Sainte-Beuve, Porf-Tioyo/, édit. de 1867, t. III, p
à la présence de Jésus-Christ, et nous porte à dire avec le plus fragile , et cependant le premier de ses Apôtres : Retirez-vous de moi^ parce que je ne suis qu'un homme pêcheur^/ nous projette aussitôt, par réaction de notre misère même vers sa Bonté , et nous fait pousser ce cri de détresse auquel elle répond : A qui irions - nous , Seigneur ? Vous seul avez les paroles de la vie ^ ! L'indignité même se rachète alors par le sentiment qu'on en a. Elle devient un titre à ce qui serait, sans ce profond sentiment, une témérité sacrilège, même chez le plus digne ; parce qu'elle fait le plus de place et d'honneur à Jésus-Christ, qui, miséricordieux médecin, est surtout venu pour les malades et pour les indignes. La difficulté n'est donc pas, grâce à Lui, de parler de Lui, si nous avions tous ce sentiment; ou plutôt, il nous suffirait de Le laisser se raconter Lui-môme à nos âmes , n'ayant qu'à l'écouter dans ses inénarrables communications, comme il est dit de Marie assise en silence à ses pieds. Heureux ceux qui ont retenu ce simple et grand Art de savoir converser avec Jésus, et cette suprême prudence de ne pas interrompre son commerce *. Ils portent en eux ce Principe de toutes choses qui parle au dedans*, qui y distille la vraie science, et qui , sans faste de doctrine et sans appareil d'argument, en fait plus connaître d'un rayon de sa Vérité, tout à la fois lumière et chaleur, qu'on n'en saurait apprendre à toutes les écoles.
1. Luc, V, 8. — 2. Jean, V, 69. — 3. Magnn ars est scire conversari cum Jesu^ et scire Jesum tenere magna prudentia, {De Jmii, Chritti, lib. II, cap. viii.) — 4. Jean, VIII, 25.
Mais la grande difficulté est de parler de Jésus-Christ à un siècle qui n'entend plus rien à Jésus-Christ; qui a perdu non seulement la science, mais le sens du spirituel: ce sens de Dieu qui passe l'homme animal, c'est-à-dire limité à l'ordre temporel ; qui a fait plus que de perdre cette science et ce sens, qui de son ignorance même s'est fait une science où il se cantonne et où il s'enfonce dans sa dégradation, et de cette dégradation même s'est fait une superstition où il s'adore; qui, par un renversement de vue conséquent avec cet état , estime chétif et misérable ce qui remplit l'espace et le temps et en passe infiniment toutes les sphères, se joue de la Toute- Puissance et se raille de l'Éternel Amour, pose Celui qui est la vraie Lumière en butte à ses libres penseurs ; ou par la pire de toutes les folies, la folie docte et froide, le supprime dans ses sages; qui, par contre, qualifie de fous le petit nombre de ceux qui tiennent encore pour la raison et la foi du genre humain, et les tente de découragement et de défection, quand il ne leur fait pas de la protestation de cette raison et de la profession de cette foi un héroïsme.
Entretenir de Jésus-Christ ce siècle-là, voilà la difficulté : difficulté bien plus grande, en un sens, que ne le fut pour saint Paul celle de l'annoncer à Athènes ; car à Athènes, comme partout alors, le sentiment religieux était loin de faire défaut, et l'Apôtre put s'appuyer sur ce sentiment pour commencer ainsi sa harangue : « Hommes athéniens, je vous vois religieux jusquà texces; car parmi les nombreux autels de vos dieux qui se sont offerts sur mon chemin, j'en ai trouvé un où il est
JÉSUS-CHRIST. o
écrit : Au Dieu inconnu. Celui-là que vous adorez sans le connaître, je vous l'annonce^; » et la grâce de cette prédication enfanta celui qui devait la porter en France ^.
Mais, aujourd'hui, on ne peut pas s'appuyer sur cet autel, ni sur aucun autel public, comme il y en avait tant à Athènes. Après s'être élevé et élargi sur la ruine de tous ceux qui étaient la honte du genre humain, et avoir été pendant dix-huit siècles un foyer de vie et de gloire, l'autel de Jésus-Christ ou a été proscrit ou n'a que des adorateurs particuliers. C'est une entreprise hardie que d'en poser avec honneur la première pierre sur le Mont Aventin de la barbarie moderne, pire que celle qui y immola saint Denis. Car dans cet autel, c'est tout autel, toute croyance qu'elle se refuse à porter. On n'en est plus au Dieu inconnu^ mais au sans Dieu.
Et les classes dirigeantes elles-mêmes ne sont-elles pas imprégnées du même esprit?
Le Christ évangélique, — le vrai, — disant la vérité à tous : aux Scribes et aux Pharisiens, comme aux publicains et aux misérables; aux Princes du peuple et aux Docteurs de la Loi, comme aux multitudes; semant les cités et les campagnes des merveilles de sa bonté et de sa puissance, évangélisant les Nations et se les conformant par sa grâce, ou les frappant de sa verge de jjfer et faisant disparaître leurs faisceaux et leurs dieux devant sa Croix : ce grand Christ public, à qui ces Na-
1. Actes, XVII, 23. — 2. Saint Dcni8, premier apôlrR do Paris, qui prit posiession de Montmartre par son martyre.
tions ont été données en héritage ^, en est réduit, au sein de celle-là même qui fut sa fille aînée, à se taire et à s'éclipser : Lui, la Parole ! Lui, la Lumière ! Il y est resserré à ses temples, comme son vicaire l'est au Vatican ; son vicaire^ en qui Lui-même est captif^. Il n'y a pas de place pour lui à son soleil. La vie publique est murée au regard de Dieu ; on s'y conduit à sa guise et II n'a rien à y voir, même dans la conscience de certains chrétiens qui ne s'ouvre pas à Lui de ce côté. On admet bien Dieu par rapport à un autre monde : mais dans le gouvernement de celui-ci, on est sans Christ, sans Dieu, sine Christo et SINE Deo in hoc mundo^. L'ouvrago est jaloux de l'Ouvrier. C'est \si Libre Pensée appliquée à la société publique ; c'est l'athéisme politique et social : grande hérésie de ce siècle, justement dénoncée par l'organe infaillible de la vérité comme la source de toutes nos impuissances, de tous nos abaissements et de tous nos maux !
Une telle hérésie ne doit pas être moins fatale dans l'ordre humain que ne le serait dans l'ordre physique la rupture de la force centrifuge, qui représente la Liberté dans le premier de ces ordres, avec la force de gravitation qui représente la Vérité: alors que ces deux ordres, relevant également de leur Auteur, ne doivent différer qu'en ceci, que ce qui se fait nécessairement dans le second doit se faire volontairement dans le premier, sous peine d'un égal désordre.
Et des consciences qui se disent encore catholiques ne redoutent pas d'engager systématiquement dans cette
1. Pfi,, II, 8. •»• 3. J? nel vicariù suo Chmto esser cmct (Qantâ, Purg,^ 0. XX). — 8. Ad Ephes., II, 18.
funeste voie le sort des peuples, je ne dis pas seulement contre les avertissements de la plus grande Autorité qui soit au monde et dont ils font profession de relever, contre laloi de Dieu et de son Christ dont ils sont les disciples en secret, mais contre la nature même des choses, contre le bon sens, qui est finalement le maître de la vie humaine et le vengeur de Dieu! Et la masse des esprits, pnse à r appât de cette fausse liberté et suivant en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom ', se laisse ainsi mener à l'apostasie, alors qu'elle est mise en demeure de revenir à sa foi par le plus décisif de tous les intérêts et la plus pressante de toutes les preuves : la vie ou la mort sociale suspendue aujourd'hui à Taffirmation ou à la négation publique de Jésus-Christ, sans neutralité possible !
Comment, encore une fois, venir parler de Jésus- Christ à cette société-là?
Cependant il le faut; car c'est lui parler au plus haut point d'elle-même, de sa propre existence et de son sort immédiat; et si le sujet est divin, toutes les conséquences sont humaines. Il faut réagir contre cette affreuse diminution de Jésus-Christ qui fait notre propre diminution. 11 faut Lui refaire sa place au milieu de nous, si nous voulons refaire la nôtre dans le monde.
Mais on conçoit combien le procédé doit se ressentir de cet état public des âmes.
Il faut les prendre où elles en sont de Jésus-Christ pour les conduire où elles doivent être, de bas en haut. Jésus-Christ est cotte montagne prodicfieuse de l'inler-
prétation prophétique de Daniel, qui petite pierre d'abord, détachée d'elle-même du Très-Haut, après avoir frappé et pulvérisé tous les empires du vieux monde figurés dans les divers métaux dont se composait la statue du songe de Nabuchodonosor, s'est élargie et élevée jusqu'à remplir toute la terre et tout l'espace qui la séparait du ciel \ Quand on n'est pas porté sur les ailes de la foi et de Tamour à son céleste sommet, d'où on découvre d'un coup d'œil toutes choses ; quand on est frappé de myopie au point de ne la voir encore que comme une petite pierre et d'aller se heurter contre sa masse au lieu de s'y appuyer; quand on est obligé d'en faire l'ascension à pas pesants, il faut alors s'y prendre de loin et de rase terre, gravir ses flancs par des chemins tournants, découvrir, en montant par degré, un horizon de plus en plus étendu et dont toutes les sections se rejoignent, jusqu'à ce que, par cette ascension laborieuse et pédestre de Jésus-Christ, on tombe anéanti et accablé de la largeur^ de la longueur^ de la hauteur et de la profondeur de ce mystère ^^ et on soit accueilli et relevé par cette juste parole : « 0 tardifs et pesants de cœur à ma croyance ^ ! »
C'est ainsi qu'il nous faut procéder; et encore, sans prétendre autre chose que tracer un itinéraire et marquer quelques points de vue et quelques stations au penchant de ces abîmes.
Mais pour cela même il faut être mû et attiré par
t. Daniel, ch. II, 35. — 2. Aux Ephéstens, III, 18. — 3. Luc, XXIV, 25.
. ésus-Christ, par Dieu en Lui. De quelque manière qu'on s'y prenne pour le traiter, ce n'est pas là un sujet comme un autre. Le plus démontrable et le plus lumineux en lui-même, jusqu'à confondre toute contradiction , il permet à ses malheureux opposants de se complaire dans le faux de sa négation par la sublimité surnaturelle de son divin objet dont le prix est trop grand pour se laisser dérober par qui ne le mérite pas, et qui punit l'orgueil par cette étroite complaisance en luimême, autant qu'il ouvre ses trésors à la volonté droite et bonne qui s'estime moins que lui. C'est là le sens de ces paroles de Jésus-Christ : « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire * ».
Ce n'est pas que la recherche de Jésus-Christ exige la foi en Jésus-Christ. Non, elle n'exige pas la /be, mais la bonne foi. Si on le possédait déjà par la foi, on ne le rechercherait pas par la preuve. On avancerait en lui par la fidélité. Mais, d'autre part, si on n'avait pas la bonne foi et le bon désir, on ne le rechercherait aucunement; on l'éviterait. Ce qu'il y a de bon dans cette foi et dans ce désir vient de Lui, est déjà Lui ; car la recherche suppose l'attrait, et dans l'attrait ce qui est au terme, la possession. « Console -loi, dit-il lui-même alors à l'àme encore incertaine, mais inquiète de lui, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé ; tu ne me chercherais pas si tu ne me possédais; ne t'inquiète pas, car c'est moi-même qui te meus à ma recherche *. »
1. Jran, VI, 44. — 2. Pascal cité par Sainle-Bcuve dans son livre de Port-Royal.
Mais si cela suffit au lecteur, cela ne suffit pas à Pécrivain de Jésus-Christ. Dans celui-ci il faut la foi, il faut Tunion à Jésus-Ghrist. Bien qu'il ne procède que par des arguments humains, il faut qu'il les puise au foyer de toute lumière, de la Raison éternelle, du Verbe incréé. Toute application de l'esprit à une science, môme naturelle, veut cette lumière. Mais combien plus la science de cette Lumière même! Comment parler du Verbe sans le Verbe? Comment guider à sa recherche sans lui appartenir déjà? Et pour cela quelle fidélité, quelle inclinaison, quel abaissement de toutes les puissances de son être ne faut-il pas devant cette Source qui ne s'épanche qu'à proportion qu'on lui creuse un lit pour la recevoir et pour la répandre ! Combien ne sent-on pas alors son néant ! Qu'on craint et qu'on tremble de faire obstacle à la Vérité en se faisant son interprète, et qu'on est douloureusement partagé entre cette crainte de la compromettre et l'amour de la servir!
En cette redoutable entreprise, l'écrivain est comme la victime de la science. 11 faut qu'il s'immole à elle au dedans pour en recevoir les clartés qu'il doit transmettre au dehors. Il faut qu'il puisse dire en toute vérité comme Pascal :
« Si ce discours vous plaît et vou« semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux, auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse '. »