‹ Jésus-ChristChapitre 6 sur 158 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

ïl y va, non-seulement de l'éternité pour chacun, mais du temps présent pour tous ; non-seulement de nos autels, mais de nos foyers, de nos murailles et de nos remparts, du sol même de la patrie.

Il y va d'être ou de ne pas être.

Ce m'a donc paru œuvre sociale et patriotique, autant que religieuse, de rouvrir l'Évangile depuis si longtemps fermé à l'esprit public qui l'avait autrefois toujours présent, et de lui en faire respirer les souffles régénérateurs, d'en tirer des lumières et des énergies et comme l'âme et la vie qui de nos vieux temps peuvent faire encore des temps nouveaux.

Mais, avant de l'aborder, j'ai cru devoir y arriver par une étude générale- sur Jésus-Christ : et tel est l'objet du présent volume.

Jésus-Christ — Dieu avec nous — Celui qui Est — de qui nous fûmes et par qui seul nous pouvons être : tel est Celui dont il faut d'abord nous redonner la notion et la conviction si profondément perdues ou altérées, avant de nous remettre en contact avec Lui dans son Évangile où il nous paraîtrait sans cela trop éblouissant.

Sujet immense, abîme sans fond, qui sollicite en tout sens, et où la difficulté- est de se retenir plus que de s'étendre.

J'ai cherché à rassembler et à présenter ce qu'il nous importe de savoir de Jésus-Christ, considéré moins dans son œuvre que dans sa Personne, et moins en-

AVANT-PROPOS. vu

core dans sa Personne même, réservée à l'Évangile, que dans sa Science, dans ce quil est.

Je n'aurai sans doute dit rien de bien nouveau, et encore moins de définitif, sur un sujet si souvent traité, mais qui sera toujours à l'être, et où nul ne peut se flatter de laisser plus de traces que le sillage du vaisseau sur l'Océan : j'ai cherché du moins à le dire nouvellement.

Je ne méconnais pas la plus grande difficulté de mon entreprise : celle d'y rallier des lecteurs. Les esprits, en eifet, il n'est que trop vrai, ne sont pas aujourd'hui aux fortes lectures : et c'est là un signe du temps. Le mal qui les possède et les périls qu'il leur fait courir les emportent hors d'eux-mêmes vers des maux plus grands que ceux qu'ils veulent éviter. Tout au souci de vivre, ils lui sacrifient ce sans quoi la vie même n'a plus de prix ni de garantie, et jusqu'à l'honneur, comme le grand satirique romain le disait à ceux de »n temps, si semblable au nôtre :

Summum credo nefas animam prœferrc pudori, tt propter vitam vivendi perdcre causas ^

Grand crime, en effet, et grande faute, où penchent d'ordinaire les peuples chancelants ! Car aux peuples comme aux individus s'appUque le divin paradoxe de l'Évangile : a Qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et « qui perdra sa vie à cause de moi, la trouvera^. »

1. Juvénal, 8at. VIII, les Nobles. — 2. Saint Mallli., XVI, 25.

Viii AVANT-PROPOS.

En cet état des esprits, veDir les rappeler à la sainteté de leur Principe, c'est braver la chance d'être mal reçu, si intéressé qu'y soit leur salut, et l'importunité de la. tentative doit être en raison de son opportunité.

Tel serait, en efiet, le sort de ce livre, si le sujet en était abstrait et une pure conception de l'esprit.

Mais le sujet ici est Vivant. Ce n'est pas l'auteur qui le fait parler : c'est Lui qui fait parler l'auteur, qui parle Lui-même dans le livre, et non-seulement dans le livre, mais dans le lecteur ; c'est Lui qui fait son œuvre à travers la faiblesse de son écrivain. Lors donc que celui-ci aura fourni toute la mesure de ses moyens et de ses efforts, il n'aura pas à se préoccuper. Il ne retiendra pas l'auguste Vérité captive. Il la dira pour elle-même, confiant dans sa "seule vertu, qui d'un vase de terre peut tirer sa gloire, et des pierres mêmes se suscitera des fils. Il la verra croître, et lui diminuer : et ce sera la joie de sa tâche.

Versailles, 25 février 187 5.

« Venez me voir : nous parlerons de Jésus-Christ ! »

Paroles de M. l'abbé Deguerry, martyr de la Commune, à Paris, le 24 mai 1871.

« Quand on a à parler de Jésus-Christ, on entre dans une sorte de resserrement involontaire. On craint, dès qu'on ne le prononce pas à genoux et en l'adorant , de profaner, rien qu'à le répéter, ce nom ineffable , et pour qui le plus profond des respects pourrait encore être un blasphème. Ceux qui le nient absolument en portent la peine. Prenez les plus grands des modernes antichrétiens, Frédéric, La Place, Gœthe, quiconque a méconnu Jésus-Christ , regardez-y bien, dans l'esprit ou dans le cœur, il lui a manqué quelque chose.... Faisons du moins un écho fidèle, en redisant, sans réserve et avec i'bondance de cœur, ces paroles de M. de la Cliaise, dans sa préface de Pascal : « Quand il n'y aurait point de prophéties pour Jésus-Christ, et qu'il serait sans miracles, il y a quelque chose de si divin dans sa doc-

Irine et dans sa vie, qu'il en faut au moins être charmé, et que, comme il n'y a ni véritable vertu , ni droiture de cœur sans l'ainour de Jésus-Christ, il n'y a non plus ni hauteur d'intelligence, ni délicatesse de sentiment, sans l'admiration de Jésus-Christ^. »

Tel est l'hommage rendu à Jésus-Christ, dans un intervalle lucide de conviction , par un des plus grands critiques et des plus obstinés sceptiques de notre âge. Il nous livre là le critérium secret, resté au fond de sa conscience, sous les décombres de sa foi , d'après lequel, souvent à son insu, il mesurait les plus grandes célébrités antichrétiennes, et évaluait ce quelque chose^ dans l'esprit ou dans le cœur, qui leur a manqué.

C'est cet éclair sur Jésus-Christ que je voudrais fixer et faire rayonner en vive lumière dans la nuit des intelligences, sans m'arrêter à cette crainte janséniste qui se dérobe au commerce de son objet, de peur de le profaner, ou à ce charme passager dont la source ne saurait produire cettç véritable vertu^ cette droiture de cœur^ cette hauteur d'intelligence, et cette délicatesse de sentiment qu'on lui reconnaît, si on ne s'y abreuve et si on ne s'y plonge.

Il faut parler, et parler beaucoup de Jésus-Christ, si peu digne qu'on soit de celte entreprise. Le besoin triomphe ici de l'impuissance, par l'aide de Celui-là même qui le satisfait , et qui ne peut avoir de vainqueur que Lui-môme. Le môme mouvement qui nous resserre

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