‹ Jésus-ChristChapitre 114 sur 158 · Jean, I · texte numérisé non relu

Jean, I

Tesprit humain, que dépasse en si grande part même le fini.

Mais, comme nous l'avons déjà montré des mystères de la Trinité et delà Création, s'il est incompréliensible, il n'est pas inintelligible, il n'implique aucune contradiction. Il passe la raison sans la heurter, il ne la déborde qu'après l'avoir remplie, il ne la domine qu'en l'élevant et la ravissant.

C'est là ce qui caractérise les mystères chrétiens et les distingue des systèmes humains d'une part, et des faux mystères de l'autre. Les systèmes humains visent à être compréhensibles, et ils le doivent, toute raison devant pouvoir être comprise par une autre raison. Les faux mystères ne sont pas seulement incompréhensibles, mais inintelligibles; ils se moquent de la raison. Les Mystères Chrétiens seuls réunissent les deux conditions : ils sont incompréhensibles et intelligibles , divins et rationnels. C'est ce qui fait que la doctrine chrétienne est une science, et la maîtresse science, tout à la fois la plus précise et la plus vaste : pouvant se réduire à des éléments et s'étendre à des aperçus, selon les diverses capacités de l'esprit humain, depuis le Catéchisme jusqu'à la Somme de saint Thomas. Quelle autre religion au monde que le Catholicisme a jamais satisfait ainsi à ces conditions de la Vérité divine ? Il ne faudrait que cette épreuve pour justiflerle défi qu'il jette à toute autre doctrine religieuse, et pour décider la foi qu'il réclame de nous.

Ces réfiexions m'ont paru devoir être rappelées au sujet du mystère central du Christianisme : du grand mystère de I'Incarnation.

Je dis qu'il est intelligible dans son incompréhensibilité môme.

C'est ce que je vais montrer en répondant aux diverses difficultés qu'y fait notre ignorance. Je dis notre ignorance; car l'inculture de l'esprit de ce siècle en matière de Religion a produit des difficultés qu'on aurait rougi de faire autrefois, comme de mauvaises herbes dans un champ abandonné. Et ce qu'il y a d'étrange, c'est que, s'enflant de cette ignorance, l'orgueil en impute les ténèbres à la Religion : il prend les mauvaises herbes pour la moisson, et il en repaît son incroyance. Il se fait par là à lui-même tous les griefs qu'il croit adresser au dogme chrétien;

Précisons ces griefs pour mieux y répondre :

1° Comment, dit-on, Dieu peut-il être homme; le Créateur, créature; l'Infini, le fini?

2° Comment Dieu, qui est partout, a-t-il pu quitter un lieu pour passer dans un autre? comment peut-on croire qu'il est venu^ qu'il est descendu du ciel en terre, et remonté de la terre au ciel?

3° Comment l'Immense s'est-il circonscrit dans un homme, réduit à un enfant?

4» Comment l'Étemel est-il né y comment r Impassible est-il mort: né d'une Vierge, mort sous les coups des mortels?

5° Comment enfin Dieu, qui est la Grandeur et la Majesté par essence, s'est-il ravalé jusqu'à se faire chair?

Faisons la lumière dans chacun de ces nuages de l'erreur.

Et d'abord, quant au premier : Comment Dieu en Jésus- Christ peut-il être homme; le Créateur, créature; l'Infini, le fini?

Le voici :

Il y a en Jésus-Christ deux natures : la nature divine et la nature humaine; — et une seule personne, à laquelle ces deux natures se rapportent et qui en est le seul support: la Personne unique de Fils de Dieu.

Si ces deux natures ne faisaient qu'une seule nature divino-humaine, pour ainsi parler, il y aurait contradiction : l'infini et le fini ne pouvant se concevoir sans absurdité comme une même chose. Mais ces deux natures restent deux natures en Jésus-Christ, aussi distinctes après qu'elles l'étaient avant cette union. Il n'y a donc pas de contradiction.

Si la personne en lui était double, l'unité de l'être ne pourrait plus se concevoir en lui, et l'union môme des deux natures pas davantage, puisque l'union ne peut se faire qu'en se nouant dans l'unité qu'elle présuppose.

Mais la Personne, en Jésus-Christ, est unique et simple. Elle est le Fils de Dieu, après comme avant. Il n'a pas pris une pei^sonne humaine, mais la nature humaine, une humanité sans la personne : la sienne, personne de Dieu, en tenant lieu pour la nature humaine qu'il a prise, comme pour la nature divine qui lui est propre. La Divinité, en un mot, n'entre nullement en composition avec l'humanité en Jésus-Christ, mais en union, A sa nature divine, qui est celle de sa Personne, il a joint seulement la nature humaine; et la même Personne soutient les deux.

Cela est incompréhensible assurément et ne saurait ne pas l'être; mais inintelligible? nullement. Seulement, à force de vivre en dehors de celte doctrine, dont nos pères faisaient rontrclicn familier de leur esprit et le pain quotidien de leur Ame, et qui était, pour eux, non

comme un cadavre qu'on dissèque, mais comme un corps vivant qui se meul,, nous en sommes venus à ne pas savoir distinguer l'inintelligible de l'incompréhensible.

En voulez-vous cependant un exemple familier ? C'est celui dont nous avons déjà dit un mot précédemment, tiré de nous-même, dans notre double nature spirituelle et corporelle.

S'il n'y avait que de purs esprits et des corps bruts, la difficulté de se figurer un être qui réunirait dans l'unité de sa personne la nature spirituelle et la nature corporelle, qui serait à la fois esprit et chair, qui vivrait distinctement dans le monde des plus hautes abstractions et dans celui des plus terrestres sensations, qui parcourrait les champs de l'infini et serait emprisonné dans les plus étroites conditions du fini, nous paraîtrait un monstre de contradiction; — et cependant c'est nous-môme.

Eh bien, le Verbe, en unissant à sa nature divine notre nature humaine, n'a fait que redoubler en quelque sorte le premier prodige de cette union de deux natures dans un seul être qui se fait voir en nous. Il a uni à sa nature divine cette nature humaine qui était ellemême déjà une union prodigieuse de la nature spirituelle et de la nature matérielle : plus prodigieuse, en un sens, que celle de l'incarnation divine ; car, comme nous le disions, il y a incompatibilité, ce semble, entre la matière et l'esprit, et il n'y a que disproportion entre l'esprit et Dieu d'où il provient. Cette provenance établit déjà une première société naturelle donnant ouverture à celte seconde société surnaturelle par laquelle le même foyer dont l'âme en nous est un rayon s'est fait visible dans l'Homme-Dieu.

(' Qu'est-ce que l'homme, dit saint Augustin ? C'est

« une dme qui a un corps. — Qu'est-ce que Jésus-Christ? (( C'est le Verbe qui a un homme. » Quid est homo ? Anima rationalis habens corpus. Quid est Christus? Verbum Dei habens hominem \

Ainsi se trouve élucidée la première et principale difficulté \

Passons à la seconde difficulté, en nous bornant toujours à la connaissance technique, et tenant en réserve les conséquences morales de ce grand mystère.

Le Fils de Dieu a-t-il quitté un lieu pour venir dans un autre ? peut-on dire en réalité qu'il est venuy descendu du ciel en terre, et soit remonté de la terre au ciel ?

C'est là une manière de parler ordinaire, pour accommoder rincompréhensibilité de la nature divine à notre coutume. Ainsi la science annonce tous les jours le lever et le coucher du soleil, sans préjudice de la vérité sur l'immobilité de cet astre. En même temps que l'Église use de ce langage humain, elle enseigne qu'il ne faut pas le prendre à la lettre, et elle professe, par tous ses docteurs, que venir de la part du Fils de Dieu n'est pas autre chose que se manifester; que ce nest pas changer de place, mais apparaître In oh on ne le voyait pas auparavant ; que ce n'est pas une migration de la Divinité, mais son exhibition '.

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