‹ Jésus-Christ avant son ministèreChapitre 23 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Jésus ef les Pharis'icns

On admet généralement que, chez les Juifs, au temps de Jésus-Christ, il y avait trois sectes : les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens. Or, Josèphe, en l’affirmant, dénature complètement la physionomie du Judaïsme palestinien au 1% Siècle De ces} trois catégories de personnages, certains Esséniens, de stricte observance, étaient seuls des sectaires. Les Sadducéens formaient aussi un parti, si l’on veut, mais il se réduisait à fort peu de chose. Les

prêtres de Jérusalem, les pontifes enfermés dans le Temple, professaient seuls le Sadducéisme. Ce n’était qu’un petit groupe sans influence, et restant dans le sanctuaire.

Quant aux Pharisiens, loin d’être des sectaires, ils étaient la nation même, ils représentaient l’état général des esprits religieux en Palestine, au 1° siècle. Tout Juif pieux était, si l’on peut s'exprimer ainsi, dressé à la pharisienne. Les Pharisiens s'étaient emparés des synagogues, ils en dirigeaient l’enseignement et alors, quiconque s’occupait sérieusement de religion chez les Juifs, quiconque avait de la piété, était au nombre des Pharisiens. On peut dire, par suite, que Jésus, dans sa jeunesse, a été, lui aussi, sous l'influence pharisienne.

L'opposition que l’on établit toujours entre le Pharisaïsme et le Christianisme, repose en partie sur la célèbre invective huit fois répétée : « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites.…, etc. » (1). Mais Jésus a dit ces paroles, exactement comme un prédicateur de nos jours

(1) Ev..de Matthieu, ch. 23.

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dirait du haut de la chaire dans une église : « Malheur à vous, chrétiens hypocrites et or- « gueilleux, qui tenez à assister aux services de « votre Eglise et qui êtes formalistes, ne prati- « quant pas pendant la semaine ce que vous

« entendez dire le dimanche! » Les prédica-

teurs modernes ont, sans doute, l’habitude de s'exprimer en termes plus modérés ; mais, forme à part, ils émettent sans cesse des idées semblables devant leurs auditeurs. Qui en conclura que les chrétiens sont tous ainsi, que le prédicateur qui leur parle est leur adversaire et qu’ils sont, eux, ses irréconciliables ennemis? Personne. Or, des invectives de Jésus, on a conclu que les Pharisiens étaient tous hypocrites, et le mot Pharisien est devenu synonyme du mot jésuite. Elles sont nombreuses, les erreurs historiques, accréditées comme des vérités indiscutables, et qui reposent sur des malentendus de Ce DéIlte |

Essayons de montrer la vraie physionomie du Pharisaïsme, au temps de Jésus-Christ.

Les Pharisiens et les Esséniens — dont nous

parlerons au chapitre suivant — représentaient les deux faces d’une même tendance, que Jésus a connue à fond, vers laquelle il se sentit, à plus d’un égard, attiré, et à laquelle il fit plusieurs emprunts. Loin de considérer le Pharisaïsme, dans son ensemble, comme un danger, et tous les Pharisiens, comme des ennemis, il en a eu plusieurs parmi ses amis; il allait volontiers prendre ses repas chez eux; et, plus tard, son Eglise devait se recruter en grande partie parmi les Pharisiens.

Les Talmuds distinguent plusieurs espèces de Pharisiens, et une seule, parmi les sept qu’ils indiquent, a été l’objet mérité de la réprobation de Jésus.

L'œuvre des Pharisiens a consisté, dans son ensemble, quelques regrettables exceptions mises à part, à spiritualiser le Judaïsme en le séparant du Temple, des sacrifices, de tout le rituel sacerdotal. Ë

Cette partie de la religion juive était entre les mains des Sadducéens, riches aristocrates qui vivaient dans le Temple, et du Temple, n'en sortaient pas, pour ainsi dire, dont l’action sur

le peuple était nulle, et qui n’existaient qu’à Jérusalem. Pour les Sadcu:éens, le rite seul importait. [ls étaient l’incarnation du plus étroit formalisme et ne s’occupaient plus des idées et des croyances. Jésus n’éprouva jamais que de l’éloignement pour le Sadducéisme, et même une profonde et légitime répulsion. Les Sadducéens la lui rendirent bien; il n’eut, au fond, de vrais ennemis que ceux-là. Ce furent ces formalistes sans piété, ces aristocrates sans foi et etsans bonne foi, qui le condamnèrent à mort. Jamais Jésus ne lutta contre eux par la parole. Il fit comme les Pharisiens, leurs anciens adversaires politiques qui, depuis longtemps, au rer siècle, s'étaient détournés d’eux. [ls pensaient, non sans raison, que ces sceptiques, qui avaient des habitudes religieuses, sans avoir de convictions religieuses, étaient à la fois méprisables et sans danger pour le vrai Judaïsme.

D'ailleurs, Jésus ignora les Sadducéens pendant toute sa jeunesse. Ses séjours à Jérusalem étaient trop rares et trop courts pour qu’il lui fût possible d’entreren rapports avec eux.

Les Pharisiens, avons-nous dit, étaient maîtres des synagogues. Là, ils spiritualisaient le Judaïsme, œuvre que Jésus a certainement approuvée; et quand celui-ci disait avec Osée, faisant parler l'Eternel : « Je veux la miséricorde et non les sacrifices, » il adoptait une de leurs maximes préférées. Pendant la première partie de son ministère, Jésus aura, avec ces Pharisiens-là — qui n'étaient pas, j'en conviens, tous les Pharisiens, mais qui en étaient, je le crois, l'immense majorité — des rapports intimes et fréquents. Très peu, il est vrai, auront le courage de l’approuver ouvertement ; mais plus d’un entretiendra avec lui des relations secrètes. L'un viendra le trouver de nuit (1); un autre le fera prévenir qu'Hérode veut le mettre à mort (2); quelques-uns ne craindront pas de l’inviter et de le recevoir à leur table (3).

Un jour viendra cependant où il y aura rup-

ture entre Jésus et les Pharisiens. Ce jour

sera un des plus solennels de sa vie. Nous.

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aurons à en parler en détail quand nous étudierons le ministère de Jésus-Christ. Les Pharisiens en arriveront à se concerter pour comploter la perte de Jésus. Si quelques-uns lui restent fidèles, ils se cacheront, et aucun d'eux n’osera prendre sa défense lors de son procès. Il est même fort possible que, dans le Sanhédrin qui condamna Jésus, setrouvassent quelques Pharisiens, quoique la majorité fût évidemment Sadducéenne.

Si les Pharisiens formaient, dans l’ensemble, un parti modéré, très aimé du peuple, combattant la corruption et l’impiété des Sadducéens, si Jésus doit un jour recommander de faire tout ce qu'ils disent : « Les Scribes et les Pharisiens siègent dans la chaire de Moïse. Tout ce qu'ils vous disent, il faut le faire etl’observer; »{(1) cependant, il ajoutera qu'ils agissent autrement qu'ils n’enseignent. « Ils disent et ils ne font pas, » et il a été l’irréconciliable adversaire de ce qu'on appelle aujourd’hui le Pharisaïsme.

De tous ces faits, je crois pouvoir conclure

(1) Eve de Matth. 23 : 2.

que, pendant 1es années qui précédèrent sa vie publique, Jésus étudia de très près, et avec une grande sympathie, les doctrines pharisiennes et que loin d’avoir été, dès l’abord, l'adversaire des Pharisiens, il commença par être leur ami.

Il les entendait prêcher l’amour de Dieu et du prochain, blâmer les sacrifices sanglants, proclamer le devoir impérieux d’obéir à la Loi, pour être parfait dans ce monde et avoir pour récompense le Royaume des cieux. Comment ne les aurait-il pas approuvés, lui qui devait précisément donner cet enseignement dans les premiers temps de son ministère ?

Il ne faut pas oublier que les docteurs pharisiens avaient beaucoup gagné en spiritualisme, pendant le temps qui précéda immédiatement l'ère chrétienne. Hillel s'était proposé de défendre la loi morale contre la corruption des mœurs, de remplacer le culte du Temple par une adoration plus spirituelle, et de faire de l'amour de Dieu et de l’amour du prochain le résumé de la Loi. C’est un Pharisien qui a déclaré qu’aimer son prochain comme soi-même est « plus que tous les holocaustes et tous les

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sacrifices » (1). Si Jésus devra un jour blâmer les Pharisiens hypocrites, les autres Pharisiens les ont eux-mêmes blâmés. Si plusieurs, en effet, se faisaient d’une dévotion apparente un moyen d'influence sur le peuple, les Talmuds les condamnent; ils rejettent les Pharisiens «teints »,comme ils les appellent, les hommes à double face qui affectent d'être de vrais Pharisiens, ce qu'ilsnesont pas.

On peut même affirmer que, non seulement Jésus fréquenta les Pharisiens avant son ministère, mais que, dans un sens, il fut un des leurs. En effet, le Pharisaïsme d'alors, c'était, nous l'avons montré, le vrai Judaïsme, le Judaïsme authentique et fidèle. Or, Jésus était juif, par sa

naissance, par ses croyances, par ses convictions

intimes, par tout ce qu'il avait reçu dans le milieu strictement orthodoxe où il avait grandi. Et que se proposait-il d’abord? Il se proposait, avec les meilleurs d’entre les Pharisiens, de spiritualiser le vieux Mosaïsme, de l’accomplir, enle faisant sortir de l’étroite ornière où les Saddu-

(1) Ev. de Marc 12 : 33.

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