dédain et sans » discuter, c'était détruire la république a » la façon ancienne et favoriser toutes les » tyrannies. Le christianisme, en ce sens, a » beaucoup contribué à affaiblir le sentiment » des devoirs du citoyen, et à livrer le monde » au pouvoir absolu des faits accomplis »
Ceci est un premier jugement. Voici le jugement contraire.
Second jugement :
« Rendez à César ce qui est h César, à » Dieu ce qui est à Dieu. Mot profond qui a » décidé de l'avenir du christianisme! Mot » d'un spiritualisme accompli et d'une jus- » tesse merveilleuse , qui a fondé" la sépara- » don du spirituel et du temporel , et a posé » la base du vrai libéralisme et de la vraie » civilisation » (p. 348).
Comment le mot profond, qui a posé la base du vrai libéralisme et de la Traie civilisation , peut-il affaiblir le sentiment des devoirs du citoyen et livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis ?
C'est que, sous la plume de cet écrivain, jamais assertion n'est plus vraie que l'assertion contraire. Il prononce par hasard, il témoigne sans avoir vu , il raconte sans les faits et malgré les faits. Les faux témoins se coupent toujours.
Cette première énumération de quelquesunes des plus grosses fautes suffit. Nous en verrons peut-être de plus étranges.
Est-ce que , par ce qui précède, ce livre n'est pas déjà jugé? Je soumets cette question, même à nos adversaires. Que diraientils s'ils nous voyaient écrire et discuter ainsi les questions de philosophie religieuse et d'histoire religieuse ?
Du reste, il n'y a pas deux manières de juger la valeur de la Vie de Jésus. Le livre est nul scientifiquement. Tel est tout parti-
culièrement le jugement de l'Allemagne.
Non-seulement le congrès des savants catholiques allemands , réunis à Munich , a signalé ce livre comme n'appartenant pas a la science ; non-seulement tous les savants allemands , qui tiennent à ce qu'on appelle l'orthodoxie protestante, ont porté le même jugement -, mais il se trouve que les écoles rationalistes l'ont jugé de la même manière.
L'école rationaliste de Gœttingue, à laquelle M. Renan semblait appartenir un peu, parle de même, et par la bouche de M. Ewald, porte un jugement très-important et trèsbien motivé, que nous ferons connaître amplement ci-dessous.
L'école rationaliste de Tubingue, héritière de Strauss et de Bauer, et à laquelle M. Renan semblait encore appartenir un peu, parle aussi de la Vie de Jésus dans la Gazette d'Augsbourg. J'ai le texte allemand sous les yeux. Voici les conclusions d'un assez long travail de M. Keim, qui a été très-remarque : « C'est un roman... ce sont » de nouveaux Mystères de Paris, écrits avec » rapidité pour amuser, sur un terrain sacré,
DE LA FAUSSE IMAGE DE JÉSUS. 25 «un public de profanes... Sur toutes les » questions graves le livre est nul scientifi- » quement.
» Au lieu de se jouer de cette grande his»
» toire de Jésus que tous les siècles com- » templent avec recueillement, au lieu de » flatter les esprits blasés , de contrister les » croyants , et (Coutrager la science, je parle de » La science libre, que M. Renan se remette » au travail avec conscience et recueillement, » qu'il n'essaye plus d'écrire en six mois , » dans une hutte de Maronites, et entouré » de cinq ou six volumes , l'histoire des temps » apostoliques annoncée dans son introduc- » tion : alors il pourra obtenir son pardon » des amis de l'histoire véritable , qui , » aujourd'hui, rient de son singulier triomaphe 1 .»
Je trouve aussi dans un recueil français , pleinement dévoué k M. Renan, une défense de son livre qui me paraît aveugle en sa faveur; cependant l'auteur reconnaît que la manière dont M. Renan a employé les
1 Gazette d'Augsbourg des 45, 46 et 47 septembre 4863.
sources « n'a pas peu contribué à répandre » sur l'ouvrage entier une certaine apparence » d'arbitraire, comme si l'auteur, sans pitié ni » souci des textes, Jetait complu à les ajuster » au gré de sa fantaisie pour en faire un Jésus » de convention... Je serais de ceux, ajoute » le critique, qui eussent désiré, en bien »des endroits, une méthode plus sévère «d'interprétation. »
Mais que dire de ceci? M. Renan, dans son introduction , prend k témoin de ce qu'il va dire, quelques auteurs, parmi lesquels M. Colani, un écrivain rationaliste et protestant. Or voici que M. Colani vient d'écrire ce qui suit sur le livre de M. Renan. « On » le voit : à l'aide de combinaisons étranges, » ou plutôt de décisions on ne peut plus arbi- » traites, M. Renan s'est tracé un cadre de » la vie de Jésus qui n'est ni celui des » synoptiques, ni celui de saint Jean, mais » qui se compose de quelques éléments arra- » chés violemment à celui-ci , et puis com- » plétement transformés... Tout ce cadre, » je le répète , est de pure invention quant aux » faits et même quant aux dates. Mais ce qui
» est beaucoup plus grave, c'est le procédé v inouï d'après lequel M. Renan, brisant en » mille pièces les récits et les discours des » Évangiles, en distribue les fragments )> comme bon lui semble... Ici toute discus- » sion est inutile... Il doit suffire de protes- » ter énergiquement contre ces perpétuels » coups d'État, et de protester, non pas au » nom d'un préjugé religieux, mais au nom » de la science, au nom de la critique, au » nom de l'histoire 1 . » .
1 Revue de théologie protestante de Strasbourg, 5« livraison, p. 400 et 404. — J'emprunte cette citation à l'excellente brochure de M. l'abbé Freppel, intitulée : Une édition populaire de la Vie de Jésus.